CASELY HAYFORD Adélaïde Smith

Par Odile Goerg, Sakiko Nakao

Née le 27 juin 1868 à Freetown (Sierra Leone), morte le 16 janvier 1960 ; Universal Negro Improvement Association (UNIA) (présidente de la section féminine sierra-leonaise) ; membre du National Congress of British West Africa (NCBWA) ; membre du Circle for Peace and Foreign Relations ; éducatrice ; écrivaine ; panafricaine, nationaliste ; féministe.

Très connue en son temps, aussi bien en Afrique – elle est née à Freetown (Sierra Leone) qu’en Grande-Bretagne où elle grandit et surtout aux États-Unis où elle fit des tournées, Adelaïde Smith Casely Hayford a combattu sur plusieurs plans : celui de l’éducation des filles, mais aussi celui de la reconnaissance des cultures africaines et de la diffusion des idées panafricaines, contrant les préjugés de son temps contre l’Afrique. Sa trajectoire biographique, caractérisée par une grande mobilité, particulière à la fois pour des raisons familiales puis conjugales, explique en partie son militantisme.

Elle nait en effet dans le milieu des Créoles, appelés aussi Krio, de Sierra Leone qui constituent une diaspora le long du golfe de Guinée. A la recherche autrefois d’alliés locaux, les Britanniques s’éloignent à la fin du XIXème s. de cette élite qui a fait sienne nombre de leurs valeurs : volonté de self-government, importance de l’éducation, puritanisme… Les Krio se retrouvent marginalisés par cette nouvelle politique coloniale, revirement qui les prive de certains emplois gouvernementaux mais surtout jette sur eux la suspicion de ne pas être de « vrais Africains », contrairement aux habitants de l’intérieur, du Protectorat. Affirmer la fierté d’être africaine, valoriser les cultures du continent et démonter les stéréotypes fut au cœur de l’action d’Adelaïde Smith Casely Hayford. Parallèlement, elle s’insurge contre la place restreinte laissée aux femmes dans la société de Freetown et œuvre pour l’ouverture éducative envers les filles et leur prise de parole publique.

Adelaïde Smith Casely Hayford passe son enfance et adolescence en Grande-Bretagne, dans les îles Jersey, où son père, William Smith Jr, d’ascendance mêlée (de père britannique et de mère fanti), s’installe alors qu’elle a 4 ans. Sa mère, Anne Spilsbury, Krio aisée, décède peu après, lorsqu’elle a 7 ans et son père se remarie à une Anglaise. Adelaïde Smith Casely Hayford bénéficie d’une éducation caractéristique des filles de l’époque victorienne, valorisant la littérature, les bonnes manières et les arts, formation qu’elle poursuit à Stuttgart à l’âge de 17 ans pour se perfectionner en musique, notamment en piano. Elle évolue ainsi dans un milieu cosmopolite, ouvert et aisé, mais dans lequel elle prend conscience de sa couleur.

Après la mort de son père en 1895, elle retourne en 1897, avec une de ses sœurs, à Freetown, ville et société qu’elle connaît à peine. Elle y constate la situation déplorable de l’enseignement pour les filles, domaine dans lequel elle va s’investir, moyen également pour elle de gagner sa vie. Elle enseigne un peu à la Wesleyan Female (Educational) Institution, établissement privé créé par les méthodistes sierra léonais en 1880 [1] , puis improvise une école de filles dans la maison familiale. Le manque de succès ainsi que l’hostilité du milieu créole conservateur la poussent à partir en 1900 à Londres, où elle ouvre une pension pour hommes célibataires. En 1903, à 35 ans, elle épouse Joseph Casely Hayford, avocat, écrivain et nationaliste, qu’elle suit au Ghana et dont elle partage les idées panafricanistes, dans la lignée de la pensée de l’écrivain et politologue Edward Blyden (1832-1912). Elle commence à s’exprimer publiquement sur l’éducation et le rôle des femmes, chose très rare à l’époque, et encore plus dans les sociétés coloniales. Leur fille, Gladys, née en 1904, de santé fragile, sera une poète reconnue, mais meurt elle en 1950. Adelaïde Smith Casely Hayford adopte au Ghana la tenue en kente, étoffe prestigieuse tissée en pays akan et qui devient le symbole de l’africanité, s’appropriant ainsi l’ascendance fanti qu’elle partage avec son mari.

Le couple se sépare au bout de quelques années ; en 1914 elle revient définitivement à Freetown, alors qu’elle a dépassé la cinquantaine. Elle y concrétise ses idées d’éducation féminine, sous l’influence notamment de Orishatukeh Faduma (1857-1946), éducateur, panafricain, de retour de Caroline du Nord où il a dirigé une école. Alors que la destinée des filles était surtout d’être de bonnes épouses et mères, elle insiste sur la nécessité de formations pratiques, qui permettent de se procurer des revenus en cas de besoin, situation dans laquelle elle se trouve elle-même.

