JOUGLET René [JOUGLET, Joseph, Renelde, dit]

Né le 19 mai 1884 à Gommegnies (Nord), mort le 24 août 1961 à Montrouge (Seine, Hauts-de-Seine) ; instituteur, poète, romancier, traducteur, éditeur, critique chorégraphique aux Nouvelles littéraires ; membre du comité directeur d’Europe ; vice-président de l’ARAC et du CNÉ ; secrétaire général de la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs.

René Jouglet était le fils d’Antoine, Joseph, Jouglet, cantonnier aux chemins de fer, et de Marie Paquet, femme au foyer.D’après les informations que l’on peut relever sur sa famille au fil de son autobiographie, Les Paysans (2 volumes, 1951 et 1952, aux Editeurs français réunis), Il appartenait à un milieu de petits artisans ruraux : il fait de son père encore un sabotier au moment de sa naissance, ce qu’il fut, comme beaucoup d’autres membres de sa famille, côté père comme côté mère (Gommegnies était un lieu de production de sabots, grâce à la proximité de la forêt). Il indique aussi que son grand-père tenait un cabaret, qu’un de ses oncles était tailleur, un autre charbonnier, etc. Jouglet mentionne de façon récurrente la précarité dans laquelle il vivait avec ses parents. Même si l’entrée du père au chemin de fer stabilisa quelque peu la situation familiale, celle-ci resta précaire. La mère de René Jouglet mourut alors qu’il avait à peine 13 ans, en avril 1897. Il précise à son sujet qu’elle n’avait pas ou peu fréquenté l’école et ne savait pas lire. Au contraire de son père, que Jouglet décrit comme gros lecteur, en particulier des feuilletons de la presse de l’époque : il lui avait appris à lire avant son entrée à l’école et fut un modèle et un incitateur dans son propre goût des livres.

Le père était, aux dires de son fils, non croyant, anticlérical virulent (il refusa d’assister au baptême de son fils). « Dreyfusard de la première heure », lecteur de La Petite République, journal du socialiste Alfred Léon Gérault-Richard, il « vota jusqu’à sa mort pour les hommes de gauche », « réfléchissant par nécessité sur la condition que lui faisaient ses maîtres, les seigneurs du rail, stimulé par les articles des socialistes ». Jouglet lui-même, s’il fut baptisé, s’il fit catéchisme et communion et alla jeune à la messe, abandonna la pratique religieuse, rejoignant en cela, explique-t-il, les habitudes d’un territoire peu pratiquant – y compris sa mère. Politiquement, il eut une période d’engagement aux côtés des socialistes à partir de seize, dix-sept ans. Il participa à leurs campagnes dans la troisième circonscription d’Avesnes (Nord), par anticléricalisme dit-il mais aussi par fidélité à ses origines populaires et paysannes, dont il perçut durement le poids dans sa scolarité : la pauvreté de sa famille comme le dreyfusisme de son père compliquèrent ses relations avec ses camarades et il ressentit vivement les différences de classe avec les « bourgeois » qui composaient l’essentiel de sa classe. Le fait d’avoir eu Pierre Monatte comme répétiteur au collège ne sembla pas jouer de rôle dans cet engagement.

La scolarité de René Jouglet fut bonne, si l’on suit toujours Les Paysans, d’abord à l’école de Gommegnies puis au collège de la ville voisine, Le Quesnoy (Nord). Il y fut admis après avoir obtenu le prix départemental du certificat d’études puis réussi l’examen des Bourses (une bourse partielle cependant : Jouglet explique que les opinions politiques de son père le privèrent de la totalité de la bourse, sur intervention d’un conseiller général de droite). Malgré un enseignement qu’il trouva médiocre et qui le rebuta et le démotiva de plus en plus, il obtint son baccalauréat (enseignement moderne, lettres-philosophie), tout en découvrant dans ces mêmes années la littérature et la poésie (Lecomte de Lisle, Mallarmé, Rimbaud…), qui firent naître sa vocation. Il choisit de préparer le concours de l’École normale d’instituteurs. Mal préparé il échoua et s’engagea comme répétiteur. Après un séjour en Angleterre, il se retrouva affecté à Dunkerque (Nord) puis dans son collège du Quesnoy, en 1903-1904.

