CASPARD Paul, Ferdinand

Par Madeleine Singer

Né le 20 décembre 1916 à Sélestat (Bas-Rhin), mort le 11 décembre 1979 à Metz (Moselle) ; instituteur ; membre du bureau national du SGEN (1949-1972), président de la Fédération des fonctionnaires CFDT (1967-1972), membre du bureau confédéral CFTC, puis CFDT (1963-1973).

Paul Caspard, fils cadet de Maurice Caspard, maître-tailleur à Sélestat, fut orphelin de bonne heure car son père, gazé, décéda des suites de la Première Guerre mondiale. Pupille de la nation, il fit à Sélestat des études qui le menèrent au brevet élémentaire. Il gagna alors sa vie en travaillant à la Trésorerie de Sélestat. En 1934, il rejoignit sa sœur aînée, postière à Metz, et prépara le concours d’entrée à l’École normale d’instituteurs de Montigny-les-Metz où il entra l’année suivante.

De 1938 à 1939, il enseigna à Audun-le-Tiche (Moselle). À la déclaration de guerre, n’ayant pas encore fait son service militaire, il fut mobilisé et envoyé à Saint-Maixent comme élève officier de réserve. Sa préparation militaire supérieure étant terminée en mai 1940, il fut enrégimenté à Fontainebleau, puis démobilisé à Villeneuve-de-Marsan. Il refusa alors de rentrer en Moselle pour ne pas être enrôlé dans l’armée allemande. Figurant sur la liste des « Patriotes réfractaires à l’annexion de fait », il fut nommé à la rentrée de 1940 au lycée de garçons de Chambéry. Sa fiancée put l’y rejoindre : de leur mariage naquirent en 1941 et 1944 leurs deux fils, François et Pierre.

En mai 1945, rentrant avec sa famille en Moselle, il enseigna à Algrange, puis à Metz. Dès son retour, il fonda avec Marcel Hanot la section SGEN-Premier degré de Moselle dont il devint le secrétaire en 1955 et le resta jusqu’en 1970. C’était le début d’une longue carrière de militant syndical qui devait se dérouler sur tous les plans.

Dès 1949, il devint membre du bureau national du SGEN où, pendant vingt-trois ans, il épaula le secrétaire général Paul Vignaux*. Si l’on n’a évidemment pas trace de leurs innombrables entretiens, les très nombreuses lettres qu’ils échangèrent de 1947 à 1973 attestent l’importance de cette collaboration. Des témoins ajoutent que les votes de Caspard au bureau confédéral étaient décidés en tête-à-tête entre les deux hommes.

Caspard représentait une région ayant un statut scolaire, confessionnel car la loi de 1882 qui instaurait l’école laïque n’avait pas été appliquée à l’Alsace et à la Moselle lorsqu’elles furent rattachées à la France en 1918. Le SGEN, soucieux d’assurer la liberté de conscience des maîtres et des élèves-maîtres, voulait obtenir pour les uns l’autorisation de ne plus assurer l’enseignement religieux, pour les autres le droit de ne pas suivre les cours de religion sans être astreints pour autant à une déclaration de non-croyance. C’est Caspard qui, dans les bureaux nationaux et les comités nationaux, inspirait les formules destinées à faire admettre cette position à tous les adhérents SGEN d’une région où la population demeurait attachée à son statut particulier.
Les interventions de Caspard ponctuèrent tous les moments délicats de la vie du SGEN. Lors des élections présidentielles de 1965, en face de candidats parmi lesquels il y avait notamment de Gaulle, François Mitterrand* et Jean Lecanuet, le SGEN soutint une opposition « démocratique et sociale respectueuse du principe de laïcité » : cette formule ne convenait qu’à François Mitterrand, bien que Paul Vignaux et Caspard aient refusé de remplacer « sociale » par « socialiste » afin de rallier massivement les adhérents à cette position.

Lorsqu’après Mai 68, des tensions au sein du SGEN aboutirent à la formation d’une minorité, on retrouva Caspard sur la brèche. Il fit partie de la commission de conciliation qui, au comité national de novembre 1969, s’efforça de trouver un compromis entre les deux candidats qui s’affrontaient pour la succession de Vignaux : Jacques George* et Gaston Piétri*. Vu l’échec de cette tentative, les minoritaires sollicitèrent alors la candidature de Caspard, car celui-ci avait, lors d’un comité national précédent, réclamé plus de liberté d’expression au sein du SGEN, ce qui était précisément l’une des revendications minoritaires. Vignaux souhaitait aussi que Caspard devînt secrétaire général ; il lui avait demandé de s’installer dans la région, se faisant fort d’aplanir toutes les difficultés matérielles. Mais, d’après le témoignage de madame Caspard, son mari n’aimait pas la vie parisienne : il préférait prendre un train à 4 heures du matin et rentrer tard dans la nuit quand il avait une réunion du bureau confédéral. Or il n’était pas possible de devenir secrétaire général du SGEN en résidant à Metz. Quand la minorité l’emporta au congrès de 1972, Caspard quitta avec Vignaux le bureau national. Il prit sa retraite en 1974.

