TILLON Charles, Joseph

Par Denis Peschanski

Né le 3 juillet 1897 à Rennes (Ille-et-Vilaine), mort le 13 janvier 1993 à Marseille (Bouches-du-Rhône) ; animateur de la mutinerie sur le Guichen en 1919 ; secrétaire de l’UD-CGTU d’Ille-et-Vilaine (1923), secrétaire de l’UR (1928), secrétaire national de la Fédération de la Céramique et des Produits chimiques (1930) puis de la Fédération des Ports et Docks (1934), membre de la commission exécutive et du bureau confédéral de la CGTU (1931).
Militant communiste dès 1921, secrétaire régional (1929), membre du comité central (1932-1952), suppléant au bureau politique (1932-1936) puis titulaire (1944-1952) , membre du secrétariat clandestin du PCF (1941-1944) et chef-fondateur des FTP (1942-1944) ; ministre de l’Air, de l’Armement puis de la Reconstruction (1944-1947) ; maire d’Aubervilliers ; démissionné du BP puis du CC en 1951-1952 (« affaire Marty-Tillon »), puis exclu du PCF en 1970.

Fils d’Emmanuel Tillon, employé aux tramways d’Ille-et-Vilaine, et de Jeanne née Lebrun, employée de maison, Charles Tillon vécut jusqu’à l’âge de sept ans à Saint-Grégoire, près de Rennes, chez sa grand-mère et ses grands-tantes paternelles. L’amélioration de leur situation financière — sa mère put ouvrir un café — permirent aux parents de reprendre leur enfant à Rennes. Malgré l’avis de son père, anticlérical, proche des syndicalistes révolutionnaires avant d’évoluer vers le socialisme jaurésien, Charles fit sa communion. Après son certificat d’études et son apprentissage de métallurgiste à l’école professionnelle de Rennes, il entra à l’automne 1914 à l’Arsenal de Rennes comme ajusteur. Les horreurs de la guerre renforcèrent son antimilitarisme latent. Réformé en janvier 1916 en raison de son asthme, il choisit néanmoins de signer un engagement de cinq ans dans la Marine.

Embarqué en août 1916 sur Le Guichen comme mécanicien, il mena une triple action : en se battant pour l’amélioration de l’ordinaire, en affichant son pacifisme et bientôt ses sympathies pour les bolcheviks puis en exploitant la lassitude générale devant une guerre qui se prolongeait et devant une autre qui se profilait contre les bolcheviks, après la signature de l’armistice. En effet Le Guichen avait été chargé du transport de troupes pour Odessa. Sur ce fond de lassitude, deux faits intervinrent : d’une part une occasion de rentrer qui, écrit Charles Tillon (La Révolte vient de loin, op. cit.), ne fut pas saisie par un commandant borné, lié à l’Action française ; d’autre part, la connaissance des mutineries en mer Noire. André Marty ayant été arrêté à bord du torpilleur d’escadre Le Protêt le 16 avril 1919, un mouvement de solidarité s’était développé à bord du cuirassé France (voir Virgile Vuillemin*) et avait gagné fin avril Le Protêt. De son côté, Charles Tillon avait fait signer à 237 des 277 membres d’équipage du Guichen une pétition réclamant le retour en métropole. Devant le refus du commandant une grève-mutinerie se déclencha le 26 juin. Après l’intervention des tirailleurs sénégalais, Tillon et vingt-quatre autres « meneurs » furent ramenés à Brest pour y être jugés.

Condamné à cinq ans de travaux forcés en novembre pour « incitation à la révolte et violence sans armes », Tillon purgea sa peine à au camp de Monsireigne puis, à partir de juillet 1920, à Dar bel Hamri (Maroc) où les conditions carcérales étaient si dures que, libéré au bout de cinq mois, grâce à l’intervention de ses parents et d’un avocat rennais, il lui fallut quatre mois d’hôpital à Bordeaux et six mois de convalescence pour se rétablir.