En 1903, René Jouglet rencontra Emilienne, Marie Carlier, institutrice née le 16 août 1885 Frasnoy (Nord) et fille d’un couple d’épiciers (le père était décédé). Le couple se maria le 23 août 1905 et fut nommé conjointement à Honnechy dans le Cambrésis (Nord). Entretemps, Jouglet avait été reçu au brevet élémentaire, qui permettait d’être instituteur, et avait effectué son service militaire. Le couple eut deux filles.
À Honnechy, René Jouglet poursuivit quelque temps son engagement aux côtés des socialistes. Il participa aux campagnes qui leur permirent de gagner la mairie mais les virent perdre les législatives (élection d’Albert Seydoux en avril 1910, dans la seconde circonscription de Cambrai). Toutefois l’écriture le détourna de la politique.

Par l’intermédiaire de Célestin Hennion, préfet de police de Paris, créateur des « Brigades du Tigre » et voisin à Gommegnies, René Jouglet fut en effet mis en relation – sans succès – avec Firmin Gémier puis obtint quelques critiques de ses poèmes dans Comœdia ou au Figaro. En 1912, son premier livre parut à compte d’auteur chez Grasset : Les Roses sur la vie (quelques recensions, dans la presse de province notamment). En 1914, parut un nouveau recueil, toujours chez Grasset : La Conquête. Sans succès, le livre étant publié au moment des déclarations de guerre.

Mobilisé dès le 4 août, René Jouglet participa au repli français de l’été 1914 comme sergent au 43e Régiment d’infanterie. Il fut très vite réformé, le 26 octobre 1914 (insuffisance mitrale ; décision confirmée le 3 juin 1915). Il rejoignit alors sa femme à Colombes (Seine, Hauts-de-Seine). Le couple s’y était installé après l’obtention par Jouglet d’un poste d’instituteur à Gennevilliers, afin de se rapprocher de Paris dans l’espoir d’une carrière littéraire naissante. Auparavant, le couple avait été affecté à Seclin (Nord) et il résida ensuite à Argenteuil (Seine-et-Oise, Val-d’Oise) quand Jouglet fut nommé à Asnières (Seine, Hauts-de-Seine).

Le succès de la nouvelle La Nuit pathétique, publiée en 1923 dans Les Œuvres libres (Fayard) puis la parution, en 1924, à nouveau chez Grasset, de L’Enfant abandonné (succès critique notamment auprès d’Edmond Jaloux, et offre de traduction) lancèrent la carrière littéraire de René Jouglet. Comme il le décrit lui-même dans la préface à Commentaires sur le temps présent (EFR, 1954, p. 13) : « je sautais [alors] du roman de cœur au roman d’anticipation, à la satire, une belle déception pour qui m’attendait aux abords des cours d’amour ». Ses écrits sont en effet divers : études psychologiques (L’Enfant abandonné, 1924, Colombe, 1928) des rapports amoureux (Les confessions amoureuses, 1925, Le Bal des ardents, 1926, Frères, 1927) ; études de mœurs (Une Courtisane, 1926, Le Jardinier d’Argenteuil, 1933) ; aventures (Les Aventuriers, 1930) ; portrait géographique (Lille, 1926) et voyage imaginaire à la Swift (Voyage à la République des Piles, 1928) ; nouvelles (Nouvelles de l’Estaminet, 1937, Le Masque et le visage, 1945). Mais le succès fut au rendez-vous et Jouglet put s’insérer dans les milieux littéraires et publier dans la presse parisienne (Les Œuvres libres, La Revue de Paris, La Vie parisienne…) qui le recensait à chaque parution (Les Nouvelles littéraires en particulier, Le Figaro littéraire...).

