VITEZ Antoine

Par Julien Lucchini

Né le 20 décembre 1930 à Paris (XVe arr.), mort le 30 avril 1990 à Paris ; acteur, metteur en scène, partisan d’un théâtre « élitaire pour tous », professeur mais aussi traducteur, chroniqueur et poète, directeur du Théâtre national de Chaillot (1981-1988), puis administrateur de la Comédie française (1988-1990) ; membre du Parti communiste de 1957 à 1979.

Antoine Vitez photographié par sa fille, Jeanne Vitez.

Le père d’Antoine Vitez, Paul, avait été un enfant de l’Assistance publique. Placé dans une famille de milieu rural, il avait obtenu son certificat d’études, avant d’exercer le métier de jardinier puis, après-guerre, était devenu photographe. Sa mère, Madeleine, née Mortreux, avait brièvement enseigné le français en Angleterre. Pendant la Grande-Guerre, elle avait également assuré le rôle d’enseignante dans une école normande. Tous deux étaient anarchistes militants et s’étaient rencontrés dans un groupe libertaire.

Antoine Vitez grandit dans le XVe arrondissement de Paris, rue Eugène-Millon, où ses parents tenaient un studio de photographie. Ils l’élevèrent dans les préceptes des idéaux libertaires, comme il le confia ultérieurement, affirmant avoir été « élevé dans la pensée anarchiste, dans la haine farouche du drapeau français et de la patrie ». Amateurs de théâtre et passionnés d’art moderne, les Vitez assistaient régulièrement aux représentations du Cartel, moins conservateur aux yeux de Paul Vitez que la Comédie-Française, qu’il détestait. Scolarisé au lycée Buffon, dans le XVe arrondissement de la capitale, Antoine Vitez fréquenta, à partir de 1946, les cours de russe dispensés au lycée Louis-le-Grand (Ve arr.). En 1948, il obtint son baccalauréat et s’inscrivit à l’école des Langues orientales pour y poursuivre son apprentissage de la langue de Dostoïevski. Dans le même temps, il devint élève de l’école de théâtre du Vieux-Colombier, que dirigeait alors Émile Dars. Il avait alors, selon son propre témoignage, des ambitions professionnelles « contradictoires », et éprouvait l’envie de devenir ébéniste, photographe ou peintre.

À compter de 1949, Antoine Vitez se destina néanmoins à une carrière de comédien. Clément Harari, qui dirigeait alors le Théâtre indépendant, lui proposa un petit rôle dans une adaptation de la pièce Ils attendent Lefty, de l’Américain Clifford Odets. La première eut lieu au Palais de Chaillot et Antoine Vitez y interpréta son premier rôle. Si cette première expérience eut des incidences sur la carrière théâtrale d’Antoine Vitez, elle fut également l’occasion, pour ce fils d’anarchistes, d’une confrontation inédite à l’univers militant communiste, qui imprégnait alors le Théâtre indépendant. Toutefois, dans l’immédiat après-guerre, Antoine Vitez avait déjà été attiré par le communisme, comme il s’en confia ultérieurement, croyant voir dans ce mouvement « se résoudre les contradictions [qu’il] voyai[t] dans la pensée de [son] père ».

Antoine Vitez échoua en 1950 au concours d’entrée au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Il poursuivit néanmoins ses tentatives d’embrasser la carrière de comédien, s’inscrivit en 1951 aux cours de Tania Balachova, mais, plusieurs années durant, connut une période de forte précarité professionnelle. Désormais proche des cercles communistes, sans toutefois être adhérent, Antoine Vitez participa, en 1951, au IIIe Festival de la jeunesse et des étudiants communistes, qui se tint à Berlin-Est. Il y fit alors l’expérience de ce qu’il ressentit comme une forte solidarité, laquelle le marqua profondément. La même année, il rencontra Agnès Vanmolder, dite Agnès Vanier, qui jouait à ses côtés dans Le Profanateur, pièce de Thierry Maulnier. Agnès Vanier, ancien premier prix de tragédie au Conservatoire de Bruxelles, allait poursuivre une carrière de comédienne, puis de marionnettiste. Le couple se maria le 30 avril 1953 et eut deux filles, Jeanne, devenue comédienne, et Marie, marionnettiste.