Pendant cette longue carrière, il milita également au sein de la Fédération des fonctionnaires CFTC. Secrétaire de la section mosellane dès 1949, il impulsa notamment la grève administrative de l’ensemble des fonctionnaires mosellans, laquelle démarra le 2 décembre 1963 car le gouvernement n’avait pas tenu la promesse faite au cours de la campagne électorale de juin 1963 : supprimer les zones de salaire, c’est-à-dire les abattements appliqués aux salaires et prestations familiales, vu que les disparités du coût de la vie s’étaient estompées. Ces actions avaient été conduites également par la FEN de Moselle (voir les biographies d’Étienne Camy-Peyret* et Paul Berger*). Quelques mois plus tard, 184 localités de la zone à 6 % étaient reclassées dans la zone à 4 %.

En 1953, Caspard avait été élu au conseil fédéral des fonctionnaires et avait alors obtenu une décharge qu’il conserva jusqu’à la retraite. Adhérant à la SFIO depuis son retour à Algrange en 1945, il ne renouvela pas sa cotisation lors de l’obtention de cette décharge, afin de rendre plus manifeste l’indépendance syndicale. À partir de 1959, il siégea à la commission exécutive de la fédération et fut élu vice-président en 1965 : il assumait déjà cette charge depuis le décès en septembre 1963 de Jean Brocard*. En même temps il remplaça ce dernier au Conseil supérieur de la fonction publique où il siégea jusqu’en 1973.

Devenu président de la fédération, il démissionna en 1972. En effet, depuis deux ans, il y avait des tensions au sein de celle-ci ; les PTT s’en étaient retirés car ils n’avaient pas accepté la signature avec le gouvernement en avril 1970 d’un contrat relatif à la réforme des catégories C et D de fonctionnaires : les dix groupes existants devaient être intégrés en quatre ans dans sept nouveaux groupes avec relèvement de la base de chaque échelle, les syndicats acceptant en contrepartie de ne pas demander pendant cette période la modification des emplois.

En septembre 1971, il y eut une nouvelle crise car la commission exécutive des fonctionnaires CFDT avait signé avec FO et la FEN la convention salariale proposée par le gouvernement pour 1972. Or, Edmond Maire* qui venait d’être nommé secrétaire général de la CFDT, exerçait une pression pour obtenir la non-application de cette décision, comme le souhaitaient les PTT. Par leur démission, le secrétaire général de la Fédération des fonctionnaires, André Delaveau, et le président Paul Caspard voulurent provoquer une clarification de la situation ; ceci aboutira à la mise sur pied en 1973 d’une nouvelle organisation : l’Union des fédérations de fonctionnaires et assimilés (UFFA) CFDT.

Or c’est en 1973 précisément que Caspard ne renouvela pas sa candidature au bureau confédéral où il siégeait depuis 1963, car il ne jugeait plus possible d’y défendre certaines positions du SGEN où les anciens minoritaires avaient pris le pouvoir en 1972. C’était le point final d’une longue carrière au sein de la confédération. Élu dès 1955 au conseil confédéral, il avait démissionné aussitôt pour y laisser entrer Eugène Descamps*, secrétaire de la Fédération de la métallurgie, le premier des candidats non élus. Acclamés alors par une salle aux trois-quarts debout, il entra au conseil confédéral l’année suivante, en qualité de suppléant de François Girod qui y représentait le SGEN et devint en 1959 le titulaire du poste.

Sans pouvoir évoquer toutes ses interventions, mentionnons-en toutefois les principales. Elles concernèrent d’abord le rôle politique de la confédération. Quand on annonça le référendum sur l’élection du président de la République au suffrage universel, ce fut à la demande de Caspard que la CFTC reprit en septembre 1962 l’appel du Congrès de 1959 : appel à la vigilance « devant la logique interne des nouvelles institutions qui risquent de réduire progressivement les possibilités de participation effective des citoyens à l’élaboration de la politique nationale ». L’année suivante, au conseil confédéral de décembre 1963, il fut choisi comme porte-parole par une douzaine d’Unions départementales qui demandaient à la confédération d’entrer dans le « Comité provisoire contre la force de frappe » : de Gaulle avait en effet déclaré le 29 juillet 1963 qu’il ne signerait pas l’accord de Moscou relatif à la cessation des essais d’armes nucléaires sous les mers. Le conseil fédéral de décembre 1963 donna l’autorisation à des membres du bureau confédéral de participer à la mise au point du Manifeste du GROP (Groupe de recherche ouvrier et paysan), Caspard avec quelques autres membres du conseil vota contre une telle autorisation : celle-ci ne pouvait que passer, aux yeux des masses, pour une participation de la CFTC elle-même, alors que le conseil confédéral n’avait pu discuter l’avant-projet de ce Manifeste dont le langage n’avait d’ailleurs rien de socialiste.

