CORNELISSEN Christiaan [Dictionnaire des anarchistes]

Par Anthony Lorry

Né en 1864 à Den Bosch (Hollande), mort 21 janvier 1942 à Domme (Dordogne) ; instituteur, publiciste et économiste ; communiste libertaire et syndicaliste. En français, il est souvent orthographié Christian Cornélissen.

Christiaan Cornelissen (1912)
Christiaan Cornelissen (1912)
La Vie ouvrière, 1912.

Instituteur dans une école primaire de la province de Zélande, Christiaan Cornelissen collabora dès la fin des années 1880 à Recht voor Allen, le périodique officiel de la Sociaal-Democratische Bond, dont il devint en 1891 un des principaux militants aux côtés de Ferdinand Domela Nieuwenhuis (il fut membre du comité central et responsable du secrétariat international de la SDB). Après l’éclatement de la SDB en 1894 et la formation du parti social-démocrate hollandais (Sociaal-Democratische Arbeiders Partij, SDAP), il s’investit dans la révolutionnaire Socialistenbond.

C’est en qualité d’envoyé spécial de Recht voor Allen et de délégué de l’Union syndicale des cheminots hollandais qu’il assista en 1891 au Congrès de Bruxelles de la IIe Internationale, où il participa à l’élaboration d’une motion antimilitariste soutenue par l’extrême gauche du congrès.

En 1893, Cornelissen fut un des fondateurs de la centrale syndicale hollandaise Nationaal-Arbeid-Secretariaat (NAS), fortement influencée par le syndicalisme révolutionnaire français. La même année, il avait fait la connaissance de Fernand Pelloutier au Congrès de Zurich de la IIe Internationale, au cours duquel il se solidarisa avec les anarchistes expulsés des séances du congrès. Ces contacts avec les militants anti-autoritaires lui permirent d’organiser une stratégie de riposte en vue de l’expulsion probable des anarchistes au Congrès de Londres de l’Internationale en 1896 (voir Fernand Pelloutier).

La décomposition de la Socialistenbond face à la montée en puissance des sociaux-démocrates ainsi que ses rapports de plus en plus tendus avec Domela Nieuwenhuis poussèrent Cornelissen à s’établir à Paris au printemps 1898. Il restera cependant toujours en contact avec les milieux révolutionnaires hollandais, collaborant au Volksblad, le quotidien de tendance syndicaliste révolutionnaire et à divers périodiques anarchistes.

En France, Cornelissen reprit contact avec les principaux militants anarchistes et syndicalistes qu’il avait rencontré dans les congrès internationaux. Il participa aux activités du groupe anarchiste des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), notamment lors de la préparation du Congrès international antiparlementaire qui devait se tenir à Paris en 1900, mais qui fut interdit (les communications prévues furent cependant publiées par Les Temps nouveaux).

Très discret dans ces activités organisationnelles par crainte de l’expulsion, Cornelissen fit preuve d’une activité journalistique importante. Sa connaissance de l’anglais et de l’allemand en plus du français et du néerlandais le fit utiliser par la CGT pour servir d’interprète à de nombreuses reprises. Il collabora en outre à La Voix du peuple et devait, à partir de 1911, tenir la rubrique internationale de La Bataille syndicaliste (il signait souvent ses articles sous le pseudonyme de Rupert, en référence au nom de sa femme Lilian Rupertus).

Inscrit au carnet B, Cornelissen ne put obtenir sa naturalisation française car la Sûreté bloqua le décret que son ami Albert Métin*, devenu ministre, avait soutenu.

De par ses liaisons avec le mouvement libertaire hollandais, Cornelissen fut une des chevilles ouvrières de la préparation du congrès anarchiste international qui eut lieu en 1907 à Amsterdam. À cette occasion, il organisa une rencontre entre syndicalistes libertaires afin de les persuader de systématiser les liaisons internationales entre les mouvements se réclamant de cette tendance.

À l’issue de ce congrès, il édita et rédigea pratiquement seul un Bulletin international du mouvement syndicaliste (1907-1914) qui reste une mine d’information sur cette mouvance internationale.

Il joua également un rôle central dans la préparation du congrès syndicaliste révolutionnaire international de Londres de 1913. C’est à cette occasion qu’il s’opposa à Pierre Monatte et à l’équipe de La Vie ouvrière, qui refusaient d’envisager la constitution d’une Internationale syndicaliste révolutionnaire venant directement concurrencer le Secrétariat des centrales réformistes dirigé de Berlin par Karl Legien. Le congrès de Londres de 1913 impulsa une dynamique qui aboutira en 1922 à la fondation de l’AIT de Berlin (anarcho-syndicaliste).

En 1914, Cornelissen s’engagea avec passion dans le soutien à l’Union sacrée, développant dans plusieurs brochures des arguments anti-allemands qui l’isolèrent des milieux libertaires. Après la guerre, bien que fidèle jusqu’à la fin de sa vie à ses convictions syndicalistes révolutionnaires, il s’investit plus particulièrement dans son activité scientifique.