Dans le même temps, Antoine Vitez commença à fréquenter les réunions de France-URSS, organisation de masse du Parti communiste, et, russophone, devint lecteur de la presse soviétique, dont il confia ultérieurement, évoquant notamment la Pravda, qu’il la lisait alors avec « dévotion ». À partir du début des années 1950, il collabora régulièrement avec la presse militante et les cercles artistiques. En 1953, il publia son premier article dans la revue Théâtre populaire, que dirigeait Robert Voisin et dont il devint par la suite un chroniqueur régulier, ainsi qu’à la rubrique théâtre des Lettres françaises. En novembre 1953, il avait été appelé à effectuer son service militaire à la caserne Dupleix (Paris, XVe arrondissement), où il servit jusqu’en janvier 1955. Quelque mois plus tard, en septembre, alors que le pays détachait un contingent au Maroc, il fut mobilisé, puis libéré de ses obligations militaires au mois de décembre. L’année suivante, Robert Voisin lui confia le poste de rédacteur en chef de Bref, revue du Théâtre populaire, responsabilité qu’Antoine Vitez assuma brièvement. Par le biais de ses activités pour cette revue, Antoine Vitez avait rencontré Elsa Triolet, dans le logement parisien qu’elle occupait avec Louis Aragon. Plus tard, il entra également au comité de rédaction de la revue Europe.

En 1957, Jean Vilar l’embaucha comme acteur au Théâtre national populaire mais il n’y interpréta aucun rôle. Antoine Vitez donna la même année son adhésion au Parti communiste français. Revenant ultérieurement, dans un livre d’entretiens, sur les conditions de son adhésion, il affirma avoir été profondément marqué par le patriotisme d’après-guerre, qui touchait également le Parti communiste, citant La Diane française et le célèbre vers de Louis Aragon « Mon parti m’a rendu les couleurs de la France ». Il ajouta plus tard, dans un autre témoignage : « Mon adhésion au communisme est née de ce désir de rejeter l’incrédulité, le doute. Du plaisir de la fraternité, du plaisir de croire avec les autres. » Durant la guerre d’Algérie, le couple Vitez avait noué des liens d’amitiés avec certains militants « porteurs de valises ».

Tandis que ses périodes de chômage s’accumulaient, Antoine Vitez mit à profit ses compétences linguistiques en russe et traduisit les huit tomes de l’œuvre de Cholokhov, Don Paisible, travail qu’il acheva plusieurs années plus tard, en 1964. Également germanophone et helléniste, il traduisit notamment la pièce de Rudolf Leonhard, Les Otages, ainsi que des textes en grec ancien. Ses activités de traducteur lui permirent de rencontrer, en 1958, Louis Aragon, qui dirigeait alors, chez Gallimard, la collection « Littératures soviétiques ». Ce dernier, ayant apprécié le travail qu’Antoine Vitez avait réalisé pour la traduction de Abaï et La jeunesse d’Abaï (Moukhtar Aouezov), avait souhaité rencontrer Vitez. Plongé dans l’écriture de son Histoire parallèle des États-Unis et de l’URSS, il lui proposa en mai 1959 de devenir son secrétaire particulier. Antoine Vitez, dont les difficultés professionnelles et financières perduraient, et qui songeait alors à abandonner ses ambitions théâtrales, accepta. La fréquentation et, bientôt, l’amitié du poète amenèrent Antoine Vitez à voyager, dès 1960, en Union soviétique, où il fit la connaissance de Lili Brik, ancienne compagne de Vladimir Maïakovski et sœur d’Elsa Triolet. Antoine Vitez se vit alors confier le soin de traduire certaines des œuvres de Maïakovski. Lors de son séjour en URSS, et afin de collecter la documentation nécessaire à Louis Aragon, il avait notamment lu l’intégralité des collections de la Pravda et des Izvestia. Aussi affirma-t-il plusieurs années plus tard qu’Aragon avait été son « université ». En janvier 1961, Antoine Vitez eut la douleur de perdre son père, décédé d’un emphysème pulmonaire. En ce début des années 1960, ne parvenant toujours pas à percer comme comédien, Antoine Vitez exerça également divers travaux en relation avec l’univers du théâtre. Pour la saison 1962-1963, il fut ainsi régisseur littéraire au Théâtre quotidien de Marseille (Bouches-du-Rhône) puis, après la faillite du théâtre marseillais, devint responsable de l’organisation de lectures au Théâtre-Maison de la Culture de Caen (Calvados) en 1963-1964. C’est dans ce même théâtre qu’il réalisa, en 1966, sa première mise en scène : un Electre de Sophocle qu’il avait lui-même traduit. Antoine Vitez écrivait, depuis quelques années, des poèmes, que Louis Aragon fit publier, en juin 1964, dans Les Lettres françaises. Ayant découvert puis lu Meyerhold dans le cadre de sa collaboration avec Louis Aragon, Antoine Vitez le revendiqua longtemps comme sa principal influence dans la mise en scène.

