GUTERMAN Norbert

Par Nicole Racine

Né le 20 novembre 1900 à Varsovie (Pologne) d’un père propriétaire d’un atelier de réparation d’horlogerie et bijouterie, mort le 20 septembre 1984 à Cuernavaca (Mexique) ; écrivain, professeur, traducteur et introducteur de textes de Marx en France.

Norbert Guterman est né dans une famille de tradition juive et progressiste : son père lui apprit l’hébreu et lui donna le goût de lire ; sa mère, qui venait d’une famille aisée, était plus religieuse. Passionné de culture française, parlant déjà plusieurs langues, il commença des études de philosophie à Varsovie pendant la Première Guerre mondiale. Trop jeune pour être mobilisé, il fut enrôlé avec les étudiants « volontaires », en 1919-1920, pour combattre l’Armée Rouge ; il fut interprète auprès de la Légion française. Il décida alors, en compagnie de son ami d’enfance, le futur mathématicien Szolem Mandelbrojt, de quitter la Pologne, où renaissait l’antisémitisme, et de venir en France, à l’automne 1921. Norbert Guterman s’inscrivit à la Sorbonne, passa sa licence de philosophie en 1922 et soutint son diplôme d’études supérieures en 1923. Les deux émigrés rencontrèrent alors Georges Politzer, qui avait fui la Hongrie et ils s’installèrent à trois dans des conditions pittoresques mais de grande pauvreté (cf. les souvenirs de Pierre Morhange dans Philosophies n° 3 et d’Henri Lefebvre dans l’Existentialisme). À la Sorbonne, Norbert Guterman et Georges Politzer rencontrèrent Pierre Morhange et fondèrent avec lui le groupe et la revue Philosophies au début 1924 ; ils furent rejoints au printemps par Henri Lefebvre, puis par Georges Friedmann fin 1925 et Paul Nizan en 1927.

Ces jeunes philosophes, unis par le désir d’établir une nouvelle philosophie en réaction contre l’intellectualisme de Brunschvicg et de Bergson, adhérèrent peu à peu au marxisme, passant selon la formule de l’un d’eux « du culte de l’esprit au matérialisme dialectique ».

Henri Lefebvre, évoquant dans La Somme et le reste les membres de ce groupe, écrit : « Norbert était peut-être le plus finement intelligent, il ne songeait pas à cacher les signes d’une nonchalance qui le vouait au scepticisme [...]. Il était à cause de son ironie le membre le plus raisonnable ou le plus rationnel du groupe, le volant modérateur. »

Norbert Guterman, par sa culture, sa connaissance des langues, les contacts qu’il garda en Pologne et en Allemagne, fut un des piliers du groupe qu’il conduisit à devenir marxiste. Il collabora à la revue Philosophies (1924-1925), mais non aux cahiers de l’Esprit (1926-1927) dont il refusa l’orientation phénoménologique.

Norbert Guterman, qui donnait des leçons privées pour vivre, se lança avec enthousiasme dans l’expérience de la Revue marxiste (le premier numéro parut en février 1929). Il signa dans la revue (dont il fut secrétaire de rédaction) sous le pseudonyme d’Albert Mesnil afin de ne pas donner prise à la répression anticommuniste engagée par le gouvernement Tardieu. Il figura avec Pierre Morhange et Charles Rappoport au Comité de rédaction de la revue. Ce fut par son entremise que parurent dans la Revue marxiste des inédits de Marx et d’Engels. Norbert Guterman a assuré, à plusieurs de ses correspondants récents, qu’il n’avait jamais, à la différence de Pierre Morhange, Henri Lefebvre, Georges Politzer, adhéré au Parti communiste. Pourtant, il en est exclu au moment de l’« Affaire » de la Revue marxiste en même temps que Pierre Morhange et Glaymann (voir l’Humanité du 24 octobre 1929, texte cité par A. Cohen-Solal dans son livre sur Paul Nizan*).

D’après son témoignage, le PC aurait, dès l’annonce de la parution de la revue, menacé de la boycotter ; il donna comme exemple des pressions que le parti aurait fait peser sur la Revue marxiste, une intervention de Charles Rappoport pour remplacer la publication d’un inédit de Marx par un rapport sur le succès du 1er plan quinquennal. En fait deux groupes existaient au sein de la revue ; Morhange et Guterman voulaient maintenir l’autonomie de la revue vis-à-vis du parti tandis que Politzer, Nizan, Fréville, Bruhat n’envisageaient pas que l’expérience puisse se dérouler sans l’aval du parti. Norbert Guterman (qui, comme secrétaire de rédaction, assumait l’essentiel du travail pratique) et Pierre Morhange furent accusés d’ailleurs par Politzer, au moment où se développa la crise de la revue, d’avoir une attitude « oppositionnelle » vis-à-vis du parti et d’imposer leur « dictature » à l’ensemble de la revue (lettre de Georges Politzer à Paul Nizan, 29 août 1929, citée par A. Cohen-Solal). Lorsqu’éclata le « scandale » de la Revue marxiste, Norbert Guterman et Pierre Morhange, à la différence de Georges Politzer et de Fréville, refusèrent de se rendre à la convocation faite au nom de la Commission centrale de contrôle du parti par Victor Fay (témoignage de V. Fay).