Dans cette perspective, Adelaïde Smith Casely Hayford ouvre en 1923 le Girls’ Vocational Institute, école à visée professionnelle, indépendante du gouvernement colonial et des missions protestantes, à nouveau dans la maison familiale sur Gloucester Street. Sans révolutionner l’enseignement des filles, cette école a pour objectif de proposer une formation professionnelle qui tourne le dos aux humanités. Elle met l’accent sur un apprentissage artisanal ancré en Afrique (vannerie, tissage) sans négliger les aspects ménagers typiquement féminins (comme la cuisine) ou les compétences sociales, comme la musique et la danse. Sa fille Gladys y enseigna alors le folklore. Ces orientations ne plaisent guère à la bourgeoisie krio, réticente à y envoyer ses filles et à soutenir ce projet éducatif, qu’elle résume ainsi en 1926 : « susciter chez les élèves l’amour du pays, la fierté de la race, l’enthousiasme pour les capacités de l’homme noir et une admiration sincère pour le magnifique artisanat africain » [2] . On y célébrait la journée de l’Afrique (Africa Day), à l’occasion de laquelle les élèves devaient porter des vêtements traditionnels, « pour encourager le plus possible le maintien de notre héritage naturel de l’individualité africaine [3] ».

La recherche d’appuis, notamment financiers, explique en partie son rapprochement avec l’UNIA (Universal Negro Improvement Association), association fondée en 1917 par Marcus Garvey (1887-1940), et dont une branche est ouverte en 1920 à Freetown. L’éducation figurait parmi les principales préoccupations de l’UNIA comme moyen de transmettre les valeurs africaines. L’UNIA attribuait par ailleurs une large place aux femmes : ainsi Casely Hayford est brièvement présidente de la section féminine sierra léonaise, avant de démissionner. Elle s’en éloigne tout à fait sous la pression des membres sierra léonais d’une autre organisation panafricaine, le National Congress of British West Africa (NCBWA), fondé par son ex-mari et dont les réseaux avaient un certain poids politique. En effet, en plus des concurrences politiques, l’initiative prise par Adelaïde Smith Casely Hayford, femme indépendante et entreprenante, suscite une controverse entre ces deux organisations panafricaines qui voulaient en garder le contrôle [4] . Ces dissensions expliqueraient, selon LaRay Denzer, son refus de s’impliquer politiquement par la suite. Son action se concentre alors sur l’éducation et la promotion de la culture africaine. Ainsi, son terrain d’activité dépasse largement le cadre colonial et embrasse de vastes réseaux panafricains qui se développaient en ce début du XXème siècle, ce qui est tout à fait exceptionnel. Afin de financer son institution, elle se rend à deux reprises aux États-Unis pour y lever des fonds, avant l’ouverture de l’école, en 1920-1923 avec sa nièce, et en 1927. Lors de ces tournées, elle reçoit le soutien, moral et financier, de personnalités africaines-américaines, notamment dans les institutions d’éducation supérieure (Tuskegee Institute, fondé en 1881, en Alabama ; Morehouse à Atlanta, Géorgie). A l’inverse, elle contribue à leur prise de conscience de l’importance de l’héritage culturel africain, en portant le kente, en exposant et vendant des objets de l’artisanat et en présentant de petits saynètes ou contes. Elle prend contact aussi avec les associations comme le National Association of Colored People (NAACP) ou the National Council of Negro Women (NCNW). Familière de W. E. B. Du Bois, elle le reçoit lors de son séjour à Freetown en 1924 et prononce un discours lors de sa réception officielle. Elle prit une part active au Congrès panafricain de 1927 tenu à New York, à travers the Circle for Peace and Foreign Relations, une organisation militante des femmes panafricaines qui a largement contribué à l’organisation et au financement du Congrès.

Son école ne rencontra jamais le succès escompté et elle dut la réorganiser en école primaire. Celle-ci fonctionna jusqu’en 1940, date à laquelle Adelaïde Smith Casely Hayford arrête son activité et la ferme. Née au milieu du XIXème s., elle a certainement conservé une vision trop restrictive des possibilités professionnelles ouvertes aux filles, alors que d’autres métiers se créaient, plus conformes aux souhaits de la bourgeoisie : secrétaires, téléphonistes….