Entretemps, Antoine Vitez avait connu, en 1965, une nouvelle déception. À Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), où il donnait, depuis peu, un cours au Centre dramatique amateur, il tenta d’obtenir le soutien du conseil municipal dans le but de fonder un théâtre. La municipalité de Fernand Dupuy avait alors d’autres priorités, et le projet avorta. En cette seconde moitié des années 1960, Antoine Vitez poursuivit néanmoins son travail et réalisa huit autres mises en scène jusqu’en 1971. En 1968, il devint par ailleurs professeur dans ce même Conservatoire national supérieur des arts dramatiques de Paris au concours duquel il avait échoué en tant qu’élève. En ce lieu, comme au sein des nombreux ateliers qu’il anima dans la décennie suivante, Antoine Vitez fit école et marqua de son empreinte une génération entière de comédiens, notamment par son envie de « faire théâtre de tout », selon son expression consacrée. Par ce terme, il entendait faire entrer au théâtre aussi bien les romans et essais que les écrits de dramaturges, écrivant que « l’idée essentielle c’est que l’acteur peut s’emparer de tout, qu’on peut faire théâtre de tout » et « que l’on peut faire du théâtre dans n’importe quel endroit ». Aussi mit-il en scène, par exemple, La Rencontre de Georges Pompidou avec Mao Zedong en 1979, issu d’un article de presse.

Au printemps 1971, Antoine Vitez ambitionna de retenter son expérience d’implantation en région parisienne. C’est semble-t-il après discussion avec l’une de ses amies, Renée Gailhoustet, architecte qui vivait et travaillait à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), qu’il eut l’idée d’installer son théâtre dans la municipalité communiste dirigée par Jacques Laloë. Selon le témoignage de Gérard Belloin, la proximité de Louis Aragon ne fut pas étrangère à la décision de la municipalité d’accueillir favorablement ce projet, décision dans laquelle Jacques Laloë et Fernand Leriche jouèrent un rôle de premier plan. Aussi, l’année suivante, le Théâtre des Quartiers d’Ivry vit le jour, et Antoine Vitez le dirigea jusqu’en 1981. Les ateliers et représentations de la troupe se firent les premières années dans des hangars, garages, bains-douches et places publiques, aucun théâtre à proprement dit n’ayant encore été construit. Puis ce fut le Studio d’Ivry, avant qu’un théâtre ne soit finalement érigé. En 1976, le Théâtre des Quartiers d’Ivry se trouva en butte à une procédure de liquidation judiciaire. Georges Gosnat, alors député communiste du Val-de-Marne et ancien ministre, joua dans ce contexte un rôle d’intermédiaire avec le secrétariat d’État à la Culture. En dépit des difficultés, le théâtre échappa à la liquidation. Parallèlement à la direction du théâtre ivryen, la carrière d’Antoine Vitez connut alors d’autres tournants. Ainsi, de 1972 à 1974, il fut choisi pour assurer, avec Jack Lang, la codirection artistique du Théâtre national de Chaillot (Paris, XVIe arr.). En ce lieu, comme au Théâtre des Quartiers d’Ivry, l’action d’Antoine Vitez se plaça sous le signe de ce qu’il avait théorisé comme un « théâtre élitaire pour tous », alliant l’exigence culturelle et artistique au désir de démocratisation et d’accessibilité de ses représentations. Sous ce néologisme, Antoine Vitez avait ainsi pensé le théâtre comme un moyen d’aller à la rencontre du public dit populaire et de lui permettre d’avoir accès aux grands textes littéraire, refusant par principe de ne lui proposer qu’un répertoire à son niveau supposé.

Antoine Vitez quitta définitivement le Parti communiste en 1979. Dans une courte tribune publiée par Le Nouvel Observateur, il s’en expliquait en invoquant en premier lieu l’intervention soviétique en Afghanistan et le manque de distance du parti français à cet égard. Dans cette même déclaration, il confiait par ailleurs son malaise à l’idée de donner à ses contemporains « l’image d’un intellectuel qui promène sa fidélité à cette culture qu’est le parti communiste, à cette maison que représente le parti communiste et qui, dans le même temps, souffre de cette fidélité. Cette image du déchirement accepté, les dents serrées, de l’homme qui emportera dans sa tombe ses silences et ses larmes refoulées ». S’il quitta effectivement le Parti communiste, Antoine Vitez n’en demeura pas moins toujours proche des cercles militants, notamment via les liens d’amitié qui le liaient à Jack Ralite. Affichant une liberté de penser totale, qu’il avait en partie hérité de son éducation libertaire, Antoine Vitez répondit souvent, à ceux qui lui reprochaient d’avoir mis en scène Paul Claudel tout en affichant des convictions communistes, que Claudel était, à ses yeux, le plus grand poète français.