Il se fit également écrivain voyageur. En Allemagne d’abord (fin des années 1920), en Extrême-Orient ensuite ou en Amérique latine, renonçant à l’enseignement au tournant des années 1930, pour cause de maladie selon les Commentaires sur le temps présent. Il publia différents textes relatant ses périples (Au cœur sauvage des Philippines, 1934, Dans le sillage des Jonques, 1935, Ville perdue, 1936) ou s’inspirant d’eux pour des romans d’aventures ou de voyages (Soleil levant, 1935, Le Feu aux poudres, 1937, Valparaiso, 1939). Des textes qui demeurèrent peu politisés (description « technique » des mines et industries dans Au cœur sauvage des Philippines), même si Jouglet rendit bien compte de l’impérialisme japonais en Asie-Pacifique ou mit en scène les rapports de force et les rivalités des grandes puissances dans ce même espace (Dans le sillage des Jonques, Soleil levant, Le Feu aux poudres). Mais cela ne resta qu’un décor qui donnait de la couleur au cadre romanesque. Il faut cependant signaler que dans ses livres ayant trait à l’Allemagne, il pointa la menace que lui inspirèrent le nationalisme allemand (L’Étrangère, 1929) et surtout Hitler dès le tournant des années 1930 tout en prônant la réconciliation avec l’Allemagne (L’Étrangère, L’Allemande, 1931, Frieda ou le Voyage allemand, 1932). Une Allemagne au portrait qui peut être très stéréotypé (Frieda) tout en étant très lucide sur la situation du pays (L’Étrangère et surtout Frieda). Il traduisit aussi des livres de l’allemand (La fuite sans fin de Joseph Roth, Karl et Anna et le Pont du Destin de Léonard Frank, dans les deux cas avec Romana Altdorf et en 1929). Ce rapport à l’Allemagne se durcit après la Seconde Guerre mondiale (chapitre « Sur les Allemands » de Commentaires sur le temps présent).

À l’écart semble-t-il des grandes mobilisations des années 1930 (il fait un portrait assez distant du monde des lettres des années 1920 et 1930 dans ses Commentaires sur le temps présent), il obtint en qualité d’homme de lettres le grade de chevalier de la légion d’honneur à l’été 1936 (Journal officiel du 4 août), sur proposition du ministre de l’éducation nationale, le radical Jean Zay. Il devint également, en 1937, secrétaire de la Fédération des Sociétés des Gens de Lettres dont il était sociétaire depuis juin 1929 (Chronique de la Société des Gens de Lettres de France, juillet-septembre 1961), plus particulièrement auprès de la Confédération internationale des Sociétés d’auteurs et compositeurs (inter-auteurs n° 71, avril 1937). Enfin entre 1939 et 1942, on peut aussi repérer ses pièces radiophoniques (Jeunesse et Un matin chez Mozart en 1939 ; Le vaisseau fantôme et Tulipe en 1942…) tout comme après-guerre (Les amours ou Le capitaine de Hong-Kong en 1960…).

La période de la guerre fut, pour René Jouglet, différente et bien plus ambiguë que la version elliptique et allusive, sinon euphémisée, qu’il en donne dans la préface de ses Commentaires sur le temps présent et reprise par la presse à sa mort dans les différentes nécrologies qui lui furent consacrées : un temps d’inflexions majeures, sur le plan idéologique (« elle allait ouvrir pour moi une période de réflexion qui me ramènerait à mes origines ») puis littéraire (« les ouvrages que j’ai commencé à publier à la suite de la guerre […] opérèrent une rupture complète dans leur nature avec les précédents »), et une occasion de « rendre […] certains services dits clandestins à mon pays » (p. 18-19). Il passa en effet cette période à Vichy. Représentant des éditions Grasset en zone sud, il en dirigea le bureau pour la zone libre, au moins à partir de novembre 1940, sans doute à partir de l’été, et fut en charge de différents auteurs et des liens entre autres avec l’Espagne comme l’attestent les échanges avec le siège parisien de la maison d’édition. Il était en effet devenu, depuis le 1er décembre 1939, « directeur des services » chez Grasset (certificat de travail du 15 mai 1956 entre autres pièces du dossier « Jouglet » des archives Grasset). Il en était du reste actionnaire (selon la liste des actionnaires en date du 21 octobre 1943 figurant au dossier de la Commission interprofessionnelle nationale d’épuration) et entretenait des liens d’amitiés avec Bernard Grasset (lettres de Jouglet des 18 février et 3 avril 1943), son premier et principal éditeur. À Vichy cependant, en plus de ses contacts avec les autorités pour le compte de Grasset, Jouglet travailla également pour le compte de la censure, comme en attestent différentes traces dans les archives du Ministère de l’information, en particulier les bordereaux ou mentions manuscrites lui attribuant tâches, activités, décisions ou autres à la « direction des Services Presse et Censure », à la « censure des livres », au « secrétariat de Monsieur [Romain] Roussel », le directeur du service de presse et de censure, entre au moins l’été 1942 et l’été 1944. Si une liste, datée du 15 janvier 1944, transmise au directeur de l’administration à Vichy le 30 mars et récapitulant les membres du personnel du « service de la presse » de la censure n’en fait qu’un « collaborateur technique de 3e catégorie » (comme celle, sans date, faisant le relevé des hôtels où loge le personnel), d’autres lettres lui donnent un rôle plus important. En premier lieu celle du 7 juillet 1942 dans laquelle Romain Roussel répond à la demande de René Johannet, chef de la censure des Livres à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), de préciser son rôle exact : « René Jouglet s’occupe actuellement, dans mes Services, des questions qui concernent l’édition » explique Roussel ; il « est parfaitement qualifié pour venir, sous mon autorité, inspecter la Censure des Livres à Clermont ». Une lettre de novembre 1943 va dans le même sens – « M. Roussel avait confié à M. Jouglet actuellement attaché au Ministère de l’Information le contrôle de l’édition » –, tandis qu’une lettre de Jouglet lui-même indique qu’il dispose d’un bureau au secrétariat à l’information et à la propagande (lettre du 4 août 1942). Si bien que s’il ne fut peut-être pas le « sous-directeur de la censure à Vichy » qu’il fut accusé d’avoir été au moment de ses démêlés avec la maison d’édition Grasset en lien avec le procès de son fondateur à la Libération (lettre citée par Jean Bothorel dans sa biographie de Bernard Grasset, p. 427), il n’en occupa pas moins une position non négligeable.