Par ailleurs, on a pu lui reprocher son élitisme ou certaines ambiguïtés. Ainsi, son identité krio pèse sûrement sur le manque d’intérêt, voire la méfiance, pour les populations et les cultures de l’intérieur de la Sierra Leone. De même, tout en valorisant la civilisation africaine, elle en critique certains aspects, que ce soit sur le plan des rapports de genre (critique de la polygamie) ou de l’organisation sociale. En effet, prôné par les élites lettrées dont le statut s’intégrait dans le système colonial, le panafricanisme constituait un moyen d’affirmer un projet politique indépendamment des structures anciennes de la chefferie. Par ce qui est perçu comme des contradictions par certains nationalistes, elle se situe en fait dans les débats de son temps. Il en va ainsi du rapport à la Grande-Bretagne : tout en critiquant le système colonial, elle croyait à l’Empire et restait proche du gouvernement colonial, qui lui rendit hommage en lui décernant la King’s Silver Jubilee Medal en 1935, puis, en 1950, le décoration de l’ordre de l’Empire britannique (Member of the Order of the British Empire, MBE).

Après sa retraite, elle continue de donner des conférences, tout en s’exprimant dans la presse et écrivant ses mémoires et de la fiction. Une de ses nouvelles, « Mista Courifer », figure dans l’anthologie éditée par Langston Hughes en 1960, An African Treasury- Articles, Essays, Stories, Poems (New York, Crown Publishers). Une certaine reconnaissance posthume lui a été donnée en Sierra Leone : Adelaïde Smith Casely Hayford figure parmi les 50 « héros Sierra Léonais » de la liste établie en 1988 par un comité pour les célébrations du Bicentenaire. Femme de son temps et de son milieu, elle incarne les mutations sociales de l’époque, qui a vu de nouvelles élites émerger, tout en assumant ouvertement les questions d’identité (culturelle et raciale) et du statut des femmes dans la société (mariage, veuvage, maternité, activités professionnelles).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article200627, notice CASELY HAYFORD Adélaïde Smith par Odile Goerg, Sakiko Nakao, version mise en ligne le 5 mars 2018, dernière modification le 8 mars 2018.

Par Odile Goerg, Sakiko Nakao

Bair, Barbara, « Pan-Africanism as Process : Adelaide Casely Hayford, Garveyism, and the Cultural Roots of Nationalism » in Lemelle, Sidney J. and Kelley, Robin D. G. (éd.), Imagining Home : Class, Culture and Nationalism in the African Diaspora, London and New York, Verso, 1994, pp. 121-144.
Cromwell, Adelaide M., An African Victorian Feminist. The Life and Times of Adelaide Smith Casely Hayford (1868–1960)>/I>, Franck Cass, Londres, 1986. [Cet ouvrage cite largement les mémoires d’A. Smith Casely Hayford ainsi que des discours publiés dans la presse de l’époque et des archives familiales : voir notamment « The Life and Times of Adelaide Casely-Hayford. A Close-Up…and a Close-Down », The West African Review, n°3, 1954 ; Memoirs and Poems by Adelaïde Casely Hayford and Gladys Casely Hayford, édité par Lucilda Hunter, Sierra Leone Univ. Press, 1983].
Kühne-Thies, Rahel, « African Identity ? Mother and Daughter between the Currents in Colonial West Africa », Stichproben : Wiener Zeitschrift für kritische Afrikastudien, n°29, 2015, vol. 15, p. 49-67.
LaRay Denzer, « Women in Freetown Politics 1914-1961 », Africa, vol.57, n°4, 1987, p. 439-456
Okonkwo, Rina « Adelaide Casely Hayford : Crusader for Women’s Rights », Heroes of West African Nationalism (Enugu, 1985), p. 92-105.
Nakao Sakiko « Adelaïde Casely-Hayford et Jacqueline Ki-Zerbo : parcours et idéal panafricains de deux Africaines intellectuelles », Lazare Ki-Zerbo (éd.), Témoignages et Documents. Jacqueline Ki-Zerbo, née Assa Coulibaly (23 septembre 1933-15 décembre 2015), Paris, Boucle du Niger, 2017, p. 180-197.
Parmi les diverses notices, souvent répétitives, qui lui sont consacrées dans des dictionnaires ou sur des sites d’histoire des femmes, d’histoire de la Sierra Leone ou d’histoire afro-américaine. Voir :
http://diaspora.northwestern.edu/mbin/WebObjects/DiasporaX.woa/wa/displayArticle?atomid=901, LaRay Denzer, « Adelaide Smith Casely Hayford, Activist for West African women’s right ».
« Sierra Leonean Heroes. Fifty Great Men and Women Who Helped to Build Our Nation »
http://www.sierra-leone.org/Heroes/heroes6.html (consulté le 16 février 2018) (reprend Okonkwo).

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