JUSTAFRÉ Lucie, Marie, Marguerite, dite Lucette [plus connue depuis les années 1950 sous le nom de PLA-JUSTAFRÉ Lucette].

Par André Balent

Née le 24 mai 1913 à Céret (Pyrénées-Orientales), morte le 1er avril 2000 à Ille-sur-Têt (Pyrénées-Orientales) ; institutrice ; militante syndicaliste ; résistante ; militante socialiste puis communiste ; maire d’Ille-sur-Têt ; conseillère générale.

Lucette Justafré
Lucette Justafré
Lucette Justafré, collection André Balent

Ses parents (Michel Justafré, cafetier, décédé en 1930, et Marthe Souquet, décédée en 1948), catholiques pratiquants, éduquèrent leur fille selon des principes très libéraux. Lucette Justafré reçut les premiers sacrements (baptême, communion). Catholique convaincue, elle fut sensibilisée aux idées socialistes dès l’âge de quinze ans mais elle ne rompit avec la religion qu’en 1930, après la mort tragique de son père qui se suicida.

Facilement admise au cours complémentaire de filles de Céret qu’elle fréquenta pendant deux ans, elle présenta l’examen du brevet élémentaire, puis elle poursuivit sa scolarité à l’école primaire supérieure de filles de Céret. En 1930, elle fut reçue au concours d’entrée à l’École normale d’institutrices de Perpignan. Elle subit l’influence déterminante de son cousin Joseph Parayre*, député socialiste SFIO de la circonscription de Céret (1931-1937). Dès l’âge de quinze ans, Lucette lisait les brochures de propagande du Parti socialiste SFIO qu’il lui prêtait.

Pendant trois années scolaires, de 1930 à 1933, Lucette Justafré sortit de l’école normale, première de sa promotion. Pendant ces années d’études au « chef-lieu », elle commença à militer.

Vers 1931-1932, fut fondé un groupe d’étudiants socialistes à Perpignan, groupe qui rassemblait des élèves des deux écoles normales et Lucette Justafré y adhéra. À sa sortie, elle se maria en août 1933 à Céret avec un instituteur, Justin Carrière, qui termina sa carrière comme principal du collège d’Argelès-sur-Mer. À la rentrée d’octobre 1933, le couple obtint un poste double à La Bastide, petit village d’une région déshéritée, les Hautes Aspres. Elle demeura en poste à La Bastide jusqu’en mai 1937. Ce premier mariage se solda par un échec et le divorce fut prononcé en juin 1937. Elle lisait beaucoup et recevait Prolétariat, Le Libertaire, Le Populaire et Le Cri socialiste, organe de la fédération socialiste SFIO catalane. Elle devint l’amie de l’instituteur Ludovic Massé*, alors en poste à Céret, qui lui fit découvrir les « écrivains prolétariens » et l’œuvre de Roger Martin du Gard.

Par la suite, Lucette Justafré n’adhéra plus au Parti socialiste SFIO, attirée par les courants révolutionnaires du mouvement ouvrier. Elle sympathisait avec le trotskisme mais s’affirmait davantage, dès cette époque, comme une « femme d’action » que comme « une idéologue ». Elle suivit avec passion les événements de février 1934 à Paris et fit, ainsi que son mari, la grève du 12 février 1934, participant ce même jour à la réunion qui eut lieu à la Bourse du Travail de Perpignan. Avec son ami Ludovic Massé, elle adhéra au Comité départemental de vigilance antifasciste.

Dès l’École normale, Lucette Justafré milita au Syndicat national et, en 1934, Léon Sors*, secrétaire de la section départementale du SN, accepta sa candidature au conseil syndical. En qualité de membre de cet organisme elle participa, en 1935, à la réunion qui consacra, au plan départemental, l’unification du SN et du syndicat de la Fédération unitaire de l’Enseignement. Elle fut déléguée de la section départementale des Pyrénées-Orientales au congrès national du Syndicat national des instituteurs à Nantes (3, 4, et 5 août 1938) avec Léon Sors, Mme Mayneris et Melle Salvat. En 1938-1939, elle siégeait toujours au conseil syndical et « flirtait », selon son expression, avec le groupe des « Amis de l’École émancipée ». Elle participa, en juin 1936, au ravitaillement des grévistes de Céret et fit la grève du 30 novembre 1938, ce qui lui valut d’être sanctionnée a posteriori par le gouvernement de Vichy qui prononça son déplacement d’office. Dès juillet 1936, elle se passionna pour la lutte de l’Espagne républicaine.