Cornelissen s’intéressa très tôt aux questions économiques. Il lut dès la fin des années 1880 les œuvres de Marx, d’Engels et des grands théoriciens socialistes mais également les économistes classiques. En 1891, il prépara la première traduction hollandaise du Manifeste du parti communiste. Mais c’est avec sa venue à Paris en 1898 qu’il se mit à fréquenter les grandes bibliothèques parisiennes. Désireux de réfuter la théorie de la valeur des économistes classiques mais également de Marx, il en vint à élaborer une théorie inductive du salaire qui lui valut une renommée internationale.

Ces recherches aboutirent en 1903 à la publication de sa Théorie de la valeur, qui fut poursuivie par l’élaboration de son Traité général de science économique dont l’édition s’étala jusqu’en 1944.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article20646, notice CORNELISSEN Christiaan [Dictionnaire des anarchistes] par Anthony Lorry, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 11 juillet 2017.

Par Anthony Lorry

Christiaan Cornelissen (1912)
Christiaan Cornelissen (1912)
La Vie ouvrière, 1912.

ŒUVRE : Collaboration à Recht voor Allen, Volksblad, La Société nouvelle, L’Humanité nouvelle, Les Temps Nouveaux, La Voix du peuple, La Bataille syndicaliste, La Vie ouvrière, Le Mouvement socialiste, Revue des idées, Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, Orto, etc. — Clemens, Kritiek van een Radicaal op Karl Marx, La Haye, Liebers, 1891. — Les diverses tendances du parti ouvrier international. À propos de l’ordre du jour du Congrès international ouvrier socialiste de Zürich (1893), Bruxelles, éd. de la Société nouvelle, 1893, 23 p. — Le Communisme révolutionnaire. Projet pour une entente et pour l’action commune des socialistes révolutionnaires et des communistes anarchistes, Bruxelles, éd. de la Société nouvelle, 1896, 53 p. Éd. hollandaise : Amsterdam, Oudkerk, 1897 et sous le titre Revolutionair Kommunistisch Manifest, Amsterdam, Boer, 1905. — En marche vers la société nouvelle. Principes, tendances, tactique de la lutte de classes, Stock, 1900, coll. Bibliothèque sociologique n° 29 ", 321 p. (trad. hollandaise en 1902, portugaise en 1908, espagnole en 1909). — Christiaan Cornelissen, Directe actie-zelf doen, Amsterdam, Wink, 1904. — Bulletin international du mouvement syndicaliste, Paris, 1907-1914, 336 numéros. — Uber die Evolution des Anarchismus, Tubingen, Moww, 1908. — Les Dessous économiques de la guerre. Les appétits allemands et les devoirs de l’Europe occidentale, préf. de Charles Andler, Paris-Nancy, Berger-Levrault, 1915. — Les Conséquences économiques d’une paix allemande, Berger-Levrault, 1918. — Über die theoretischen und wirtschaftlichen Grundlagen des Syndikalismus, Leipzig, Verlag von C. L. Hirschfeld, 1926, p. 63-81 (Forschungen zur Völkerpsychologie und Soziologie, Band II : Partei und Klasse im Lebensprozek der Gesellschaft, 1926). — Les Générations nouvelles. Essai d’une éthique moderne, Mercure de France, 1935, 382 p. — Théorie du salaire et du travail salarié, Giard et Brière, 1908, 704 p. (Bibliothèque internationale d’économie politique). — Théorie de la valeur. Avec une réfutation des théories de Rodbertus, Karl Marx, Stanley Jevons et Boehm-Bawerk, Paris, Giard et Brière, 1913, 2e éd. entièrement revue, 480 p. (Bibliothèque internationale d’économie politique). — Traité général de science économique, Marcel Giard, 1926 (Bibliothèque internationale d’économie politique), t. 1 : Théorie de la valeur avec une réfutation des théories de Rodbertus et Karl Marx, Walras, Stanley Jevons et Boehm-Bawerk, 2e éd. réimprimée, 1926, XI-476 p. ; t. 2 : Théorie du salaire et du travail salarié, 1933, 2e éd. entièrement revue, 724 p. ; t. 3 : Théorie du capital et du profit, 1926, 2 vol., 466-662 p. ; t. 4 : Théorie de la rente foncière et du prix des terres, 1930, 380 p. — El communismo libertario y el régimen de transicion, trad. E. Muniz, Valencia, Biblioteca Orto, 1933. — Les générations nouvelles. Essai d’éthique moderne, Mercure de France, 1935.

SOURCES : Archives Cornelissen, IISG, Amsterdam — Homme Wedman, « Christian Cornélissen », Les Temps maudits, n° 5, mai 1999, p. 79-92. — H. Wedmann prépare une thèse sur Christiaan Cornelissen et une édition de ses mémoires inédites conservées dans le fonds Cornelissen à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam. — Christiaan Cornelissen, Tussen anarchisme en sociaal-democratie. « Het Revolutionaire Kommunisme » van Chirstiaan Cornelissen (1864-1943), ingeleid en geannoteerd door Bert Altena en Homme Wedman, Bergen, Anarchistische Uitgaven, 1985, 68 p., ill. — Olivier Delous, Les anarchistes à Paris et en banlieue (1880-1914). Représentation et sociologie, mémoire de maîtrise, Paris-I, 1996.