FENG Youlan 馮友蘭

Par Yves Chevrier

Né le 4 décembre 1895 à Tanghe dans le Henan, mort le 26 novembre 1990. Philosophe et historien de la philosophie chinoise, professeur à l’Université de Qinghua (1927- 1952), puis à celle de Pékin (Beida) à partir de 1952. Rallié de manière active au nouveau régime, il a entrepris de refondre le passé philosophique chinois à la lumière du marxisme. Critiqué au moment du mouvement anti-droitier, il s’est ensuite attaché aux « lignes » les plus radicales, y compris, semble-t-il, aux excès maintenant imputés à la « bande des Quatre ».

Issu d’une famille de propriétaires fonciers du Henan, Feng Youlan fit ses études à Kaifeng, à Shanghai puis à Pékin, avant d’entamer un doctorat à l’Université Columbia de New York sous la direction de John Dewey (1919-1923). Dès l’obtention de son diplôme il rentre en Chine où on lui offre la chaire de philosophie de l’Université Zhongzhou, nouvellement créée à Kaifeng. En 1927, il est nommé dans un poste équivalent à l’Université Qinghua de Pékin. Dans la querelle qui divise alors l’intelligentsia non marxiste de la capitale entre conservateurs (au sens plus culturel que social du terme), partisans de Liang Qichao et de Liang Shuming (梁漱溟), et libéraux, favorables à Hu Shi, il adopte, de préférence à l’engagement idéologique, la réserve de l’historien et affiche un modernisme bon teint, éclairé en même temps que tempéré par la connaissance de l’étranger et l’influence du pragmatisme américain. Son Histoire de la philosophie chinoise (Zhongguo zhexue shi), qui le rend célèbre dès sa parution en 1931, allie la méthode critique et le rationalisme appris en Occident à un point de vue néo-confucéen. Durant les années de la guerre sino-japonaise (1937-1945), il publie une série d’ouvrages où s’affirme la filiation rationaliste, et même réaliste, de son néo-confucianisme. L’esprit de la philosophie chinoise (Xin yuan dao) soutient ainsi que les valeurs sociales sont déterminées par la base économique. De 1946 à 1948, il fait un séjour aux États-Unis au cours duquel il participe au résumé et à la traduction en anglais de sa monumentale Histoire de la philosophie chinoise : A short History of Chinese Philosophy, paru en 1948, qui lui vaut en Amérique une réputation égale à celles d’un Fei Xiaotong (費孝通) ou d’un Chen Hansheng (陳翰笙). Comme ses collègues, il rentre en Chine alors que la victoire du P.C.C. ne fait plus de doute : l’attrait d’un programme de réforme éminemment « rationnel » et le désir d’agir dans un contexte favorable à l’action expliquent ce ralliement.
En effet, dès 1950, Feng Youlan fait part de ce désir dans une lettre à Mao Tse-tung ( + ), à laquelle celui-ci répond immédiatement : Feng est autorisé à suivre la tournée d’une équipe de travail de la réforme agraire. Il en rapporte un témoignage chaleureux dans lequel il procède à une vigoureuse autocritique intellectuelle : histoire exemplaire qu’orchestre savamment la propagande du Parti, alors que la campagne pour la réforme de la pensée (sixiang gaizao) bat son plein. Ayant fait ses preuves, Feng peut conserver sa chaire de philosophie (qui est transférée en 1952 à Beida). Il entreprend de « marxiser » son interprétation de la philosophie chinoise et participe à la dénonciation des intellectuels non conformistes, instruisant notamment le dossier « philosophique » du procès Liang Shuming (梁漱溟). Ces bons services lui valent d’être nommé en 1956 à la C.P.C.P.C., mais il est critiqué au cours du mouvement anti-droitier pour un article qu’il avait publié à l’occasion des Cent Fleurs. Il s’était enhardi jusqu’à demander la réhabilitation de certains concepts philosophiques empruntés à la tradition, pourvu qu’ils fussent abstraits de leur contexte « réactionnaire » ! (Guangming ribao, 1er août 1957).
Ces velléités seront les dernières : abdiquant toute indépendance intellectuelle, Feng renonce désormais au moindre écart de pensée ou de langage, ce qui lui permet de conserver une certaine notoriété et la possibilité de publier. Son Histoire de la philosophie chinoise est rééditée en 1961, assortie d’une préface sévèrement autocritique. L’année suivante, il publie une Étude provisoire des matériaux pour une histoire de la philosophie chinoise (Zhongguo zhexue shi shiliao xue chugao), fruit encore timide de son entreprise de marxisation. En 1964, l’heure n’est plus à l’humilité : c’est un véritable traité, marxiste bien entendu, que Feng publie sous le titre très allusif et repenti de Nouvelle histoire de la philosophie chinoise (Zhongguo zhexue shi xinbian). Sa complaisance pour les hérauts de la Révolution culturelle lui permet de sauver sa petite situation de notable ; sitôt la chute des Quatre (voir Jiang Qing (江青)), on n’a pas manqué de la lui reprocher assez vivement. Ces reproches se sont adoucis depuis lors. Dans le climat intellectuel plus ouvert (en particulier à certains aspects du confucianisme) des premières années 1980, Feng Youlan professe en toute quiétude l’hybride confucéo-marxiste auquel il a attaché son nom.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article181924, notice FENG Youlan 馮友蘭 par Yves Chevrier, version mise en ligne le 25 octobre 2016, dernière modification le 13 février 2017.

Par Yves Chevrier

ŒUVRE : Zhongguo zhexue shi (Histoire de la philosophie chinoise), Shanghai, 1931 (vol. I) et 1934 (vol. II), abrégé et traduit en collaboration avec Derk Bodde, A Short History of Chinese Philosophy (première édition, New York, 1948). — The Spirit of Chinese Philosophy, Londres, 1947, traduction de Xin yuan dao (1947). — « I discovered Marxism- Leninism » (en anglais), in People’s China, 1-6 (1950). — « Pipan Liang Shuming xian- sheng de wenhua guan he cunzhi lilun » (Critique de la théorie de la culture et de la reconstruction rurale de Liang Shuming), in Liang Shuming sixiang pipan (Critique de la pensée de Liang Shuming), Pékin, 1955. — Sishinian huigu (Souvenirs de ces quarante années) Pékin, 1959. — Zhongguo zhexue shi xinbian (Nouvelle histoire de la philosophie chinoise), Pékin, 1964. — La vision politique de Feng avant le ralliement de 1949 s’exprime in Xinshi lun (Considérations actuelles), Shanghai, 1940. — Depuis sa « réhabilitation », Feng a publié d’intéressants « souvenirs philosophiques », notamment sur les années 1930 (in Zhongguo zhexue, n° 4, 1980).

SOURCES : Outre BH, voir : Bodde, préface à A Short History of Chinese Philosophy (1948). — Ch’en Hsi-en (1960). — Masson (1977). — Zhongguo xiandai shehui kexuejia zhuanlue (Notices biographiques des chercheurs contemporains en sciences sociales) (1982).

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