Après son divorce, le 18 mai 1937, Lucette Justafré obtint un poste provisoire à Saint-Arnac dans le nord du département. Elle retrouva, dans cette région, plusieurs de ses amis normaliens, engagés dans les luttes du Front populaire. Les jeudis et dimanches, ces jeunes instituteurs partaient à la montagne, sac à dos, et discutaient avec passion des événements. Lucette demeura à Saint-Arnac jusqu’à fin juillet 1937. À la rentrée, elle fut nommée institutrice adjointe au Perthus dont la rue principale, par moments, servait de frontière. Elle se trouvait ainsi aux premières loges pour suivre l’évolution du drame de l’Espagne républicaine.

Sur le plan politique, Lucette Justafré était, en 1937-1938, proche de la Gauche révolutionnaire. Elle appréciait vivement l’attitude de Marceau Pivert*, hostile à la non-intervention en Espagne et elle tint, assez régulièrement, une rubrique de critique littéraire et cinématographique dans l’hebdomadaire officiel de la fédération socialiste SFIO catalane, Le Socialiste des Pyrénées-Orientales. À la même époque, elle écrivait également, de façon régulière, dans la feuille locale de Céret, Le Cri cérétan.

En 1938, Lucette Justafré adhéra au Parti socialiste ouvrier et paysan. « Antimunichoise », elle n’adopta pas cette attitude, selon son témoignage, « sous influence communiste ». Elle accueillait dans sa classe du Perthus des élèves de nationalité espagnole que leurs parents, habitant souvent des localités frontalières, voulaient éloigner de la guerre. En janvier-février 1939, elle accueillit dans sa classe jusqu’à 78 élèves de quatre à quatorze ans. Avec l’accord de son collègue Pierre Moreto, directeur de l’école du Perthus, elle fit réquisitionner les locaux scolaires par l’inspecteur primaire. Une cantine des Quakers fut installée dans sa classe. Son appartement fut bientôt rempli de réfugiés de toutes tendances politiques. Avec son automobile, elle conduisit, avec deux autres militants du PSOP, Isidore Forgas* et Fernand Cortale*, des dirigeants du POUM jusqu’à Perpignan et ceux-ci purent ainsi échapper aux camps de concentration « aménagés » par les autorités françaises.
Sur le plan humanitaire, elle se dépensa sans compter. Le 4 février 1939, L’École Libératrice, journal du SNI, publia un cri d’alarme de Lucette Justafré : « Avant d’évoquer toutes les raisons de l’écœurement et de la haine que chaque minute accroît en nous, c’est un appel pressant, angoissé, éperdu que nous lançons ». Le secrétaire national du SNI, André Delmas*, vint sur place lui rendre visite : le 11 février 1939, tout en évoquant dans L’École Libératrice le sort de « l’Espagne républicaine malheureuse », il rendit hommage à « cette petite institutrice en sandales de corde et en tablier ». Après ces articles publiés dans l’organe national du SNI, elle reçut des mandats, des vêtements, des chaussures...

Dans les mois qui suivirent « l’Exode » (la « Retirada ») et précédèrent la Seconde Guerre mondiale, Lucette Justafré ne cessa de se préoccuper du sort des réfugiés espagnols qui, pour la plupart, étaient désormais parqués dans d’immenses camps de concentration dont l’installation fut improvisée par l’administration, le plus souvent sur les grandes plages désertes de la côte sableuse roussillonnaise (Argelès-sur-Mer, Saint-Cyprien, Le Barcarès). Léon Sors, secrétaire de la section départementale du SNI, réussit à obtenir pour lui-même et quelques autres membres du conseil syndical, dont Lucette Justafré, une autorisation de pénétrer dans les camps. Grâce à cette autorisation, datée du 14 février 1939, elle put « se rendre auprès des commissaires spéciaux chargés de la surveillance des camps afin de remettre des effets destinés aux réfugiés ». Une dizaine d’instituteurs syndicalistes des Pyrénées-Orientales purent ainsi rendre visite aux enseignants espagnols internés dans les camps et en faire sortir illégalement quelques-uns. Pour sa part, elle hébergea pendant une année une institutrice espagnole et sa mère.

