SCHEIBLING Jacques

Par Alain Dalançon

Né le 20 octobre 1936 à Kuttolsheim (Bas-Rhin) ; professeur agrégé de Géographie ; militant syndicaliste du SNES ; militant communiste à Grenoble puis à Paris, collaborateur du Comité central.

Jacques Scheibling
Jacques Scheibling
années 1970 (coll. familiale)

Son père, Achille Scheibling, né en janvier 1879 à Kestenholz (Allemagne / Chatenois, Bas-Rhin), appartenait à une famille alsacienne. Du fait de l’intégration de l’Alsace dans le Reich allemand, il dut accomplir son service militaire dans la Deutsches Herr mais déserta en 1914. Craignant d’être interné en France comme « indésirable », il passa en Suisse romande et ne revint en Alsace qu’en 1919. En Suisse, il se maria avec Elvire Saucy, très catholique. Ils eurent 13 enfants, tous élevés suivant la tradition catholique, Jacques étant le dernier.

Son père était employé civil du Génie militaire, à la chefferie des travaux de fortification de Strasbourg, créée pour l’édification de la ligne Maginot. En 1940, le Génie fut transféré à La Valbonne près de Lyon. Quand l’Alsace fut occupée, sa mère refusa l’enseignement en Allemand pour ses enfants et partit se réfugier, avec huit d’entre eux, dont Jacques, dans le département de Saône-et-Loire, au sud de la ligne de démarcation, à Senozan, près de Mâcon. C’est là qu’il fréquenta l’école élémentaire avant d’aller faire toutes ses études secondaires au lycée Lamartine de Mâcon où il obtint le baccalauréat (série philosophie) en 1954.

Jacques Scheibling entama alors des études supérieures à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Lyon, tout en étant surveillant à Nantua (Ain), puis à l’École de tissage de Lyon. Il adhéra au Syndicat national de l’enseignement secondaire et au Parti communiste français en 1955. Par opposition à son milieu familial, il avait abandonné progressivement la religion et s’était tourné vers le marxisme et le matérialisme, comme beaucoup de jeunes à l’époque. En 1954, encore au lycée, il avait refusé de participer à une cérémonie à la mémoire de « toutes les victimes » de la guerre d’Indochine. Il participa aux mobilisations du Mouvement de la Paix et à la lutte contre la CED (Communauté européenne de défense) et surtout aux manifestations contre le départ du contingent en Algérie en 1956.

Il épousa uniquement civilement, en août 1957, à Crèches-sur-Saône (Saône-et-Loire), Colette Groizellier, étudiante, fille d’instituteurs socialistes. Ils eurent deux enfants, nés en 1959 et en 1961. Le couple se retrouva dans l’académie d’Amiens à la rentrée 1957 comme instituteurs remplaçants. Après un an en classe unique, Jacques Scheibling réussit en 1958 le concours de l’IPES (Institut préparatoire aux enseignements de second degré) récemment créé, ce qui lui permit de poursuivre ses études à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Lille. Inscrit en lettres modernes, puis en histoire, il termina sa licence d’Histoire-Géographie et opta pour la Géographie. Il fut reçu au CAPES d’Histoire-Géographie et accomplit son stage au centre pédagogique régional de Lille en 1962.

Après l’obtention de son diplôme d’études supérieures, sous la direction de Philippe Pinchemel, dont le mémoire principal portait sur un canton rural pris dans le processus d’urbanisation de Villeneuve d’Asq, il fut reçu à l’agrégation de Géographie en 1963.

Au cours de cette période, secrétaire de l’Union des étudiants communistes de Lille, il prit position, dans le débat national, contre les tendances qui proposaient la rupture avec le PCF. Il militait également au SNES dans la section (S1) des IPES-CPR.

Sursitaire, Jacques Scheibling échappa à la guerre d’Algérie qu’il avait toujours combattue et effectua son service militaire en 1963-1964 à Lille au 43e Régiment d’infanterie. Il refusa de préparer l’école des officiers de réserve et, après avoir subi les bataillons disciplinaires en tant que « présumé révolutionnaire », il fut néanmoins promu caporal-chef.