La modification du titre et des statuts de la CFTC en 1964 allait réclamer toute la vigilance de Caspard. Dès le congrès de 1957, il était intervenu pour souligner que ce n’était qu’une question de forme, la question de fond de la non-confessionnalité étant déjà résolue par les déclarations antérieures de la confédération, affirmant qu’elle n’avait pas de « directeur de conscience ou de conseiller moral en dehors de ses propres organes statutaires, issus de la confiance de ses congrès ». Il suivit de près la rédaction du nouvel article 1 des statuts ainsi que du préambule qui le précédait. Lorsque le syndicat PTT du Haut-Rhin voulut, au conseil confédéral du 9 octobre 1964, ajouter à ce préambule un paragraphe réintroduisant l’humanisme chrétien comme fondement de l’action confédérale, il rédigea avec Jacques Julliard* et Edmond Maire un texte rappelant simplement que l’inspiration chrétienne avait été un apport historique : c’est ce texte que le conseil confédéral accepta par 25 voix contre 8 abstentions. Une fois les statuts et le nouveau titre adoptés par le congrès de novembre 1964, Caspard, qui siégeait aussi au bureau de l’Union départementale de Moselle, obtint la réunion d’un congrès extraordinaire qui modifia le titre de l’Union départementale alors que certains auraient voulu qu’elle fût à la fois CFTC et CFDT.

Caspard fut encore sur la brèche lorsqu’en 1966 la CFDT signa avec la CGT un accord permettant de relancer l’action revendicative car il lui fallait défendre cet accord contre ses détracteurs. Cela ne l’empêcha pas de prôner la prudence lorsqu’en 1970 la CGT proposa à la CFDT de confronter leurs positions respectives. Il réclama, mais en vain, qu’on consultât au préalable les organisations affiliées sur l’opportunité de ce débat : exiger des dirigeants CGT qu’ils définissent par écrit leurs conceptions de la démocratie, des relations syndicats-partis, ne résout pas la difficulté majeure, à savoir que des mots identiques peuvent renvoyer à des contenus différents. Avec ses collègues SGEN, il élabora de nombreuses suggestions adressées au bureau confédéral afin d’améliorer le document envoyé à la CGT Les discussions cessèrent en 1972, Edmond Maire ayant dû marquer les divergences irréductibles entre les deux organisations.

Mais auparavant, dans les années 1966-1967, la CFDT fut secouée par l’affaire du Vietman, car un certain nombre d’adhérents souhaitaient se joindre aux manifestations organisées par CGT et le PC pour protester contre les bombardements américains. Caspard parvint alors à surmonter l’attentisme de la confédération qui craignait une exploitation politique de ces manifestations : à sa demande, le comité national confédéral d’avril 1967 retint l’idée d’une pétition nationale organisée par la CFDT.

Le 25 mai 1968, on retrouve Caspard sur une photo des six négociateurs qui participèrent aux nuits « enragées » de Grenelle, selon l’expression du Magazine CFDT. Or, les événements de Mai 68 avaient suscité une tension entre la CFDT et le SGEN car Paul Vignaux avait critiqué certaines positions confédérales. Quand celui-ci dut rendre compte de cette période, en septembre 1968, devant les instances du syndicat, c’est à Caspard qu’il fit appel pour contrôler et signer avec lui le texte qu’il rédigea à ce sujet.

Pendant de longues années, Caspard fut donc l’intermédiaire entre le SGEN et la confédération, défendant devant celle-ci les positions du syndicat, par exemple en 1969-1970 lorsqu’il critiqua les nouveaux statuts confédéraux qui lui apparaissaient comme « un pas en avant vers la bureaucratisation plutôt que vers la démocratisation de la vie confédérale ». Mais en même temps il s’efforçait de faire comprendre au SGEN l’attitude de la confédération. C’est ainsi que, dans une note intitulée « Difficultés », il demandait en 1965 au bureau national du SGEN « une attitude moins critique, une collaboration positive plus marquée, notamment pour la formation ».

La confédération lui confia des mandats importants, tant au Conseil économique et social (1969-1974) qu’au Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (1969-1974).

À toutes ces responsabilités syndicales s’ajoutèrent diverses activités locales, notamment pendant les dernières années. Membre depuis 1971 du conseil d’administration de l’IUT de Metz, il en devint le président de 1977 à son décès, tout en étant par ailleurs le président très actif de l’association lorraine des Amis de la musique (1976-1979). Depuis son départ à la retraite, il faisait profiter les étudiants de sa longue expérience en assurant, à la Faculté des lettres de Metz, un cours sur l’évolution du syndicalisme en France (1974-1979).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article18892, notice CASPARD Paul, Ferdinand par Madeleine Singer, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 17 juillet 2010.

Par Madeleine Singer

SOURCES : Madeleine Singer, Le SGEN 1937-1970, thèse, Lille III, 1984, 3 vol. ; Histoire du SGEN, 1987, PUL ; Le SGEN Des origines à nos jours, 1993, Cerf (pour la période postérieure à 1970 : Arch. Dép. Nord, J. 1578). — Lettres de Madame Paul Caspard et de Pierre Caspard. — Syndicalisme Magazine, 10 juin 1968. — Les archives de Paul Caspard sont consultables aux Archives départementales de Moselle.

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