Toutefois, à la Libération René Jouglet ne sembla pas inquiété pour ces fonctions à Vichy ou pour les quelques nouvelles qu’il fit paraître dans la presse vichyste ou pro-vichyste entre 1941 et l’été 1944 (Comœdia, l’Alerte, Le jour Paris soir, La Revue française, La Revue universelle et surtout Présent avec cinq nouvelles contre une ou deux dans les autres titres. Ainsi, on ne repère a priori aucun dossier d’épuration à son nom. Est-ce parce qu’effectivement il « rend[it …]certains services dits clandestins », services qu’aucun indice ne permet encore de confirmer, et/ou parce qu’il soutint, depuis son poste à la censure, certains auteurs visés par un veto comme il l’affirme dans la lettre citée par Jean Bothorel ? La même lettre dans laquelle il se défendait d’être sous-directeur de la censure ? Ces mêmes « services » lui valurent-ils son appartenance au Comité national des écrivains (CNÉ) ? Une autre hypothèse est que René Jouglet fut peut-être à l’origine de fuites de documents incriminant Bernard Grasset et alimentant le procès pour collaboration de ce dernier à la Libération, fuites pour lesquelles Jouglet fut exclu de la maison d’édition en mai 1949 et perdit le procès intenté contre elle aux pud’hommes le 2 mars 1950 (il fut reconnu coupable de « faute grave, détournement de documents » selon la note de l’avocat des éditions Grasset dans le dossier Jouglet des archives Grasset). Ces documents, parus dès septembre 1944 dans le n° 24 de La France intérieure, furent-ils troqués contre l’immunité de Jouglet ? Jouglet s’étant rapproché des communistes à partir de la Libération (sinon pendant la Guerre comme il tend à le suggérer dans sa préface aux Commentaires sur le temps présent), y a-t-il un lien avec une tentative de prise de contrôle par les communistes des éditions Grasset (ou de leur fonds, si l’on suit un document sans date mais postérieur à septembre 1947, du dossier Grasset des archives de Francis Crémieux) à l’occasion de la mise en cause pour collaboration de leur fondateur  ? Jean Bothorel, parfois avec des affirmations non réellement prouvées, avec des approximations et des erreurs notamment sur la trajectoire de Jouglet et des accents complotistes, fait en tout cas de René Jouglet un cheval de Troie du PCF chez Grasset ainsi qu’un acteur central et moteur dans les démêlés de Grasset avec la Justice : sous couvert de dénoncer et faire condamner l’attitude de Grasset, Jouglet aurait vu là une occasion de prendre la tête de la maison d’édition où il aurait été de plus en plus influent (ce que semble confirmer la hausse de ses salaires annuels indiquée dans son certificat de travail de 1956 et une lettre de Francis Crémieux du 11 septembre 1946 qui le fait « directeur littéraire »), et/ou peut-être également une possibilité de vengeance personnelle contre Grasset (ce dernier notamment aurait pu le dénoncer aux Allemands, entraînant une perquisition de son appartement, parce qu’il avait participé à la traduction d’un livre d’Otto Strasser contre Hitler : Hitler et moi en 1940).