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Charles Tillon fit alors la connaissance de Louise Bodin , qui militait activement en Ille-et-Vilaine pour le ralliement à la IIIe Internationale après avoir animé un comité de soutien aux mutins. Il adhéra au Parti communiste au cours de l’été 1921 et s’engagea dans le combat syndical. Embauches, luttes revendicatives, grèves, licenciements furent le quotidien de ce jeune militant qui, peu après avoir pris la tête de l’Union départementale CGTU d’Ille-et-Vilaine en 1923, devint permanent syndical. Il suivit en particulier la grève des sardinières (ouvrières des usines de conserves) de Douarnenez, déclenchée le 21 novembre 1924, aux côtés de Daniel Le Flanchec qui avait été élu maire de cette ville le 7 octobre 1924 et qui allait être déchu de son mandat peu après. Un attentat dirigé contre Le Flanchec renforça la détermination des grévistes qui remportèrent une victoire en janvier 1925. Au mois de mai suivant, Tillon devint conseiller municipal de Douarnenez.

Comme nombre de dirigeants communistes et syndicaux, il fut en butte à une série de procès et de condamnations, ce qui ne l’empêcha point d’assumer des responsabilités toujours plus importantes. Ainsi, en 1928, il était secrétaire de l’Union régionale CGTU à Nantes et, en 1929, il devint secrétaire régional du PC. En décembre 1929, une délégation conduite par Henri Barbé, Albert Vassart et Marcel Gitton se rendit à Moscou pour discuter avec l’IC et l’ISR des problèmes de la CGTU : la promotion de Tillon à la tête de la future Fédération de la Céramique et des Produits chimiques fut annoncée (Arch. Dép. Seine-Saint-Denis, ex. B.M.P., Mfm 383, bureau politique du 10 janvier 1930).

En effet, en mars 1930, il prit la direction de la nouvelle Fédération CGTU de la Céramique et des Produits chimiques. À ce titre, il se rendit en juin à Limoges et à Vierzon pour organiser les céramistes et soutenir leur grève.

C’est à Limoges qu’il fit la connaissance de Marie-Louise Camaillat, dite Colette, une ouvrière porcelainière, qui devint sa compagne et qu’il épousa en janvier 1947 à Limoges. Elle mourut la même année, lui laissant leurs deux enfants (Jean et Jacques).

Au printemps 1931, il effectua son seul et unique voyage en URSS, ce qui contraste avec l’itinéraire traditionnel du responsable communiste : Charles Tillon construisit sa légitimité dans l’action revendicative (des mutineries aux grèves) et non dans le mouvement communiste international. Il partit à Moscou avec une délégation de syndicalistes français, peu après l’arrivée à Paris d’Eugène Fried , alors que l’IC procédait à une sorte de revue des effectifs, sélectionnait de nouveaux cadres et cherchait à mieux connaître ce qu’on appelait à Moscou le “ groupe syndical », dirigé par Marcel Gitton* . Le bon accueil qui leur fut réservé par S. Lozovsky et D. Manouilsky montrait la volonté de l’IC de reprendre en main la direction du PC. En juillet 1931, éclata “ l’affaire Barbé-Célor » (voir Pierre Celor*).

Charles Tillon entra au Bureau confédéral de la CGTU en septembre 1931 à l’issue du congrès de Paris et en novembre 1931 à la commission exécutive. En mars 1932, à l’occasion du VIIe congrès du PC, il entra au Comité central puis, en septembre, après le XIIe Plénum de l’IC, au Bureau politique comme suppléant, avec A. Vassart et d’autres syndicalistes, tels René Arrachard (Bâtiment) et Henri Martel (mineurs). “ Pour une certaine politique il faut certains hommes » déclara Maurice Thorez en présentant au comité central du 22 octobre 1932 ceux qui l’avaient soutenu à l’automne 1931 (S. Wolikow, op. cit., p. 994). Ses premières interventions datèrent de mars 1933 et concernèrent la Fédération des Produits chimiques. Ce même mois, il engagea des discussions avec Gaston Bergery pour relancer le Comité Amsterdam-Pleyel sous forme de comité antifasciste, mais cette initiative fut abandonnée à la fin de l’été. La CGTU lui ayant confié le mouvement des chômeurs, il organisa en novembre et décembre 1933 la marche des chômeurs de Dunkerque à Paris. En 1934, il prit en charge la Fédération CGTU des Ports et Docks, alors très affaiblie et menacée d’une nouvelle scission.