Après l’éclatement de l’affaire de la Revue Marxiste, Norbert Guterman (dont le nom et non pas seulement le pseudonyme avait été publié par l’Humanité le 24 octobre 1929), sous la menace d’une expulsion comme étranger, dut quitter une première fois la France pour les États-Unis en février 1930. Il revint en France en 1932 et participa, avec Pierre Morhange et Henri Lefebvre, à la revue Avant-Poste (1933), revue qui prit place dans le combat antifasciste et qui publia de nombreuses études philosophiques de Norbert Guterman et Henri Lefebvre (sur Marx, l’aliénation, la « critique de la vie quotidienne »). Norbert Guterman repartit aux États-Unis en septembre 1933 et s’y installa définitivement.

Avec Henri Lefebvre*, Norbert Guterman traduisit et introduisit des Morceaux choisis de Karl Marx (1934), les Cahiers sur la dialectique de Hegel (1938), livres qui parurent chez Gallimard. Attiré dans le marxisme par la filiation hégélienne, il écrivit, avec Henri Lefebvre, La Conscience mystifiée (1936) centrée sur la notion d’aliénation, notamment économique et sociale, livre fortement marqué par le contexte de la crise économique mondiale et de la montée des fascismes : en 1939, il traduisit et introduisit, toujours avec Henri Lefebvre, des Morceaux choisis de Hegel.

De 1935 à 1941, Norbert Guterman donna régulièrement des articles à l’hebdomadaire The New Republic. Il collabora aussi à une petite revue d’extrême-gauche, Partisan Review. Outre la traduction de nombreux ouvrages littéraires et philosophiques (notamment ceux des philosophes de l’École de Francfort qu’il avait connus à Paris), Norbert Guterman écrivit, en collaboration avec Leo Lowenthal, Prophets of Deceit. A Study of the technique of the American agitator, New York, Harpers brothers, 1949.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article94445, notice GUTERMAN Norbert par Nicole Racine, version mise en ligne le 2 novembre 2010, dernière modification le 4 novembre 2010.

Par Nicole Racine

œUVRE CHOISIE : Avec Pierre Morhange*, traduction des Poèmes d’ouvriers américains, 1930, Les Revues, 78 p. — Avec Henri Lefebvre* : Karl Marx, Morceaux choisis. Introduction par H. Lefebvre et N. Guterman, Gallimard, 1934, 463 p. (nouv. édit., Id., 1950, 464 p.). — Karl Marx, œuvres choisies. Choix de N. Guterman et H. Lefebvre, id., 2 vol., 1963, 1966, 379 et 384 p. (Idées 41 et 109). — La conscience mystifiée, id., 1936, 284 p. — Lénine, Cahiers sur la dialectique de Hegel, traduit du russe par H. Lefebvre et N. Guterman, Gallimard, 1938, 220 p. Nouv. édit. revue, id., 1967, 317 p. (Idées, 141). — Hegel, Morceaux choisis. Traduction et introduction par H. Lefebvre et N. Guterman, Gallimard, 1939, 351 p. ; Id., 1969, 2 vol., 319 et 383 p. (Idées 201-202). — Nombreuses traductions en français (Maïakovsky, E. von Salomon, Dos Passos, Frobenius, Peretz, etc.) et nombreux travaux aux États-Unis.

SOURCES : Fiche d’inscription à la Sorbonne, consultée par Michel Trebitsch. — Pierre Morhange*, « Billet où l’on donne le la », Philosophies n° 3, 1924. — Henri Lefebvre*, L’Existentialisme, Le Sagittaire, 1946, 256 p., La Somme et le reste, La Nef de Paris, 1959, 2 vol., Le Temps des méprises, Stock, 1975, 251 p. — Sur l’affaire de la Revue Marxiste et de sa suppression, Annie Cohen-Solal, Paul Nizan*, communiste impossible, Grasset, 1980, 288 p. — Lettres de N. Guterman à N. Racine (15 novembre 1981, 6 mai et 7 juillet 1982). — Note de M. Trebitsch ; entretiens de M. Trebitsch avec N. Guterman (avril 1983). — M. Trebitsch, « Norbert Guterman* », La Quinzaine littéraire du 16 au 30 novembre 1984. — « Les mésaventures du groupe Philosophies, 1924-1933 », Ent’revues, print. 1987.

ICONOGRAPHIE : Jacqueline Leiner, Le destin littéraire de Paul Nizan* et ses étapes successives..., Paris, Klincksieck, 1970, 301 p.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément