YANG Defu 楊德甫

Par Alain Roux et Yves Chevrier

Né en 1880 à Yichang (Hubei), mort en 1974. Président du Syndicat des cheminots du Jing-Han (ligne Pékin- Hankou) lors du massacre du 7 février 1923 ; syndicaliste anticommuniste par la suite.

De façon très traditionnelle, Yang Defu commence par animer l’amicale régionale (bang) des cheminots originaires du Hubei à Zhengzhou (important nœud ferroviaire du réseau Pékin-Hankou, situé dans la province du Henan). Dissimulant parfois des rackets ou des sociétés secrètes, ces associations jouissent d’une grande popularité parmi les travailleurs, auxquels elles offrent une protection sociale ténue et surtout l’occasion de se retrouver entre gens partageant un même dialecte et des coutumes identiques. De même que Yang Defu anime le « bang » du Hubei, Lin Xiangqian (林祥謙) anime celui du Fujian (province dont il est originaire). Forts de leur influence, les deux hommes créent des clubs de cheminots dans la partie sud du Jing-Han (celle qui regarde vers Wuhan). Ce mouvement syndical encore embryonnaire et dispersé se développe et s’unifie grâce à l’intervention des militants communistes du Hubei (voir Lin Yunan (林育南), Xiang Ying (項英), Li Qiushi (李求實), Chen Tanqiu (陳潭秋) et Li Hanjun (李漢俊)), qui opèrent dans le cadre du Secrétariat du travail (voir Deng Zhongxia (鄧中夏)et Zhang Guotao (張囯燾)). En 1922 un Syndicat général des cheminots du Jing-Han est créé : Yang Defu assume la présidence, Li Chenying le secrétariat général. Plus discret mais peut-être plus influent que les deux premiers, Lin Yunan assure la « direction du Parti » en se contentant d’un poste de secrétaire.
Toutefois, c’est un facteur politique externe qui permet ce bel essor syndical : le seigneur de la guerre Wu Peifu (maître de la clique du Zhili) favorise le mouvement ouvrier afin de gêner ses rivaux de la clique des communications, qui contrôlent la partie nord du réseau (celle qui regarde vers Pékin : voir Bao Huiseng (包惠僧)). Dans le même temps, Wu Peifu se laisse courtiser par Moscou : désireux de conclure une alliance chinoise, les Soviets, qui n’ont pas encore opté fermement pour Sun Yat-sen (孫逸仙), explorent d’autres voies et s’en laissent compter par Wu. Cette « ligne d’Irkoutsk » (suivant Maring, qui l’a combattu, le flirt Moscou-Wu Peifu aurait été conçu par le bureau du Komintern à Irkoutsk) crée un climat favorable à l’agitation. A la suite d’une vague de grèves déclenchée dans toute la Chine industrielle par le succès des dockers de Hong Kong et Canton (voir Lin Weimin (林偉民)), le mouvement des cheminots du Jing-Han prend un tour plus radical à la fin de l’année 1922.
Mais alors même que le syndicat passe à l’offensive (une grève est déclenchée au début de l’année 1923), la situation politique se modifie du tout au tout : Moscou s’entend avec Sun Yat-sen (la déclaration Sun-Joffe) est signée à Shanghai le 26 janvier). Délaissé, Wu Peifu n’a plus intérêt à entretenir une agitation qui avait fini par l’inquiéter sérieusement. La réaction est foudroyante : le 7 février 1923, ses troupes massacrent les piquets de grève à Zhengzhou. Pris de court et complètement désemparés par ce revirement inattendu, les dirigeants communistes recommandent la prudence aux syndicalistes : Lin Yunan et Yang Defu ordonnent la reprise du travail dès le 8 ; la veille, Yang a aidé à la fuite de Zhang Guotao, auteur de ces consignes modérées. Le massacre du 7 février est une pierre noire dans l’histoire du mouvement ouvrier chinois. Il met un terme au fallacieux optimisme soulevé par les succès de 1922, suspend l’essor des syndicats et conforte les partisans du Front uni : comme un Maring s’en était convaincu dès longtemps, le prolétariat chinois est trop maigre et trop jeune pour courir le risque de l’isolement. Seules des conditions politiques favorables pouvaient lui garantir un développement régulier : elles furent réunies à Canton grâce à l’alliance conclue avec le G.M.D. Dans l’immédiat, le désastre de Zhengzhou renforce la position de Maring contre les adversaires de cette alliance à la veille du IIIe congrès du P.C.C. (voir Maring) ; et l’artisan lucide du Front uni, le plus constant ennemi de la « ligne d’Irkoutsk », consacre le triomphe de sa politique (mais l’expérience a coûté cher !) en envoyant Zhang Guotao — son principal opposant — faire rapport, et amende honorable, à Moscou...