Les élections qui suivirent le tournant stratégique de 1934 donnèrent à Charles Tillon l’occasion de s’engager sur le terrain municipal à Aubervilliers (Seine) où il fut élu conseiller en mai 1935 mais son élection fut invalidée car il n’était pas domicilié dans la commune. Quelques jours plus tard, le 26 mai 1935, il devint conseiller général de la Seine pour le canton d’Aubervilliers. En mai 1936, il se présenta aux élections législatives dans la 3e circonscription de la Seine et obtint 11 322 voix au premier tour sur 23 501 votants, devant le socialiste indépendant Maurice Foulon* (7 729 voix), et l’emporta au second avec 14 752 voix sur 21 280 votants. Devenu vice-président de la commission de la Marine marchande à l’Assemblée nationale, il siégea aussi en 1938-1939 à la commission d’Assurance et de prévoyance sociale.

Entre temps, à l’issue du congrès du PC de Villeurbanne (janvier 1936), Charles Tillon avait été chargé de la région Paris-Nord pour contrer Jacques Doriot* qui y était très solidement implanté. Par contre, il n’avait plus été reconduit au Bureau politique, vraisemblablement à cause de quelques affrontements avec M. Gitton. Il fut aussi chargé de missions délicates : en 1938, il fut envoyé par E. Fried à Prague, au nom de l’IC, pour convaincre K. Gottwald, secrétaire général du PCT, de se mettre à l’abri à Moscou. En avril 1939, membre d’une délégation internationale qui avait été envoyée en Espagne pour aider au rapatriement des républicains espagnols bloqués à Alicante et à Valence. Mais les bateaux affrétés par France-Navigation n’ayant pu, en raison de la présence de bâtiments de guerre franquistes — selon les auteurs des Brigades de la mer (op. cit.), procéder à l’évacuation, cette dernière mission échoua. Demeuré auprès des républicains, il fut arrêté par les franquistes. Tillon fut libéré quelques jours plus tard.

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Après le Pacte germano-soviétique et la dissolution du PC, Charles Tillon entra dans la clandestinité. Il fut ainsi l’un des neuf députés à ne pas être arrêté. Déchu de son mandat de député le 20 février 1940 en application de la loi du 20 janvier, il fut condamné par contumace le 3 avril 1940 à cinq ans de prison ferme et 5 000 F d’amende. Entre temps, Benoît Frachon* l’avait désigné comme l’un des quatre instructeurs inter-régionaux, lui confiant les départements du Sud-Ouest. Quand survint l’offensive allemande, Tillon avait déjà des responsabilités importantes dans l’appareil communiste clandestin.