Quoi qu’il en soit, dans les mois qui suivirent la Libération, René Jouglet fournit bien des documents incriminant Grasset. Outre la condamnation de Jouglet aux Prud’hommes, une note, citée par Bothorel, d’Armand Ziwes, secrétaire général de la préfecture de police en 1946, adressée au président de la deuxième Chambre civique de la Cour de Justice, en atteste, d’autant que Ziwes souligna l’intention de nuire de Jouglet. C’est le cas également des échanges de lettres entre les dirigeants de Grasset et leur avocat des 11 et 12 juillet 1949 (archives Grasset), les premiers demandant au second de faire « sommation à Mr Jouglet et à Mr Jean Texcier [vice-président du CAR, le Comité d’action de la Résistance, éditeur desdits documents dans L’Affaire Grasset en 1949] d’avoir à restituer les documents soustraits par Mr Jouglet ». Ou encore entre Jouglet et Texcier et le CAR et le procureur général, cités par Bothorel.

De même René Jouglet se rapprocha effectivement des communistes dans l’après-Guerre, même s’il n’adhéra pas au PCF comme le précise sa nécrologie dans France nouvelle. Ses Commentaires sur le temps présent le prouvent par la teneur de nombre de leurs chapitres (voir par exemple le chapitre « sur le travail » ou ses commentaires sur le Mouvement de la Paix ou les défilés du 1er mai, etc.). C’est le cas aussi de sa préface à l’ouvrage ou de la publication des Paysans : leurs teneurs respectives paraissent donner des gages, justifier et crédibiliser son rapprochement dans une situation qui gardait une part d’ambiguïté (valorisation sinon accentuation de son enfance pauvre et populaire, du mépris social qu’il avait subi, de son engagement à gauche dans sa jeunesse comme de celui de son père, de la guerre comme temps d’inflexions idéologiques et de retour à ses origines…). René Jouglet s’imposa alors comme un compagnon de route fiable. Il exerça des responsabilités dans diverses institutions satellites lors des crises internes au PC ou parmi ses compagnons de route. Au milieu de l’année 1950, il intégra ainsi le nouveau comité directeur de la revue Europe, après la crise titiste et les départs de Jean Cassou, René Arcos, Claude Aveline, Georges Friedmann... De même, en janvier 1957, il devint vice-président du CNÉ après la crise et les multiples départs (Vercors, Pierre Seghers, Jean Cayrol…) qu’avait entraîné l’intervention en Hongrie de l’Armée rouge en 1956 ; il était membre de son comité directeur depuis mai 1948.

À partir de juillet 1954, il fut également élu vice-président de l’ARAC, l’Association républicaine des anciens combattants, organisation satellite du PC. Fin mars 1961, il assuma une partie des présidences de commission de la conférence internationale pour l’amnistie en Espagne, soutenue et reprise à leur compte par les communistes et appelant à une ample amnistie dans les pays d’Europe occidentale en plus d’examiner la situation des prisonniers et exilés politiques espagnols.

Sur le plan littéraire, comme il l’indique lui-même dans sa préface aux Commentaires sur le temps présent, sa manière d’écrire s’infléchit dans l’après-guerre, de toute évidence en lien avec son rapprochement des communistes plus qu’avec la guerre. Publié désormais essentiellement aux EFR, maison d’édition du PC (son dernier livre publié dans une maison d’édition non liée au PC date de 1947 : une réédition de L’Enfant abandonné), il se rapprocha de la littérature « progressiste », écrivant désormais des romans aux accents réalistes socialistes, épousant la vision du monde des communistes à bien des égards, même si l’écrivain voyageur y fait encore sentir son influence dans la localisation de certaines de ses intrigues (Chine, Chili…). Citons ainsi sa fresque en triptyque Chronique des années 1950 (Le Désordre, l’Or et le Pain, Les Premiers Feux du jour, 1952-1957), dont la manière fait aussi sensiblement écho à celle du Monde réel d’Aragon – un cycle romanesque inscrit dans l’actualité de la Guerre froide où l’on suit les mêmes personnages (un professeur révoqué pour ses opinions politiques, son fils ingénieur et peu à peu communiste, une fonderie fermée par les intérêts capitalistes d’une entreprise américaine qui l’avait rachetée, des débats autour des évènements de Budapest parmi les ouvriers (pro)communistes, des héros positifs communistes, etc. Un de ses derniers romans Le Mal du siècle portait sur la Guerre d’Algérie. Il écrivit également ponctuellement dans les périodiques communistes : Europe, Les Lettres françaises, etc. et y était recensé de façon élogieuse, essentiellement pour son œuvre d’après-guerre.