Il fut ensuite nommé professeur au lycée Champollion à Grenoble (Isère). Militant « Unité et Action » du nouveau SNES, il devint rapidement secrétaire du S1, puis secrétaire de la section départementale (S2) de l’Isère et un des animateurs de la commission pédagogique au bureau de la section académique (S3). Il était proche de Jean-Jacques Kirkyacharian et de Jean-Marie Pousseur, tous deux sortant du moule chrétien, l’un protestant au départ et communiste, l’autre catholique pratiquant et socialiste ; les débats étaient vifs entre eux, mais n’empêchaient pas les rapports fraternels ainsi qu’avec les autres militants U-A : Paul Montillet, Clément Bon, Yves Eveno, Françoise Charmatz et Madeleine Raby-Lagane*.

Après 1968, alors que se développait la « politisation du débat pédagogique », Jacques Scheibling signa dans L’Université syndicaliste une tribune libre remarquée, intitulée « La poussée du SNALC ou faut-il tuer les vieux professeurs ? » Il se demandait pour quelles raisons le professeur expérimenté qui s’était senti mis en accusation en mai, avait été attiré par le SNALC et repoussé par le SNES. « Parce que la doctrine pédagogique du SNES reste assez confuse » répondait-il. La responsabilité de la crise de l’enseignement n’incombait pas aux méthodes pédagogiques mais au « système de classe » qu’était l’enseignement. Le SNES n’avait donc pas à reprendre à son compte « la foi pédagogique d’une équipe de pointe » mais à lutter « pour la réalisation des conditions nécessaires au progrès d’ensemble ». L’essentiel de cette analyse se retrouva dans le préambule de la motion pédagogique adoptée au congrès de 1969. Jacques Scheibling, s’il s’opposait au « pédagogisme », était cependant favorable à la recherche de nouvelles méthodes pédagogiques.

Il militait en même temps activement au PCF, était entré au comité fédéral de l’Isère en 1968 faisant partie de la commission enseignement dont il devint le responsable. En 1971, il intégra le bureau fédéral et en demeura membre jusqu’en 1976. Il observa de près l’action et les pratiques des groupes d’action municipale du maire Hubert Dubedout et dénonça l’utopie de « l’urbanisme du coude-à-coude » de la Villeneuve de Grenoble, alors en construction.

En 1976, Jacques Scheibling fut nommé professeur en classes préparatoires littéraires au lycée Fénelon à Paris. Il y demeura jusqu’à sa prise de retraite en 1998, promu dans le corps des professeurs de chaire supérieure depuis 1985. Une nouvelle phase de son parcours commençait. Il avait pris du champ par rapport au militantisme syndical pour se consacrer au militantisme au PCF. Collaborateur du Comité central, il fut responsable du suivi des régions et membre de la section économique qui publiait la revue Économie et Politique.

Dans la décennie 1970, le débat politique à gauche se cristallisa sur le concept d’ « autogestion ». Alors que le PCF et la CGT avaient été très critiques vis-à-vis de l’autogestion, celle du modèle yougoslave, et diverses formes cultivées après 1968 par la gauche non-communiste et la CFDT, le Parti se réappropria la voie autogestionnaire de la construction du socialisme en France, à l’heure de l’approfondissement de la crise et de la rupture du programme commun.

Avec son ami et camarade Félix Damette, membre du Comité central et géographe, et Jean Giard qu’il avait connu en Isère, Jacques Scheibling contribua beaucoup à cette élaboration, qui suivait l’abandon de la dictature du prolétariat par le XXIIe congrès de 1976, et qui fut actée par le XXIIIe congrès de 1978. Il fut à la fois un des concepteurs et un vulgarisateur de cette « révolution culturelle » à l’intérieur du PCF. Dans L’École et la Nation (décembre 1978) qui rendit compte du colloque « Démocratie, autogestion et Éducation nationale », il eut l’occasion d’expliciter ce que pouvait être cet « autre processus de transformation révolutionnaire de la société, un processus formé d’étapes et de ruptures au pluriel, appuyé sur un élargissement de l’alliance de classes, sur un développement continue de la démocratie, comme but et moyen, à tous les échelons de la vie sociale ». Tout en prenant ses distances vis-à-vis d’une conception proudhonienne de l’autogestion et de sa récupération par la social-démocratie, il procédait à une analyse dialectique de la crise du capitalisme et de la réalité du mouvement social, produisant à la fois une tendance au renforcement de l’autoritarisme et un jaillissement d’aspirations nouvelles. Il s’agissait de construire une autre société en lien avec une autre conception de l’État : un État unitaire décentralisé à base autogestionnaire, en prise directe sur la vie sociale réelle, dans toute sa complexité.

