DEPIERRE André, Jean, Marie

Par Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule

Né le 11 février 1920 à Vadans (Jura), mort le 17 décembre 2011 à Lons-le-Saunier (Jura) ; prêtre du diocèse de Saint-Claude, prêtre-ouvrier de la Mission de Paris, secrétaire de l’équipe nationale des prêtres-ouvriers (1969-1974) ; chiffonnier, maçon ; résistant ; militant du Mouvement de la paix ; militant CGT.

Issu d’une lignée de cultivateurs jurassiens, André Depierre, quatrième enfant d’une fratrie de sept, fit sa scolarité à l’école laïque de son village, puis au petit séminaire de Vaux-sur-Poligny (1930-1937). Sa famille, profondément chrétienne, comptait deux prêtres qui faisaient figure d’exemple : un cousin, Henri Boison, curé de campagne, proche de la vie des paysans, et un grand-oncle, Félicien Billet, curé de Poligny, docteur en théologie, qui allait à la fois inciter son petit-neveu à lire des auteurs comme Maurice Zundel et contribuer au financement de ses études. André Depierre entra en 1937 au grand séminaire de Montciel à Lons-le-Saunier. Son cursus fut interrompu par une année (1939-1940) au petit séminaire de Dole comme surveillant et par la guerre (juin 1940-février 1941). Mobilisé à Bourges, envoyé dans les Landes, il s’évada, se cacha pendant quatre mois, puis rejoignit un Chantier de jeunesse dans les monts du Forez. Ce fut là que, désigné pour encadrer une vingtaine de jeunes repris de justice dans des conditions très dures, il mesura au contact des non-croyants certaines limites du modèle sacerdotal qui lui avait été inculqué. Lorsqu’il réintégra le séminaire, André Depierre opta pour la Résistance dans le sillage de quelques professeurs, notamment Arthur Millet, son directeur de conscience, professeur d’exégèse, et André Bride, professeur de droit canon à Montciel et au séminaire universitaire de Lyon, qui diffusait Témoignage chrétien. Son engagement dans la Résistance, conforté par celui de ses deux frères aînés et des habitants de son village natal, l’amena à participer à diverses opérations, notamment l’atterrissage d’avions anglais. Huit jours après son ordination, le 19 juin 1943, il fut convoqué par les autorités militaires pour partir en Allemagne dans le cadre du Service du travail obligatoire (STO). Refusant d’obtempérer, il se rendit immédiatement chez son évêque, Mgr Rambert Irénée Faure, pour l’informer de sa décision. L’entrevue fut houleuse, mais André Depierre gagna un maquis, organisé par des jocistes et situé près de Saint-Laurent-en-Grandvaux dans le Haut-Jura. Il n’y resta pas longtemps car Henri Godin* vint, après le 15 août, le recruter (sur les conseils de professeurs du séminaire qu’il connaissait pour y avoir été lui-même élève) pour faire partie de l’équipe de la Mission de Paris qu’il était en train de constituer.