Ces années de guerre constituèrent une étape décisive dans sa vie en raison du rôle qu’il joua et de la légitimité que lui valut son attitude dès l’été 1940. Le 17 juin 1940, Charles Tillon appela à la constitution d’un gouvernement “ luttant contre le fascisme hitlérien et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes ». Le 18 juillet de la même année, il lança un long manifeste sous le titre dépourvu d’ambiguïté de « “L’ordre nouveau” du gouvernement de la 5e colonne, c’est le fascisme hitlérien », dans lequel il dénonçait la guerre impérialiste et appelait à la libération nationale : “ Notre devoir à tous est de nous unir pour conquérir notre patrie, de nous unir pour libérer son territoire de tous les oppresseurs et exploiteurs, pour en chasser à la fois les capitalistes, leur tourbe de valets et de traîtres et les envahisseurs ! » Or, de son côté, Jacques Duclos* qui faisait engager à Paris des négociations pour la reparution légale de l’Humanité (voir Maurice Tréand*), incitait à manifester pour la réoccupation des mairies communistes de la banlieue parisienne et à dépêcher des délégations pour la reconnaissance des anciennes directions syndicales communistes. Ces divergences, dues à l’éparpillement de la direction (J. Duclos à Bruxelles puis à Paris, M. Thorez à Moscou, B. Frachon sur les routes de l’exode) et à la coupure des communications (mais aussi à des conceptions stratégiques différentes réaffirme Charles Tillon, lettre du 12 septembre 1992), disparurent dès la reprise des liaisons, allaient constituer néanmoins un enjeu de mémoire décisif après la Libération.
Le 21 juin 1940, Tillon avait reçu la visite de Claudine Chomat* et Danielle Casanova*, envoyées par B. Frachon, qui, depuis la région bordelaise, lui demandait, d’une part, de préparer sa mission d’instructeur pour le Sud-Ouest et l’informait, d’autre part, qu’“ en cas de pépin » il devrait prendre sa place à la direction du parti. Avant de revenir à Paris, B. Frachon réorganisa le PC dans le Sud de la France autour de Félix Cadras*, Jean Chaintron*, Victor Michaut* et Charles Tillon. Vers la fin septembre ou juste après les grandes vagues d’arrestations du 5 octobre, Benoît Frachon appela Tillon pour l’informer qu’il allait désormais faire partie du secrétariat du PC, que Georges Beyer*, son adjoint, lui succèderait dans le Sud-Ouest et qu’il devait gagner définitivement Paris le 19 décembre. Cependant la première réunion du secrétariat clandestin n’eut lieu qu’en mars 1941 et, à partir de là, Jacques Duclos, Benoît Frachon et Charles Tillon se réunirent une à deux fois par mois.

Une fois déclenchée la lutte armée qui suivit l’attaque allemande contre l’URSS, Tillon fut chargé des questions militaires. La mise en place d’une structure unifiée fut assez longue et aboutit en mars-avril 1942 à la création des FTP, dirigés par un Comité militaire national (CMN) dont il prit la tête. L’expression « francs-tireurs et partisans » apparaît pour la première fois dans l’Humanité du 3 avril. Mais la naissance d’un autre enfant en février 1942 avait obligé Tillon à changer de planque, de Palaiseau à Limours. Palaiseau abrita les réunions du CMN et Limours, certaines réunions du secrétariat du PC.

L’importance et les frontières des responsabilités de Charles Tillon pendant la guerre apparaissent clairement. En effet, il dirigeait le bras armé du PC, comme le prouvent d’abord le texte programmatique et la longue lettre (voir Fernand Grenier*) de fin novembre qu’il fit parvenir au colonel Rémy et dans laquelle il exposait le rôle des FTP, ensuite la lettre qu’il adressa fin 1942 au général de Gaulle et, enfin en décembre 1943, son contact avec le représentant du général Giraud venu pour rencontrer les groupes armés de zone Sud dans la perspective d’un débarquement allié sur la Côte d’Azur, cependant il ne prit pas une part majeure aux discussions et aux décisions stratégiques qui associaient J. Duclos et B. Frachon. Trois faits le confirment. D’abord, les groupes FTP-MOI lui échappaient presque entièrement même s’ils étaient en liaison avec le CMN Ensuite, s’il était apparemment chargé du suivi des affaires financières après la chute à l’automne 1941 du trésorier du PC, Émile Dutilleul* , son pouvoir effectif fut, de son avis même, des plus limités. Enfin, quelques jours avant de lancer avec le CMN des FTP son appel à l’insurrection parisienne, le 10 août 1944, Duclos coupa tout contact avec lui. Charles Tillon joua néanmoins un rôle majeur dans la Résistance.