En décembre 1979, toujours dans L’École et la Nation, il précisa ce que signifierait la transposition de la voie autogestionnaire dans le domaine de l’École. Il soulignait qu’il n’y aurait pas de doctrine officielle dans l’Éducation nationale, qu’il fallait développer au contraire « une école laïque libre avec des enseignants libres ». On assistait à un renversement de l’image de l’école, de positive en négative, à cause de son caractère ségrégatif. La crise de l’école était donc une « crise de coupure d’avec le peuple et la classe ouvrière » : elle ne pouvait donc pas être « l’affaire exclusive des enseignants mais l’affaire de tous ». 

À partir du milieu des années 1980, Jacques Scheibling partagea les analyses des militants qui s’engagèrent dans une réflexion et une action pour la reconstruction du Parti communiste français. Il prit part, en mai 1986, à la fondation de la revue M mensuel, marxisme, mouvements avec Gilbert Wassermann* et Henri Lefebvre. Il s’engagea dans le mouvement des Rénovateurs jusqu’aux élections européennes de 1989, puis cessa de militer politiquement.

Divorcé, il se remaria avec sa compagne, Rosette Spire*, professeur certifiée d’anglais, ancienne secrétaire nationale du SNES (1979-1987), en août 1990 à Luri (Haute-Corse), dans le village de leur résidence secondaire.

Il se consacra encore plus activement au renouvellement de la recherche et de l’enseignement de la Géographie dont il était un spécialiste reconnu. Il devint co-directeur de la collection Carré de Géographie aux éditions Hachette, dans laquelle il écrivit plusieurs ouvrages et participa à la rédaction et à la direction de manuels scolaires aux éditions Nathan à la fin des années 1990. Il fut membre des jurys de l’agrégation.

La profonde continuité et correspondance entre son engagement politique et sa réflexion scientifique était déjà perceptible dans un article « Débats et combats sur la "crise" de la géographie » (La Pensée, n° 194, août 1977, p 41-56). Dans Qu’est-ce que la géographie ? dont la première édition parut en 1994, il proposa une synthèse de sa réflexion sur l’ « objet » Géographie. Ce livre qui connut une réédition en 2011, devint une référence pour les étudiants et les enseignants et lui valut le prix Ptolémée au Festival international de géographie de Saint-Dié. Dans une langue claire et accessible, il expliquait l’histoire de la Géographie en tant que discipline, soulignait le rôle des « grandes thèses initiatrices », introduisant dans les années 1960 un changement de matrice donnant naissance à la « nouvelle géographie », qui apportait à la discipline le souci théorique qui lui manquait. Il se démarquait pourtant de cette approche scientiste en proposant une définition de la géographie comme science du territoire qui impliquait une liaison organique entre l’histoire et la géographie.

L’ouvrage écrit avec Félix Damette, Le territoire français, permanences et mutations, était, dans une large mesure, la traduction de cette démarche « géohistorique ». De nouvelles questions de société (réduction du temps de travail, retraites, éducation nationale, santé) étaient posées mais non résolues car elles pouvaient difficilement trouver une solution dans un cadre strictement national.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article172715, notice SCHEIBLING Jacques par Alain Dalançon, version mise en ligne le 2 mai 2015, dernière modification le 2 mai 2015.

Par Alain Dalançon

Jacques Scheibling
Jacques Scheibling
années 1970 (coll. familiale)
en 2010 dans sa bibliothèque (coll. familiale)
2015, lors de la présentation de son dernier ouvrage sur les cartes murales

ŒUVRE : Le fichier de la BNF comprenait en 2015 36 titres parmi lesquels : Avec Félix Damette, Pour une stratégie autogestionnaire, entretien avec Gilbert Wassermann, Ed. sociales, 1979. — Avec Jean Giard, L’enjeu régional : une démarche autogestionnaire, Ed. sociales, 1981. — Qu’est-ce que la géographie, Hachette, 1994, rééd. 2011. — Avec Félix Damette, Le territoire français, permanences et mutations, Hachette, coll. Carré Géographie, 1995, rééd. 1999, 2003. — Avec Dominique Borne, La Méditerranée, Hachette Carré, 2002.

SOURCES : Arch. IRHSES. — Autogestion, la dernière utopie ?, Frank Georgi (dir.), Coll. Histoire de France 19e-20e, éd. Publications de la Sorbonne, 2003. — Renseignements fournis par l’intéressé. — Notes de Jacques Girault.

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