LIBERTAD (Albert, Joseph, dit)

Né à Bordeaux (Gironde) le 24 novembre 1875, mort à l’hôpital Lariboisière (Paris) le 12 novembre 1908 ; anarchiste individualiste ; fondateur et animateur du journal L’Anarchie.

Petit, les yeux clairs, des traits réguliers, le front dégagé, la barbe inculte, estropié des deux jambes, ne marchant qu’à l’aide de cannes, Libertad était un personnage qui ne manquait pas de pittoresque. « C’était un étrange cynique. Il venait on ne savait d’où, avec ses pieds nus dans des sandales et ses pauvres jambes brisées qu’il lançait en avant d’un superbe élan de ses béquilles de pauvre. Il portait une longue blouse noire aux manches larges, et, tout en haut de ce corps misérable, la tête flambait orgueilleusement ! Il allait toujours tête nue, avec un front comme Socrate, crâne chauve et cabossé de la sagesse autour duquel pendaient quelques longs cheveux rétifs comme des épines. Mais ses yeux brûlaient de révolte, férocement, et sa bouche se tordait en sarcasmes d’amertume. » (La Revue anarchiste, n° 12, décembre 1922, article de Colomer).

Querelleur, provoquant, prompt à susciter la bagarre, il payait de sa personne, et quoique infirme, se tenait au cœur des pugilats où tournoyaient ses cannes, maniées avec dextérité. Ce fut ainsi que le 5 septembre 1897, dans l’église du Sacré-Cœur à Paris, il apostropha le prêtre qui était en chaire. Scandale, on se précipita ; mais, adossé à la chaire, protégé par ses cannes. Libertad était inabordable. « Cinq hommes durent unir leurs efforts pour l’expulser de l’Église. » (La Gazette des Tribunaux, 10 octobre 1897.) Il fut condamné le 5 novembre à deux mois de prison. Refus de circuler, rébellion, outrage à agents, voies de fait, cris séditieux lui valurent d’autres condamnations : quinze jours le 26 mai 1899, huit jours le 21 novembre, un mois le 22 septembre 1900, trois mois le 8 novembre 1901, un mois le 30 juin 1907.

Né à Bordeaux de parents inconnus, Libertad — qui accrédita la légende d’une origine bourgeoise — fut pupille des enfants assistés de la Gironde. Il travailla pendant quelques mois chez un entrepreneur, fut renvoyé et recueilli à nouveau par l’hospice où il avait été élevé. Puis il exerça à Bordeaux le métier de comptable. Il était déjà connu à cette époque pour ses opinions anarchistes et surveillé par la police.

En août 1897, il vint à Paris et se présenta au siège du Libertaire. Il s’imposa aussitôt chez les anarchistes individualistes par son éloquence et son tempérament « bagarreur ».

En décembre 1902, il prit part à la fondation de la Ligue antimilitariste aux côtés de H. Beylie, Paraf-Javal, Janvion et Yvetot. Un congrès antimilitariste fut organisé à Amsterdam en juin 1904, auquel la Ligue participa. Ne préconisant que la désertion comme moyen d’action, il refusa, ainsi que Paraf-Javal, de se soumettre aux décisions du congrès qui prévoyait la création d’une Association internationale antimilitariste, et tous deux abandonnèrent l’organisation.
En octobre 1902, Libertad fondait les Causeries populaires dans un local, le Nid rouge, situé au sommet de la butte Montmartre, 22, rue du Chevalier-de-la-Barre, XVIIIe arr. ; une annexe fut ouverte rue d’Angoulême, XIe arr., une bibliothèque rue Duméril, XIIIe arr. Rue de la Barre, les réunions étaient sinon tumultueuses, du moins fort passionnées ; on discutait Stirner, Nietzsche, Le Dantec ; parfois on tenait conférence sur le trottoir ; chaises et bancs encombraient la chaussée. Un jour la police intervint et ce fut la bagarre. Mais Libertad avait maintenant des adeptes et, le 13 avril 1905, il lançait le premier numéro de L’Anarchie, hebdomadaire individualiste. Autour de lui se groupèrent des collaborateurs dont quelques-uns lui succédèrent à la direction du journal : Roulot dit Lorulot, Juin dit E. Armand, Vandamme dit Mauricius, Paraf-Javal, Kibaltchiche, alias Victor Serge ; des femmes aussi, les deux sœurs Mahé, Anna et Armandine, avec lesquelles il vécut et dont il eut deux fils Minus et Diamant, Jeanne Morand, Rirette Maîtrejean. Quant à la doctrine professée par les uns et les autres, Victor Serge l’a définie ainsi : « Ne pas attendre de révolution [...] Faire sa révolution soi-même. Être des hommes libres, vivre en camaraderie... » (Esprit, n° 55, 1er avril 1937, « Méditation sur l’Anarchie », par V. Serge). Le journal combattait tous « les vices, habitudes et préjugés » et surtout le conformisme du résigné :