Arrêté peu après le 7 février, Yang Defu est poursuivi pour rébellion. Mais contrairement à ceux qui refusent de se soumettre (tel Lin Xiangqian) il sauve sa tête. Par la suite Yang s’installe à Shanghai où il fonde un bureau du Syndicat général du Jing-Han (en compagnie d’autres réfugiés : Guo Jisheng, Yuan Zhengdao (袁正道) et Zhang Dehui (張德惠)). Les membres du bureau rejoignent bientôt la Fédération des groupements ouvriers de Shanghai, principale organisation anticommuniste du syndicalisme shanghaïen (voir Wang Guanghui (王光煇)). Comme dans beaucoup d’autres cas (notamment dans celui de l’Association des travailleurs du Hunan de Wang Guanghui), l’unité syndicale n’a pas survécu à la répression. Avant l’éclatement, Yang Defu a collaboré avec des militants communistes à la reconstitution clandestine d’un Syndicat général du rail (février 1924). Après son adhésion à la Fédération de Wang Guanghui, Yang Defu n’est plus qu’un « jaune » ou qu’un « bandit ouvrier » (gong zei) aux yeux de ses anciens partenaires. Ces appellations infamantes lui sont attribuées par le IIe congrès national du rail (réuni à Zhengzhou en février 1925 en présence de syndicalistes venus de Moscou, de Hambourg et de Singapour) et par le IIe Congrès du travail (Canton, mai 1925). D’autres transfuges du syndicat des cheminots sont pareillement stigmatisés (voir Guo Pinbo (郭聘帛), Yuan Ziying (袁子英), Yuan Zhengdao (袁正道), Zhang Dehui (張德惠)). Par la suite, Yang Defu retrouve sa place à la tête du Syndicat du Jing-Han : en décembre 1928, Luo Zhanglong (羅章龍) dénonce ses activités dans Zhongguo gongren (L’Ouvrier chinois).
En 1925, les communistes expliquaient la « trahison » de Yang Defu par son appartenance « secrète » à la clique des communications : agent double, il aurait livré ses camarades aux autorités dès 1923... Il est certain que Yang Defu n’a jamais conçu le syndicalisme en dehors de rapports assez compromettants avec les autorités et, singulièrement, avec les seigneurs de là guerre : Luo Zhanglong lui reproche (en 1928) les fonds qu’il aurait reçus d’une clique (celle du Guangxi) ou d’une autre (celle de Feng Yuxiang) afin de relever son syndicat tout en servant le pouvoir nationaliste (de Chiang Kai-shek)... Mais cette conception, précisément, rend superflue toute hypothèse de « trahison » : à la manière traditionnelle des amicales régionales et des sociétés secrètes, elle fait du syndicat la « chose » (et même le gagne-pain) de son patron. Celui-ci ne peut que manœuvrer pour sauvegarder l’une et l’autre face à la répression et, plus généralement, face au pouvoir. Ainsi, Yang Defu apparaît comme l’incarnation même d’un syndicalisme traditionnel nullement ébranlé par le renouveau communiste des années 1920 et dont les plus beaux fleurons s’épanouiront sous le règne du G.M.D. (voir Chen Beide, Lu Jingshi (陸京士), Xu Yamei (徐阿美), Zhou Xuexiang (周学湘), Zhu Xuefan (朱學範)).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article184542, notice YANG Defu 楊德甫 par Alain Roux et Yves Chevrier, version mise en ligne le 8 février 2017, dernière modification le 8 février 2017.

Par Alain Roux et Yves Chevrier

SOURCES : Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), I (1971). — Chesneaux (1962). — Xiangdao (Le Guide), 26 avril 1925. — Zhonguo gongren (L’Ouvrier chinois), no. 1, décembre 1928 (article de Cang Hai, pseudonyme de Luo Zhanglong) et les souvenirs rédigés par Bao Huiseng sous la pseudonyme de Qiwu Laoren (Le Vieillard de Qiwu) in Xin Guancha (Le Nouvel Observateur), février-mars 1957.

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