La vie d’André Depierre s’infléchit dès lors dans un sens qu’il n’avait pas prévu. Lui, dont l’ambition était d’être curé de campagne, débarqua à Paris, rue Ganneron (XVIIIe arr.), et se retrouva au contact d’un monde qu’il ignorait. Il avait immédiatement agréé à la proposition d’Henri Godin, il avait dit « oui », « un oui providentiel » (dira-t-il plus tard), alors qu’il ne connaissait ni l’abbé Godin ni n’avait lu son livre, La France pays de mission ? Séduit par son charisme, il avait adhéré sur le champ à son projet : créer une équipe de laïcs et de prêtres déchargés de toute fonction paroissiale pour évangéliser le monde ouvrier en créant des communautés chrétiennes indigènes, s’immergeant dans le milieu ouvrier, parlant la langue ouvrière et ayant une liturgie adaptée. Henri Godin, membre du secrétariat national de la JOC, entraîna André Depierre dans les réunions qu’il tenait dans les fédérations de Vincennes-Montreuil et Paris-Nord dont il était responsable. Il lui demanda rapidement, avec l’accord de l’aumônier général de la JOC, Georges Guérin*, de le remplacer en novembre 1943 à la tête de Paris-Nord (rive droite de la Seine jusqu’à Saint-Ouen inclus et Saint-Cloud et Argenteuil) pour pouvoir mettre sur pied la Mission de Paris. Celle-ci démarra à la fin de la session tenue à Lisieux, au séminaire de la Mission de France, le 15 janvier 1944. Elle était composée de prêtres (Henri Godin, Yvan Daniel*, André Depierre, Auguste Rosi*, Bernard Tiberghien*, Christian du Mont*, Jean-Marie Marzio* et Charles Pautet*) et de laïcs (Geneviève Schmitt*, Yvonne Viguier*, Jean Cutté*, Roger Beaunez*, Maurice Chrétien, Marguerite Destors, Paulette et Henri Daumont*) considérés comme des permanents appointés grâce aux droits d’auteur que touchait l’abbé Godin.

André Depierre, qui était en situation illicite, avait obtenu, dès son arrivée, des faux papiers d’identité grâce à des jocistes qu’Henri Godin lui avait présentés, comme Pierre Métay* et René Riou*, membres des Jeunes chrétiens combattants (JCC). Il rallia le mouvement des JCC, très implanté dans la JOC, qui avait pour président national René Laurin*, un ancien jociste de la section Clignancourt qui allait fonder, à la Libération, un journal, Jeunesse nouvelle, pour lequel André Depierre écrira des articles. Il dut à son engagement aux JCC et à ses liens avec Geneviève Schmitt, jeune laïque de la Mission de Paris, résistante comme son père, militant socialiste, qui avait été fusillé le 5 novembre 1941, de participer à la libération de Montreuil (Seine, Seine-Saint-Denis) et de dire une messe sur les barricades.
La mort accidentelle d’Henri Godin, le 17 janvier 1944, avait laissé la toute jeune équipe de la Mission de Paris désemparée. Quand André Depierre put se dégager de ses responsabilités d’aumônier jociste, il vint vivre à Montreuil, banlieue qu’Henri Godin avait désignée comme « un désert païen » et choisie pour fonder une communauté chrétienne. Geneviève Schmitt en avait déjà constitué un embryon qui prit forme lorsqu’elle trouva un lieu, au printemps 1945, le 60 rue Victor Hugo, qui deviendra rapidement un point de rencontre pour les habitants du quartier et le centre de la communauté chrétienne qu’elle fera vivre et qu’André Depierre animera.

André Depierre commença son insertion dans le quartier en se faisant, au départ, chiffonnier, une manière d’être pauvre parmi les pauvres. Il devint plus tard maçon, plus exactement cimentier boiseur, quand la Mission de Paris s’affirma comme une équipe de prêtres-ouvriers. Et, bien qu’il eût choisi d’exercer un métier d’ouvrier qualifié, assorti d’une adhésion à la CGT, il se préoccupa toujours et avant tout d’impulser la communauté de Montreuil pour en faire une maison ouverte à tous sans exclusive d’opinion politique ou religieuse. Héritier des idées d’Henri Godin et de Camille Folliet*, prêtre résistant, qu’il avait beaucoup côtoyé en 1944 et dont le souci de l’unité des forces issues de la Résistance l’avait frappé, il revendiquait un modèle communautaire original. La présentation de la communauté de Montreuil marqua la session d’Économie et Humanisme de février 1947 à La Tourette, près de Lyon. André Depierre y défendit la nécessité d’implanter la mission « dans le monde païen pour lui faire retrouver le Christ » en décrivant sa propre expérience : « Il faut entrer dans le prolétariat par en bas, d’une façon purement évangélique, se dépouiller de tout ce qui appartient au monde bourgeois. » Il s’agissait de s’engager à vivre le destin des pauvres (« être l’un d’eux ») et de faire naître une nouvelle conscience chrétienne.