« Aux résignés,

« Résignés, regardez, je crache sur vos idoles, je crache sur Dieu, je crache sur la Patrie, je crache sur le Christ, je crache sur les Drapeaux, je crache sur le Capital et sur le Veau d’Or, je crache sur les Lois et sur les Codes, sur les Symboles et les Religions : ce sont des hochets, je m’en moque, je m’en ris... Ils ne sont rien que par vous, quittez-les et ils se brisent en miettes... » (L’Anarchie, n° 1, 13 avril 1905. L’article avait déjà paru dans Le Libertaire, n° 39, 3-10 août 1902).

Pour les individualistes, il n’y a pas de classes, seuls existent les individus. Aussi prônaient-ils le travail en camaraderie et considéraient-ils syndicats et syndiqués avec mépris. Et Libertad commençait ainsi un article qu’il consacrait à la fête des travailleurs :

« Premier Mai,

La fête nationale et internationale du Prolétariat organisé, « le 14 juillet » de la classe ouvrière syndiquée.

La deuxième édition de la fête des Bistros... » (L’Anarchie, n° 4, 4 mai 1905, « Le Premier Mai », par A. Libertad).

Si, par exception, l’anarchiste individualiste adhérait à un syndicat, il se défendait d’être syndicaliste : « Je suis syndiqué, je ne suis pas syndicaliste... » écrivait Libertad dans l’Anarchie, n° 11, 22 juin 1905.

Libertad mourut le 12 novembre 1908, à l’hôpital Lariboisière, d’un anthrax et non à la suite de coups reçus dans une bagarre, rue de la Barre, comme on l’a souvent prétendu. Il déclara laisser son corps à la faculté de médecine. Le journal passa alors sous la direction de Roulot, dit Lorulot.

Libertad fut-il un agent provocateur comme certains le prétendirent ? comme le soutint Henri Rochefort dans l’article nécrologique intitulé « Un rabatteur » qu’il lui consacra dans La Patrie du 16 novembre 1908 ? Il ne semble pas et aucun élément n’étaie aujourd’hui cette affirmation.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article82663, notice LIBERTAD (Albert, Joseph, dit) , version mise en ligne le 30 mars 2010, dernière modification le 20 décembre 2010.
Libertad. Arch. Préfecture de Police
Libertad. Arch. Préfecture de Police
Jean Maitron, Ravachol et des anarchistes, René Julliard, 1964

ŒUVRE : Le Culte de la charogne, Paris, 1909, 8 p. (Bibl. Nat. 8° R Pièce 12 104). — Le Travail antisocial et les mouvements utiles, Paris, 1909, 40 p. (Bibl. Nat. 8° R pièce 12 106). — La Joie de vivre.
Fondation — 13 avril 1905 — et direction de L’Anarchie. — Collaboration au Libertaire et au Journal du Peuple.

SOURCES : Arch. PPo. B a/928. — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste... op. cit. — Lorulot, Albert Libertad. Son tempérament. Ses idées. Son œuvre (brochure). — J.-P. Sarton, Albert Libertad, sa vie, son œuvre,
Mémoire de maîtrise sous la dir. de René Rémond et M. Fouilloux, Paris-X, 1976.

ICONOGRAPHIE : Arch. PPo. B a/928.