À partir de septembre 1939, « suspecte », Lucette Justafré fut étroitement surveillée par la police. L’annonce de la signature de l’armistice la toucha profondément. En août 1940, en outre, elle fut très affectée par l’annonce de la mort de son cousin, sénateur socialiste SFIO. À la rentrée scolaire de 1940, elle fut déplacée d’office à Fillols, village minier du Conflent où elle resta jusqu’en janvier 1942 et distribua « tous les journaux clandestins possibles ». Mais bientôt, les séquelles d’un accident d’automobile survenu en 1938 l’immobilisèrent pendant de longues semaines. Elle fut contrainte de se faire opérer une nouvelle fois en janvier 1942 et passa sa convalescence à Céret jusqu’en octobre. Dans sa ville natale, elle se lia à un couple de militants communistes clandestins, Jean Paloma* et sa femme Josette, qui animaient un petit groupe. En juin 1942, celui-ci fut démantelé par la police (voir Isidore Bouix*). Josette Paloma, qui ne fut pas arrêtée, prit la place de son mari dans le triangle de direction du Parti communiste clandestin de Céret. Lucette Justafré qui, au Perthus, avait été « ébranlée » sur le plan politique par des conversations qu’elle avait eues avec des volontaires des Brigades internationales, se rapprocha progressivement du Parti communiste à l’occasion de son séjour cérétan du printemps et de l’été, séjour qui se prolongea du fait qu’à la fin de sa convalescence, elle fut atteinte de la fièvre typhoïde. En octobre, elle reprit ses activités professionnelles comme institutrice adjointe à l’école de filles d’Ille-sur-Têt. Très rapidement, elle s’engagea activement dans la Résistance, et fut contactée par l’instituteur Louis Torcatis* qui, depuis février 1943, était devenu le chef de l’Armée secrète dans les Pyrénées-Orientales. Lorsque celui-ci dut quitter le département à la suite d’arrestations, elle demeura en contact avec lui "réfugié" dans sa retraite de l’Aveyron. Dans ce même cadre, elle fut également en liaison avec Michel Thorent en poste à Ille-sur-Têt et s’occupa de parachutages d’armes destinés à l’AS. En janvier 1944, elle fut à même de seconder, pour la région d’Ille-sur-Têt, Mme Massardo, responsable du Comité de secours et des œuvres de la Résistance, organisme des MUR. En 1944, elle fut en contact avec le FN et les FTP et fut aussi un agent actif de plusieurs réseaux. Elle eut ainsi d’importantes activités résistantes dans divers réseaux de renseignements rattachés au BCRA ou aux SR plus particulièrement dans le réseau « Gallia Kasanga » dont elle fut un agent P 2 du 1er décembre 1943 jusqu’au 30 septembre 1944 et le réseau « Sainte-Jeanne » (voir René Horte*). Elle connut et se lia alors d’amitié avec deux résistantes illoises, les sœurs Marcelle et Juliette Molins, commerçantes, déportées à Ravensbrück en avril 1944. Elle assura les fonctions de secrétariat, le transport et transmission des ordres de bataille dans les Pyrénées-Orientales. Après la guerre, lors de l’homologation de ses services pour le réseau « Gallia Kasanga », elle fut confirmée dans le grade de sous-lieutenant.

Lucette Justafré participa également à la mise en place du Comité local de Libération d’Ille-sur-Têt. Le 15 août 1944, le CLL se réunit pour désigner les membres de la municipalité provisoire et un socialiste, retraité des contributions directes, Étienne Margail fut désigné pour occuper les fonctions de maire. Dès le 25 août, elle fut habilitée à procéder à toutes arrestations, perquisitions, interrogatoires « qu’elle jugerait nécessaires. Munie d’un pouvoir de police extraordinaire, elle dirigea toutefois avec circonspection et modération, l’épuration à Ille-sur-Têt ». Ainsi, dans une déclaration enregistrée sur cassette et dans une conférence en 1984 devant les élèves de troisième du collège "Pierre-Fouché" d’Ille-sur-Têt, elle indiqua qu’elle sauva la mise à quelques jeunes Illois que le leader local de la Milice et chef de centaine de la Franc Garde, Antoine d’Estève de Bosch (réfugié au Portugal après la Libération), avait fait inscrire à leur insu à cette organisation collaborationniste afin de prouver à ses pairs son influence sur la population locale.