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Après la Libération, Charles Tillon fut élu maire d’Aubervilliers en 1945 et reconduit en 1947 puis élu tour à tour député en 1946 et en 1951.
Il avait été désigné membre du BP du PCF au congrès de janvier 1945, sans toutefois être élu au secrétariat, sans doute en raison de ses nouvelles responsabilités officielles. En effet, dès septembre 1944, il avait été l’un des deux ministres communistes du gouvernement du général de Gaulle. Il fut, successivement, ministre de l’Air (jusqu’au 6 novembre 1945) et ministre des Armements (21 novembre 1945-20 janvier 1946) dans les deux gouvernements de Gaulle, ministre de l’Armement (23 janvier-22 novembre 1946) dans les ministères F. Gouin et G. Bidault, enfin ministre de la Reconstruction sous Paul Ramadier*, jusqu’au départ des ministres communistes le 2 mai 1947. On peut penser qu’à l’origine, le choix de de Gaulle répondait à des considérations tactiques, car nommer ministre le chef des FTP était un moyen de neutraliser les structures militaires de la résistance communiste. Tillon fit montre de réelles compétences aux postes qu’il occupa, allant jusqu’à s’opposer au parti quand vint à l’ordre du jour la réduction drastique des crédits militaires. On sait aussi qu’il s’entoura de préférence d’anciens FTP et aussi de militants qui, comme lui, avaient fait entendre en 1940 une voix discordante (telle la nomination de Pierre Daix au poste de secrétaire du ministre), sans que cela impliquât une opposition à la stratégie communiste. Il fut d’ailleurs accusé en 1945 de renouveler massivement le corps des officiers au profit des FTP ou encore, lors du conseil des ministres le 1er mai 1947, de mettre en cause la politique gouvernementale.

Ayant quitté le ministère, Charles Tillon devint responsable des questions militaires et de défense nationale au BP. Cette même année, sa femme, Colette, mourut. En février 1948, il conduisit la délégation du PCF au congrès de fusion entre les partis communiste et socialiste roumains. Fin mai, désigné par le BP comme orateur à la Mutualité à Paris pour commémorer le centenaire des journées de juin 1848, il s’en prit à Tito avant la rupture entre celui-ci et Staline, dans une phrase que Thorez lui avait demandé d’intégrer. Il lança en novembre le Mouvement des combattants de la paix et de la liberté, devenu en 1949 le Mouvement des partisans de la paix, ce qui provoqua son premier affrontement majeur avec la direction du PC, tout d’abord avec Jeannette Vermeersch. En décembre 1950, il dut faire son autocritique devant le BP où il fut vite marginalisé (en octobre 1951 lui échut ainsi le suivi des municipalités). Il perdit aussi ses responsabilités dans le Mouvement de la paix. En 1951, il avait épousé Raymonde Barbé (voir Raymonde Nédelec*) avec laquelle il eut deux enfants, Itea (1950) et Nadia (1952).