Le retentissement des journées missionnaires de La Tourette, mais aussi l’impact des deux articles qu’il avait écrits dans Esprit (août 1946) et dans Économie et Humanisme (novembre 1946) firent rapidement d’André Depierre une figure emblématique, voire « prophétique », du mouvement missionnaire. Il témoignait d’une mise en œuvre originale de la mission dans laquelle s’imbriquaient à la fois l’immersion dans la vie d’un quartier ouvrier et le partage de ses réalités quotidiennes dans ce contexte de l’immédiat après-guerre où la population vivait dans des conditions matérielles difficiles, souvent proches de la misère. Montreuil faisait partie de cette banlieue industrielle où le mouvement ouvrier était solidement implanté et les mairies détenues par le Parti communiste. À partir de 1946, le 60 rue Victor Hugo devint une référence qui dépassa largement son assise locale. Elle attira des personnalités religieuses (les dominicains Chenu*, Maydieu*, par exemple), intellectuelles (comme Emmanuel Mounier* qui fit de Depierre le parrain de l’un de ses enfants ou François Mauriac* et Albert Béguin*), des chrétiens en quête de vivre selon leurs convictions religieuses, dont certains vinrent habiter à Montreuil (Yves Régis*, Lucien Bénière, par exemple), et des journalistes curieux. Gilbert Cesbron qui s’était inspiré de la communauté pour écrire Les saints vont en enfer (Laffont, 1952), lui conféra une certaine renommée même si son livre ne fut guère apprécié par André Depierre et fut rejeté par les autres prêtres-ouvriers.

La capacité d’attraction de la communauté n’expliquait cependant pas à elle seule son rayonnement : elle le devait à sa profonde insertion locale par le biais d’activités très différenciées. En dehors des réunions à caractère strictement religieux, dont la messe du jeudi qui était souvent l’occasion de rencontres et nombre de baptêmes publics, André Depierre, avec une indéniable force de persuasion, tenta de réussir la difficile adéquation entre foi chrétienne et monde moderne en soutenant activement les membres de la communauté dans leurs engagements sur le terrain social. Il fut non seulement à l’origine du syndicat des mal-logés, mais aux côtés des squatters (militants du Mouvement populaire des familles) qui récupéraient des logements inoccupés pour reloger des familles. Il soutint des initiatives comme des créations de communautés de travail (scop Rochebrune sur le modèle de Boimondau) et des opérations de castors, travaillant lui-même sur les chantiers de construction des logements. Il favorisa les séjours à la campagne pour des bandes de jeunes. Il s’engagea également, entraînant autour de lui des adhésions au Mouvement de la paix, et y eut des responsabilités, d’abord à Montreuil, puis au niveau départemental. Il fut l’un des signataires de l’affiche de l’appel de Stockholm en 1950, fit partie de la délégation française à Budapest et Prague (1949), Varsovie (1950) et au « congrès des peuples pour la paix » à Vienne (1952) où il fut élu à la présidence, ce qui valut à Mgr Feltin, son archevêque, un rappel à l’ordre du Saint-Office.