Lucette Justafré adhéra au Parti communiste français à la fin de 1944. Elle était persuadée, selon son témoignage, qu’elle serait rapidement exclue. En fait, elle demeura dans les rangs du PCF pendant près de trente-neuf ans, jusqu’en 1983.

En sa qualité de militante syndicale et de résistante, Lucette Justafré présida le « comité » ou la commission d’épuration administrative des personnels de l’enseignement public des Pyrénées-Orientales (voir Pierre Gineste*). Elle chercha, avec Victor Lafont* et Jean Beaussier*, à résoudre les divers cas qui lui étaient soumis avec « humanité ». Sur vingt-trois cas ayant donné lieu à des sanctions, la commission présidée par Lucette Justafré prononça sept révocations, dix déplacements, une suspension, deux mises à la retraite, deux suspensions de retraites, un avertissement ou blâme.

À partir de 1944, Lucette Justafré milita surtout dans les rangs du mouvement syndical. Dès le 31 août 1944, fut constitué à la Bourse du Travail de Perpignan le « syndicat unique de l’enseignement des Pyrénées-Orientales » et elle fit partie de son conseil syndical. Le 8 novembre 1945, ce conseil posa sa candidature au bureau national du SNI. Elle fut élue lors de la réunion du conseil national du SNI, le 30 décembre 1945, au deuxième tour. Lors de sa réunion du 17 janvier 1946, elle approuva la déclaration lue par Paul Delanoue* qui regrettait la sous-représentation dans le BN du courant exprimant son accord avec la direction de la CGT et qui s’engageait à « continuer à travailler à condition que le SNI ait une vie démocratique ». En octobre 1946, lors de la réorganisation du BN, elle fut affectée aux commissions d’éducation sociale, des affaires coloniales et des jeunes. Pour la première fois, le 28 décembre 1947, l’élection du BN du SNI se fit à la proportionnelle. Elle fut élue avec 607 voix parmi les 20 candidats de la liste « pour un syndicalisme indépendant démocratique et efficace » conduite par Paul Delanoue*. Elle fut réélue le 27 décembre 1949, en troisième position sur la liste « Par l’unité et l’action, nous œuvrerons à la sauvegarde de l’école, de la liberté et de la paix ». L’École libératrice, le 26 janvier 1950, annonçait son retrait du bureau national pour « raisons de santé ».

En juin 1946, comme elle était chargée des relations avec les sections syndicales d’Outre-Mer, Lucette Justafré fut déléguée par le bureau national pour présider le congrès de la section SNI du département d’Oran (9 et 10 juin 1946) et, à cet effet, Charles Tillon* lui délivra un ordre de mission, le 6 juin 1946, pour se rendre en Algérie avec un avion militaire. Elle fit une tournée dans l’Oranais et se rendit notamment à Tlemcen, Mostaganem, Sidi-Bel-Abbès. La situation coloniale, le sous-développement et la faible scolarisation des Arabes et des Berbères lui laissèrent une impression « terrible » et elle quitta l’Algérie après être passée à Alger où elle accorda une interview à Travail, hebdomadaire des syndicats confédérés d’Algérie (26 juin 1946). Le 26 juillet 1946, lors du congrès de Grenoble du SNI, elle intervint après le rapport de Marie-Louise Cavalier* sur les questions internationales pour décrire la situation misérable de la jeunesse algérienne et rendre hommage aux instituteurs d’Algérie.

Au congrès de la Fédération de l’éducation nationale, les 15, 16 et 17 mai 1947, Lucette Justafré, élue à la commission administrative nationale, fut membre des commissions de la jeunesse, de l’Union française jusqu’au renouvellement de 1950. Elle fit partie de l’équipe qui mit en place la Mutuelle générale de l’Éducation nationale et participa à plusieurs congrès internationaux d’enseignants syndicalistes : Edimbourg (1946), Budapest (1948), Varsovie (1949). Pendant quelques années, militante de la FEN-CGT, elle fit partie du noyau dirigeant de la tendance « Unité et Action » du SNI et de la FEN. En juin 1946, elle fut désignée pour siéger au titre du SNI au Conseil supérieur de l’enseignement primaire dans le collège des institutrices adjointes. Elle fut élue en novembre 1948 à la commission administrative paritaire centrale sur la liste présentée par le SNI sur laquelle elle figurait en 12e position. Elle fut élue en juin 1954 au conseil d’établissement du premier degré dans le collège des institutrices adjointes. En octobre 1954, ce conseil la désigna pour siéger dans la section permanente du Conseil supérieur de l’Éducation nationale.