Selon Stéphane Courtois, « l’affaire Marty-Tillon » remonte vraisemblablement au 5 mars 1951, quand l’Humanité publia un entrefilet intitulé : “ La bande Clementis-Slansky [à Prague] voulait prendre contact avec des espions au sein des partis communistes français et italien. » Marcel Servin*, responsable de la commission des cadres , qui était allé voir Maurice Thorez en convalescence dans le Caucase, mit en place en juillet 1951 une commission d’enquête composée de Léon Mauvais*, de Gaston Auguet et de lui-même. “ L’affaire » éclata en deux temps. Le 26 mai 1952, en pleine réunion du secrétariat, Léon Mauvais se tourna vers André Marty et lui demanda : “ André, depuis combien de temps es-tu en désaccord avec le Parti ? » Le 1er septembre 1952, jour où le rapport Mauvais fut lu à une réunion du B.P., Charles Tillon fut à son tour mis en cause. Georges Beyer, son beau-frère et son bras droit pendant la guerre, fondateur du réseau de renseignements des FTP, le FANA qui, semble-t-il, était « tenu » après la Libération par les services soviétiques, apporta un témoignage qui corrobora les accusations de travail fractionnel : Marty et Tillon s’étaient rencontrés chez lui en mars 1951. Le rapport Mauvais fut aussi lu le 3 septembre devant le CC. A l’issue de ces réunions, Marty perdit son poste au secrétariat et Tillon le sien au BP. La séance du CC du 7 décembre marqua une dernière étape, avec la dénonciation du “ flic Marty » et son exclusion du PCF, tandis que Tillon était rétrogradé à la base, après une autocritique (14 octobre) considérée comme insuffisante, démis de la présidence de l’ANACR et, ainsi que Marty, de celle de l’Association des anciens de la mer Noire. Simultanément, l’histoire du PCF dans la Résistance écrite par Guy Serbat fut mise au pilon ; ce livre devait fournir la substance de l’histoire des FTP que Charles Tillon publia en 1962.

Charles Tillon s’était déjà retiré à Montjustin (Basses-Alpes), en gardant sa carte du parti. La lettre du 3 septembre 1952 qu’il destinait à la séance du CC, mais qui n’y fut pas lue, illustre bien son état d’esprit d’alors et éclaire bien les enjeux :

“ (...) A la réunion du Bureau politique du lundi 1er septembre, j’ai été brutalement accusé dans un rapport du camarade Mauvais, d’avoir participé de diverses façons à un travail fractionnel. Devant le caractère monstrueux de cette accusation et la perfidie de certaines interprétations, mes explications ont été naturellement insuffisantes, inspirées à la fois par la révolte qu’elles suscitaient en moi et l’hésitation à aborder à fond divers aspects des problèmes soulevés par le rapport de Léon Mauvais.
“ Le lendemain, 2 septembre, le camarade J. Duclos ayant bien voulu me recevoir, il m’a été possible de réfuter l’accusation portée contre moi au BP — Jacques Duclos au cours de cet entretien a déclaré : “ Je suis maintenant convaincu que tu n’as pas participé à un travail fractionnel ». (...) Or le camarade Jacques Duclos a considéré que ces questions relatives à la période de la clandestinité et à celle qui a suivi la Libération, ne devaient pas être évoquées pour la réfutation de l’accusation portée contre moi devant le Comité central et ses invités.
“ Dans ces conditions, et alors qu’il ne m’est pas possible de m’adresser au secrétaire général du parti, Maurice Thorez, je me trouve placé devant l’obligation de fournir devant le CC toutes les précisions indispensables, si je veux être complètement lavé des graves accusations portées contre moi, et en même temps, devant le devoir de me taire, faute de pouvoir établir complètement la vérité à l’aide de ces précisions et de ces justifications.
“ Il me paraît donc conforme à l’intérêt du parti de garder le silence, même devant l’injustice et d’accepter des décisions qui, en entachant mon honneur, mettent délibérément fin à mon action de militant, dans l’accablement d’un malheur où je sens que ma raison s’égare. »
L’épuration dont fut victime Charles Tillon doit être mise en rapport avec celle que subirent tous les dirigeants qui, ayant gagné leurs galons dans le combat antinazi sur le terrain, eurent quelques velléités de développement « autocentré », comme J. Broz-Tito. Les anciens brigadistes engagés aux côtés de l’Espagne républicaine et les résistants furent les premiers visés dans les procès qui secouèrent l’Europe de l’Est. En France même, l’intégration de centaines de milliers de nouveaux militants qui avaient rejoint le PCF dans le sillage de la Résistance dut passer par l’apprentissage des valeurs strictement communistes. De plus la maladie de M. Thorez généra des conflits de pouvoir au sein de la direction.