Parallèlement à cet engagement aux côtés des communistes, René Jouglet demeura membre de la Société des Gens de Lettres dont il devint pensionnaire en juin 1954. De même, il prit plus de responsabilités à la Confédération Internationale des Sociétés d’Auteurs et Compositeurs : il occupa le poste de Secrétaire général en 1946 suite à une assemblée générale extraordinaire, fonction confirmée en 1947, pour douze ans de mandat. Pierre Abraham note d’ailleurs à ce sujet, dans sa nécrologie dans l’Humanité, qu’il œuvra à ce poste au maintien de liens avec le Bloc de l’Est. Cette fonction valut à Jouglet le grade d’officier de la Légion d’honneur à l’été 1958 sur proposition du ministre de l’éducation nationale, le radical Jean Berthoin. Enfin, passionné de danse, il tint des chroniques chorégraphiques aux Nouvelles littéraires.

René Jouglet mourut des suites d’un cancer. Il fut enterré au cimetière de Montrouge, lors d’obsèques purement civiles. Séparé de sa femme, il vivait depuis la fin de la guerre avec Victoria Achères, de son vrai nom Victoria Goldbaum (née en 1908 à Lodz en Pologne), journaliste (notamment chorégraphique) aux Lettres françaises et traductrice. Son dernier roman Le Grand carnaval parut à titre posthume (EFR, 1961) et Le Jardinier d’Argenteuil fut adapté au cinéma par Jean-Paul Le Chanois en 1966, avec Jean Gabin dans le rôle-titre.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article210842, notice JOUGLET René [JOUGLET, Joseph, Renelde, dit], version mise en ligne le 21 janvier 2019, dernière modification le 21 janvier 2019.

ŒUVRE : Les ouvrages les plus significatifs de René Jouglet sont cités et commentés au fil du texte ; son dernier roman : Le Grand carnaval, Paris, Éditeurs français réunis, 1961, en propose la liste synthétique (sauf les pièces radiophoniques).

SOURCES : Arch. Nat. : F 12/9641 ; F 17/26761 ; F 21/8104/8114/8116/8120/8125 ; F/41/7, 258, 2675 ; Arch. Le Journal : 8 AR/613 Joncières ; Arch. Francis Crémieux : 25AR/106 — Arch. Dép. du Nord : 1R2760, vol. 2, n° 771— IMEC (Caen) : Fonds Grasset, 770GRS/711, « René Jouglet » — Combat, 25 août 1961— Europe, octobre 1961, p. 120 — Le Figaro, 25 août 1961 — Le Figaro littéraire, 2 septembre 1961 — C.H. [Charles Haroche ?], « Le souvenir de René Jouglet », France nouvelle, n° 828, 30 août-5 septembre 1961, p. 26 — George Léon, « La mort de René Jouglet » et Pierre Abraham, « Un ami disparaît », l’Humanité, 25 août 1961 — Lettres françaises, 31 août 1961 — Libération, 25 août 1961 — Le Monde , 26 août 1961 — Georges Charensol : « René Jouglet, Les Nouvelles littéraires , 31 août 1961 — Le réveil des combattants, n° 191, septembre 1961 et Anette Vidal : « René Jouglet : l’homme et son œuvre » n° 192, octobre 1961 — Académie Septentrionale, Lille, Membres titulaires, 1951 — Henri Temerson, Biographie des principales personnalités décédées en 1961, 1962, p. 118-119 — Who’s who in France, années 1955-1956, 1957-1958 et 1959 — Annales de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, n° 4, 2002, p. 45, note n° 20 — Jean Bothorel, Bernard Grasset, vie et passions d’un éditeur, Grasset, 1989, p. 330-440 — Alain Henon : Bernard Grasset et sa maison d’édition pendant la période de l’occupation, mémoire de maîtrise, septembre 1986, Université Paris VII — Lettre de Laurence Wodey, Service des décorations (recherches et valorisation des archives), Grande chancellerie de la Légion d’honneur — État civil.

Erwan Caulet

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