Dans la période de la scission du syndicalisme, Lucette Justafré intervint à plusieurs reprises dans la presse syndicale nationale (article « Où sont les scissionnistes ? » dans L’École libératrice, le 12 février 1948). Lors du congrès du SNI, son intervention, le 23 mars 1948, affirmait que le lien nécessaire du SNI avec la classe ouvrière passait par un maintien dans la CGT. Le lendemain, elle proposa à ceux qui se s’étaient prononcés pour le maintien dans la CGT d’adhérer à la CGT pour « resserrer leurs liens avec le mouvement ouvrier ». Quand en janvier 1954, le PCF demanda aux instituteurs communistes d’abandonner la FEN-CGT pour militer seulement au SNI, elle désapprouva cette décision.

Si elle fut amenée à occuper de multiples fonctions au niveau national, elle n’eut toutefois pas de décharge et continua à assurer ses tâches professionnelles d’institutrice adjointe à Ille-sur-Têt. Élue au Conseil départemental de l’enseignement primaire en décembre 1945, elle cessa d’y siéger à compter du 1er février 1955. Elle fut élue à la commission administrative paritaire départementale des instituteurs des Pyrénées-Orientales, créée le 4 février 1949, et réélue les 29 avril 1952 et 5 novembre 1954 mais, de 1954 à 1957, son état de santé ne lui permit guère de participer aux travaux. Dès 1957 cependant, elle siégea à nouveau au conseil syndical du SNI, au CD et à la CAPD. Elle demeura secrétaire départementale du SNI jusqu’au 16 décembre 1965. Au début de 1964, dans sa campagne pour l’élection au Conseil général, pour respecter les statuts du SNI, elle démissionna du secrétariat général de la section syndicale. Son remplaçant démissionna peu après. Elle reprit le secrétariat temporairement alors qu’elle avait été élue au Conseil général. Cette situation provoqua les protestations du secrétaire général du SNI Pierre Desvalois* et, lors de la réunion du bureau national, le 3 décembre 1964, la question fut débattue. Plusieurs intervenants firent remarquer qu’il fallait préparer la relève des cadres syndicaux. À la fin de l’année 1961, elle fut candidate, en neuvième position au bureau national du SNI sur la liste « Le prestige du SNI dépend d’une orientation correcte et ferme et de la vraie démocratie syndicale » conduite par Alfred Sorel*. Elle intervint une nouvelle fois, lors du congrès du SNI, le 13 juillet 1961 pour critiquer le rapport moral, demander à la direction du SNI « de modifier son attitude à l’égard de la réforme gaulliste de l’enseignement » et de s’inspirer du plan Langevin-Wallon. Lors du congrès national du SNI, le 8 juillet 1963, alors qu’elle était assesseur, elle intervint pour se féliciter de la diminution des tensions entre tendances et pour espérer le vote d’une « motion d’orientation unique ». Candidate au bureau national du SNI sur la liste « Pour un SNI toujours plus uni, toujours plus fort », elle fut élue, le 22 décembre 1963 en septième position de la liste. Mais elle démissionna aussitôt. En 1968, elle prit sa retraite comme directrice d’école.

Absorbée, du moins jusqu’en 1965, par ses multiples tâches syndicales, Lucette Justafré milita cependant dans les rangs du PCF et dut, à partir de 1959, faire face à ses responsabilités d’élue municipale puis cantonale. Secrétaire de la section communiste d’Ille-sur-Têt, elle siégea au comité de la fédération communiste de 1961 à 1977. Lorsqu’elle prit connaissance du « rapport secret » de Khrouchtchev devant le XXe congrès du PCUS, sa déception fut « terrible » mais elle ne quitta pas pour autant le Parti. En août 1968, l’invasion de la Tchécoslovaquie la bouleversa et, si le PCF n’avait pas protesté « elle ne serait pas restée un instant de plus ». Pour elle, André Marty* fut un « dictateur » et un « ouvriériste de bas étage » mais elle n’admit pas qu’il soit injurié après avoir été « adulé ». L’Union de la gauche lui donna beaucoup d’espoir. En 1970 (24 et 25 janvier), elle assista au XXe congrès du PCF. À partir de 1971, elle présidait l’association des élus communistes et républicains dans le département. Enfin, elle connut une immense déception lorsqu’intervint la rupture de l’union de la gauche en 1977 et l’approbation de l’invasion de l’Afghanistan par le PCF, qui, tout autant que la répression syndicale en Pologne, la consternèrent. Elle fut également une active militante de l’Union des femmes françaises.