Après le rapport de Khrouchtchev au XXe congrès du PCUS en 1956, le CC rétablit Tillon « dans ses droits et ses devoirs de militant » en février 1957, mais celui-ci resta en marge. Avec les événements de mai 1968, l’écrasement du printemps de Prague et la montée en puissance de Georges Marchais, il revint au premier plan. Signataire en 1970 du manifeste du Comité du 5 janvier contre la normalisation en Tchécoslovaquie, il participa également, le 12 juin 1970, à la formation, avec Jean-Paul Sartre, du comité d’initiative pour la création d’un Secours rouge. Enfin, le 3 juin 1970, il avait signé avec Roger Garaudy, Maurice Kriegel-Valrimont et Jean Pronteau un appel intitulé : “ Il n’est plus possible de se taire », reprenant les critiques sur l’attitude du PCF en 1968, et sur son mode de fonctionnement. Le 3 juillet suivant, il fut exclu de sa cellule, ainsi que sa femme, tandis que, quinze jours plus tard, dans l’émission télévisée Panorama, il mettait directement en cause le passé de Georges Marchais. Dans la décennie suivante, il publia plusieurs récits autobiographiques : La Révolte vient de loin (1971), Un « Procès de Moscou » à Paris (1971), de riches mémoires, On chantait rouge (1977) et un livre sur un de ses aïeux sous la Révolution française. Depuis 1974, Charles Tillon demeurait dans sa Bretagne natale. Il présida à la fondation d’une Amicale des anciens FTPF.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24280, notice TILLON Charles, Joseph par Denis Peschanski, version mise en ligne le 17 janvier 2009, dernière modification le 21 février 2016.

Par Denis Peschanski

ŒUVRE CHOISIE : Les FTP, Julliard, 1962 (rééd. éditions Ouest-France, 1991). — La Révolte vient de loin, Julliard, 1969. — Un “ Procès de Moscou » à Paris, Éd. Seuil, 1971. — On chantait rouge, Laffont, 1977. — Le Laboureur et la République, Michel Gérard député paysan sous la Révolution française, Fayard, 1983.

SOURCES : Ouvrages autobiographiques cités. — Philippe Robrieux, Histoire intérieure du parti communiste, t. IV, Fayard, 1984, p. 530-546. — Jean Jolly, Dictionnaire des Parlementaires français, 1889-1940, Paris, PUF. — Annie Kriegel, Les Communistes français dans leur premier demi-siècle, Le Seuil, 1985. — S. Courtois et D. Peschanski, “ La Dominante de l’Internationale et les tournants du PCF », Le Parti communiste français des années sombres 1938-1941, Le Seuil, 1986. — S. Wolikow, Le PCF et l’IC 1925-1933, Th., Université de Paris VIII, 1990. — S. Courtois, Le PCF dans la guerre, Ramsay, 1980. — J. Girault, Benoît Frachon, communiste et syndicaliste, PFNSP, 1989. — G. Bourgeois et D. Peschanski, “ Les députés communistes devant leurs juges : un procès biaisé », Le PCF des années sombres, op. cit. — L.-R. Dallidet, 1934-1984 : Voyage d’un communiste, La Pensée universelle, 1984 (rééd. Société générale d’édition, sous le titre Vive le Parti communiste français). — V. Auriol, Journal d’un septennat, 1947, A. Colin, 1970. — Ph. Buton, Le Parti communiste français à la Libération. Stratégie et implantation, Th., Université Paris-1, 1988. — P. Daix, J’ai cru au matin, Laffont, 1976. — S. Courtois, “ Luttes politiques et élaboration d’une histoire : le PCF historien du PCF dans la deuxième guerre mondiale », Communisme n° 6, 1984. — Annie Kriegel, Les Grands procès dans les systèmes communistes. La pédagogie infernale, Gallimard, 1972.

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