En 1954, lorsque les évêques demandèrent aux prêtres-ouvriers de quitter usines et chantiers au 1er mars, André Depierre obéit, bien qu’il désapprouvât, en signant « le manifeste des 73 », cette décision qui signifiait à ses yeux un abandon certain de la classe ouvrière par l’Église. Il décida alors avec les prêtres-ouvriers qui s’étaient soumis aux directives romaines de faire valoir la nécessité de leur sacerdoce et de faire en sorte qu’il puisse être à nouveau autorisé. Il entama une longue course de fond qui allait contribuer en 1965 à la décision de permettre à de nouveaux prêtres d’être embauchés en usine. De 1954 à 1965, tout en travaillant sur divers chantiers dont celui de la construction du palais de l’Unesco, il fit de nombreux voyages à Rome pour rappeler à la curie que l’évangélisation du monde ouvrier passait aussi par la présence d’hommes qui devaient être prêtres et ouvriers. Il rappelait cet impératif dans de nombreuses revues (Masses ouvrières, Témoignage chrétien, Les Informations catholiques internationales) et en donnant des conférences, notamment à la Semaine des intellectuels catholiques en 1960. Cette année-là, André Depierre devint directeur de la Mission de Paris (élu par ses membres) qui comprenait quatre petites équipes de prêtres-ouvriers aspirant à ce que la hiérarchie catholique reconnût le bien-fondé de leur apostolat. Lorsque le concile Vatican II s’ouvrit en 1962, il se rendit à Rome pendant les sessions afin que la cause des prêtres-ouvriers (ayant obtempéré en 1954) de France et de Belgique, qu’il cherchait à rassembler en des rencontres annuelles, ne soit pas oubliée. Sa ténacité, sa notoriété et les liens qu’il avait su tisser avec la Mission ouvrière lui valurent d’être désigné, à partir de 1966, pour faire partie de l’équipe de direction chargée de la mise en place des nouvelles équipes de prêtres au travail. Il était alors le seul prêtre-ouvrier de la première génération. Il se consacra à cette fonction jusqu’en 1969 où il entra au secrétariat de la nouvelle équipe nationale des prêtres-ouvriers.

Le rôle qu’il joua tant à la Mission de Paris qu’en faveur des prêtres-ouvriers ne l’avait pas fait abandonner pour autant la communauté de Montreuil. André Depierre poursuivait son effort missionnaire en essayant toujours de réaliser le difficile passage entre l’engagement chrétien et l’engagement dans le monde. Ce fut avec cet objectif qu’il prit position pendant la guerre d’Algérie (il la fit partager aux membres de la communauté) pour l’indépendance de ce pays et n’hésita pas à héberger des Algériens, militants du FLN, comme il témoigna au procès du prêtre et porteur de valises Robert Davezies*. En 1969, la communauté de Montreuil dut changer d’adresse. Elle fut relogée par la municipalité rue Salvador Allende, dans un pavillon. Son déménagement mettait fin à toute une époque. André Depierre quitta le secrétariat de l’équipe nationale des prêtres-ouvriers et reprit le travail en 1974. Il travailla comme magasinier chez Disco à Montreuil jusqu’en 1980, date à laquelle il prit sa retraite.

En 1993, avec le soutien de la municipalité communiste, il organisa la commémoration du cinquantenaire de la publication de l’ouvrage des abbés Godin et Daniel, La France pays de mission ?, qui fut l’occasion de témoigner des liens entre chrétiens et communistes sur le terrain local. Aujourd’hui (2008), à la suite de soucis de santé, André Depierre a choisi de vivre près de sa famille, dans une maison de retraite, à Lons-le-Saunier.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article22320, notice DEPIERRE André, Jean, Marie par Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 9 mars 2012.

Par Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule

SOURCES : Fonds personnel. — Arch. CAMT, fonds de l’équipe nationale des prêtres-ouvriers. — Émile Poulat, Les prêtres-ouvriers. Naissance et fin, Le Cerf, 1999. — Marta Margotti, Preti operai. La Mission de Paris dal 1943 al 1954, Turin (Paravia scriptorum), 2000. — Jean-Marie Marzio, Marie Barreau, Yvonne Besnard, Jean Olhagaray, Jean Desailly. Récits rassemblés par Nathalie Viet-Depaule, La Mission de Paris. Cinq prêtres-ouvriers insoumis témoignent, Karthala, 2002. — Charles Suaud, Nathalie Viet-Depaule, Prêtres et ouvriers. Une double fidélité à l’épreuve 1944-1969, Karthala, 2004. — Entretiens avec l’intéressé (2003-2008).

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