À compter des années 1950, la vie de Lucette Justafré fut ponctuée par toute une série de graves ennuis de santé et de drames dans sa vie personnelle. En 1950, elle avait fait la connaissance d’André Pla, petit exploitant agricole d’Ille qui partageait ses convictions sans adhérer au PCF et qu’elle épousa en novembre 1954 à d’Ille-sur-Têt. Ils furent victimes d’un grave accident automobile le 11 octobre 1956 et André Pla fut tué sur le coup tandis qu’elle était gravement blessée. Elle mit plus de trois ans à se remettre de ce choc et dut subir plusieurs opérations au cours des années suivantes.

Élue conseillère municipale d’Ille-sur-Têt en octobre 1947 puis première adjointe du maire Maurice Iché* en 1959, Lucette Justafré fut maire de 1977 à 1983. Cette municipalité d’union de la gauche depuis 1959 s’était constituée contre l’avis de la Fédération socialiste SFIO. Elle fut une élue municipale très active et Ille-sur-Têt lui doit de nombreuses réalisations dans tous les domaines. Elle demeura maire jusqu’en mars 1983. En 1977, elle prit nettement position contre le projet de la société Minatome d’obtenir une concession pour l’exploitation d’une mine d’uranium sur le territoire communal. Si son parti s’opposa au projet minier illois, sa position fut beaucoup plus ambiguë que la sienne. En effet, allant jusqu’à proposer avec son conseil municipal (5 mai 1978) un referendum communal, bientôt étendu aux communs voisines sur le thème — déclaré bientôt illégal par le préfet mais qui n‘empêcha pas la tenue des scrutins —, elle était beaucoup plus en phase, sur le nucléaire en général, avec les mouvements écologistes locaux qui formèrent un comité contre le projet illois, qu’avec son parti favorable à un « nucléaire nationalisé ». Pour le renouvellement du conseiller général en 1964, le maire « socialisant » annonça qu’il ne se présenterait pas si son adjointe était candidate. Se posait alors la question du cumul de responsabilités politiques et syndicales. Georges Fournial*, consulté, estima qu’elle devait être candidate car ses responsabilités syndicales ne dureraient pas. Candidate du PCF dans le canton de Vinça, elle fut élue dès le premier tour le 8 mars 1964. Elle fut réélue le 8 mars 1970 et le 14 mars 1976 (en tête au premier tour avec 2421 voix, élue au deuxième avec 2947 voix). Elle se montra très active dans les commissions des travaux publics, de l’aide sociale, de l’enseignement. Jusqu’en 1976, les élus communistes n’étaient que trois à siéger au conseil général (André Tourné* élu du canton de Prades, Guillaume Julia* puis Joseph Albert*, élus du canton de Prats-de-Mollo). Mais en 1976, les communistes se retrouvèrent au nombre de huit, ce qui accrut encore les responsabilités de Lucette Justafré, dans son opposition à « l’homme fort » de l’assemblée départementale, Léon-Jean Grégory*, l’un et l’autre éprouvant toutefois admiration et respect mutuels. Les 14 et 21 mars 1982, encore une fois candidate, au premier tour, elle arrivait en deuxième position avec 1783 voix. Avec 2758 voix, elle était battue, le dimanche suivant, par le candidat de droite. Cet échec, une opération en octobre 1982, la décidèrent à ne pas solliciter, en mars 1983, le renouvellement de son mandat de maire d’Ille-sur-Têt. Après ces élections, en désaccord avec la direction nationale, elle quitta le PCF. Elle écrivit à la Fédération départementale du PCF les motifs de sa décision dès avant le résultat du scrutin : « je ne veux plus être considérée comme un membre du PCF. Je pourrais arrêter mon appartenance au premier trimestre de 1983, puisque c’est en mars, au moment des élections municipales que je me suis sentie odieusement négligée, absolument écartée et méprisée par la direction de la section. Bien que maire communiste sortante, j’étais décidée à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour assurer l’élection de la liste d’Union de la gauche ».