En 1981, il fut nommé à la direction du Théâtre national de Chaillot, trente ans après son illustre prédécesseur, Jean Vilar, et Philippe Adrien lui succéda à Ivry. Antoine Vitez dirigea dès lors à Chaillot près de trente mises en scène qui lui valurent une grande notoriété. Fidèle à sa vision de la nécessité de « faire théâtre de tout », Antoine Vitez favorisa le retour en ces lieux du théâtre pour enfant, y fit entrer pour la première fois le spectacle de marionnettes (qui y devint permanent), et eut à cœur d’accueillir dans ses murs une grande diversité de spectacles. Aussi, outre les « formes brèves », conteurs et musiciens se produisirent occasionnellement à Chaillot. Antoine Vitez quitta ses fonctions en juin 1988, lorsqu’il fut nommé administrateur de la Comédie-Française. Selon certains témoignages, Antoine Vitez ne s’y sentit pas aussi libre qu’il avait pu l’être à Ivry ou à Chaillot, et déplora notamment de ne pouvoir amener en ces nouveaux lieux que ceux qui, parmi ses comédiens, avaient fréquenté le Conservatoire national. Les dissensions et conflits internes de l’institution furent eux-aussi une difficulté mais, dans le même temps, Antoine Vitez confiait sa satisfaction à travailler en des lieux où le théâtre était présent de manière permanente.

Le 30 avril 1990, Antoine Vitez mourut subitement, à cinquante-neuf ans, d’une rupture d’anévrisme. Peu de temps après, le Théâtre des Quartiers d’Ivry, qu’il avait marqué de son empreinte et que dirigeait désormais Leïla Cukierman, prit le nom de Théâtre Antoine-Vitez. Peu avant sa mort, Antoine Vitez avait confié l’intégralité de ses archives personnelles à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (IMEC).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article184879, notice VITEZ Antoine par Julien Lucchini, version mise en ligne le 6 septembre 2016, dernière modification le 7 mars 2017.

Par Julien Lucchini

Antoine Vitez photographié par sa fille, Jeanne Vitez.

ŒUVRE CHOISIE : La Tragédie, c’est l’histoire des larmes, EFR, 1976. — Essai de solitude, Paris, Hachette/P.O.L, 1981. — Avec Émile Copfermann, De Chaillot à Chaillot, Paris, Hachette, 1981 (réédité sous le titre de Conversations avec Antoine Vitez, Paris, P.O.L, 1999). — Le Théâtre des idées, Paris, Gallimard/Le Messager, 1991. — Écrits sur le théâtre, 5 tomes, Paris, P.O.L, 1994-1998.

SOURCES : R. Temkine. Mettre en scène au présent, tome II, Paris, L’Âge d’Homme/La Cité, 1977. — A. Vitez et avec É. Copfermann, De Chaillot à Chaillot, Paris, Hachette/L’Échappée Belle. 1981. — Danièle Sallenave et Georges Banu, Le théâtre des idées, anthologie, Paris, Gallimard/Le Messager, 1991. — Antoine Vitez, Album, Imed Éditions-Comédie française, 1994. — Benoit Lambert et Frédérique Matonti, « Un théâtre de contrebande. Quelques hypothèses sur Vitez et le communisme », Sociétés et représentations, n° 11, 2001. — Emmanuelle Loyer, « Antoine Vitez », in Geneviève Poujol, Madeleine Romer, Dictionnaire biographique des militants, XIX-XXe siècles. De l’action populaire à l’action culturelle, Paris, Presses universitaire de France, 1996. Serge Added, « Antoine Vitez », in Jacques Julliard, Michel Winock (sous la dir.), Dictionnaire des intellectuels français, Paris, Le Seuil, 1996. — Le Nouvel Observateur. — Sites internet du Théâtre de Chaillot et du Théâtre Antoine-Vitez. — Site internet des Amis d’Antoine Vitez. — Témoignage de Zbigniew Horoks. — Témoignage de Jeanne Vitez.

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