De 1983 à 2000, son état de santé ne cessa de se détériorer. Elle subit plusieurs interventions chirurgicales, avec des complications médicales. Une attaque cérébrale provoqua une hémiplégie. Ses obsèques civiles, le 2 avril 2000 à Ille-sur-Têt, permirent de lui rendre un dernier hommage. La cérémonie, simple et imposante à la fois, rassembla, au cimetière d’Ille-sur-Têt une foule nombreuse d’anciens élèves, de concitoyens cérétans et illois, de militants de la gauche communiste et socialiste, de syndicalistes enseignants, de collègues du conseil général, d’anciens résistants.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article87878, notice JUSTAFRÉ Lucie, Marie, Marguerite, dite Lucette [plus connue depuis les années 1950 sous le nom de PLA-JUSTAFRÉ Lucette]. par André Balent, version mise en ligne le 5 juillet 2010, dernière modification le 29 décembre 2017.

Par André Balent

Lucette Justafré
Lucette Justafré
Lucette Justafré, collection André Balent
Lucette Pla-Justafré parmi ses élèves d’Ille-sur-Têt, années 1960
Lucette Pla-Justafré parmi ses élèves d’Ille-sur-Têt, années 1960
Lucette Pla-Justafré est au deuxième rang, à droite,
collection André Balent

SOURCES : Arch. Dép. Pyrénées-Orientales, 31 W 30. — Archives du comité national du PCF. — Archives personnelles de Lucette Justafré (consultées de son vivant). — Archives personnelles de Michel Ribera (archives de la section du SNI des P.-O.), militant du SNI des PO consultées en juillet 1984. — Le Socialiste des Pyrénées-Orientales, avant 1939, Perpignan. — Le Cri cérétan, années 1930, Céret. — L’Action syndicale, Perpignan, 1945-1947. — Le Républicain, Perpignan, 3-4 septembre 1944. — Travail, Alger, 28 juin 1946. — Le Travailleur catalan, Perpignan, 1945-1983. — L’Indépendant, Perpignan, 1964-1982. — L’École libératrice. — Paul Delanoue, Les Enseignants, la lutte syndicale du Front populaire à la Libération, Paris, Éditions sociales, 1973. 414 p. — René Grando, Jacques Queralt, Xavier Febres, Vous avez la mémoire courte..., Marcevol, Éditions du Chiendent, 1981, pp. 59-60. — Ramon Gual et Jean Larrieu, Vichy, l’Occupation nazie et la résistance catalane, II a, Els alemanys fa (pas massa)…temps, Prades, Terra Nostra, 1996, p. 198, 199 ; II b, De la Résistance à la Libération, Prades, Terra Nostra, 1998, p.473, 778. — Gwendoline Juilleron, Lucette Pla-Justafré, une femme, une communiste, une vie, maîtrise d’histoire contemporaine, (dir. Jean-Marcel Goger, Michel Cadé), Université de Perpignan, 2000, 214 p. — Joël Mettay, « Émouvants adieux à Lucette Pla-Justaffré (sic) », L‘Indépendant, Perpignan, 3 avril 2000. — Louis Monich, Histoires rocambolesques de l’élection cantonale 1976 en Roussillon, Perpignan, Trabucaire, 1996, 192 p. — Lucette Pla-Justafré, « La Libération à Ille-sur-Têt », texte d’une conférence prononcée par L. Justafré au collège Pierre-Fouché d’Ille-sur-Têt le 23 février 1984 en préparation du concours de la Résistance, avec une introduction de Janine Ponsaillé, Les Cahiers des Amis du vieil Ille et des villages voisins, 173, mai, 2006, pp. 16-21. — Georges Sentis, Les communistes et la Résistance dans les Pyrénées-Orientales. Biographies, Lille, Marxisme / Régions, 1994, p. 182. — Entretiens avec Aimé Delmas* et Marcel Mayneris*, militants du SNI des PO, Perpignan, 1983. — Entretiens avec Lucette Justafré, Ille-sur-Têt, 1983 et 1984. — Notes de Jacques Girault.

ICONOGRAPHIE : Photo de Lucette Justafré après 1945 (archives André Balent).

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