BECKER Jean-Jacques

Par Sophie Cœuré

Né le 14 mai 1928 à Paris (XIe arr.) ; historien, professeur d’histoire dans l’enseignement secondaire, puis à l’Université ; syndicaliste (SNES et SNESup) ; membre du Parti communiste de 1947 à 1960 ; historien du communisme et de la Grande Guerre.

La famille de Jean-Jacques Becker était originaire de la communauté juive d’Alsace-Lorraine, mais installée à Paris depuis les débuts du XIXe siècle, tant du côté de son père, André Léon Becker que du côté de sa mère, née Georgette Dreyfus (le père de celle-ci, Henri Samuel Dreyfus, commerçant, se faisait, après l’affaire Dreyfus, appeler Simonin du nom de jeune-fille de sa femme). Son grand-père Henri Becker, libre-penseur et franc-maçon, délégué au congrès d’unité socialiste de la Seine en avril 1905, étant mort prématurément en août 1905, André Becker dut alors gagner sa vie, devenant finalement représentant en jouets et articles de ménage (après la guerre). Ancien combattant, il affichait une sensibilité radicale-socialiste, laïque, voire anticléricale, sans toutefois être membre du Parti radical. En 1934, Jean-Jacques Becker, né boulevard Beaumarchais, s’installa rue de Picardie dans le IIIe arrondissement de Paris avec ses parents et ses frères et sœurs Henri (1925), Annie (1926) et Françoise (1934).

Surprise par la mobilisation générale du 1er septembre 1939 en vacances à Cayeux-sur-Mer (Somme), la famille Becker y demeura jusqu’à l’approche des Allemands en mai 1940, puis, après un bref séjour à Saint-Brévin-les-Pins (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique) au sud de l’estuaire de la Loire où l’avait conduit l’exode, regagna Paris occupé. S’étant déclarés comme juifs en application de l’ordonnance allemande du 27 septembre 1940 et du statut des juifs promulgué par le gouvernement de Vichy, les Becker résolurent de passer en zone Sud. Appliquant cette décision en juillet l942, après la rafle du Vel’d’Hiv’, ils s’installèrent à Grenoble (Isère). Après l’occupation de la zone libre en novembre l942, Grenoble fut placé sous juridiction italienne jusqu’en septembre l943. Jean-Jacques Becker y poursuivit ses études au lycée Champollion. Après l’engagement du frère et de la sœur aînés de Jean-Jacques Becker dans la Résistance, communiste pour Annie (JC-MOI), communiste d’abord et gaulliste ensuite pour Henri, puis l’engagement de celui-ci dans la Ire armée (lors de son passage à Grenoble en 1944), la famille Becker, réinstallée à Paris, participa de l’attrait pour le communisme et de l’admiration pour l’Armée rouge qui marqua la période de la Libération. Georgette Becker fut brièvement membre du PC, tandis qu’André Becker devint communisant et le resta jusqu’à sa mort en l986. En 1947, à dix-neuf ans, et après une période lycéenne qu’il définirait plus tard comme marquée par « l’agacement » envers le dogmatisme communiste, Jean-Jacques Becker adhéra à l’Union de la jeunesse républicaine de France (UJRF), qui avait pris la suite des jeunesses communistes, puis au Parti communiste, où il rejoignait sa sœur (mariée à Guy Besse*) et son frère. Il se maria une première fois à La Chapelle-de-la-Tour (Isère) en septembre 1950 avec Paulette Meyer.

Jean-Jacques Becker milita tout d’abord dans la cellule des étudiants d’histoire (n° 572), qui venait d’être créée à la section de Paris Ve (fédération de la Seine), à la suite de la décision d’inciter les étudiants communistes à créer des « cellules d’entreprises » dans les lycées, les facultés et les grandes écoles. Dans la cellule d’histoire, il côtoya d’autres futurs historiens ou militants connus, Jean Nicolas, Denis Richet, Jacques Chambaz*, François Furet*, Jacques Ozouf, mais aussi les étudiants en histoire de la cellule de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, Maurice Agulhon*, Emmanuel Leroy-Ladurie*. Administrateur de la revue Clarté, organe des étudiants communistes - dont Annie Besse (Annie Kriegel*) était directeur -, pendant la première année de son existence l947-l948, Jean-Jacques Becker contribua avec les autres jeunes historiens communistes à dénoncer les historiens de l’époque, Ernest Labrousse* ou Fernand Braudel dont le Parti communiste estimait les idées « atlantistes » particulièrement néfastes. Tant à la Sorbonne qu’à la section de Péronne (Fédération de la Somme), puis à celle d’Auxerre (Fédération de l’Yonne), où il occupa successivement ses premiers postes de professeur d’histoire, Jean-Jacques Becker fut un militant dévoué, qui, contrairement à sa sœur Annie (remariée à Arthur Kriegel), n’occupa pas dans l’appareil communiste de plus haute fonction que celle de secrétaire de cellules plus ou moins fantomatiques. Présent aux manifestations, aux meetings, aux réunions (notamment au moment de la guerre d’Algérie), membre des Comités de défense de l’Humanité et d’organisations de masse type France-URSS, il vécut pendant une dizaine d’années en une pleine sociabilité communiste, amicale, conjugale et familiale. Il ne participa pas à la guerre d’Algérie, car son appartenance au PCF l’avait empêché de devenir officier (il aurait alors été mobilisé malgré son statut de père de famille), mais il s’engagea assez activement contre la guerre coloniale. C’est du XXe congrès du PCUS en 1956 et de l’indignation provoquée alors par l’annonce des crimes staliniens dans le rapport Khrouchtchev que Jean-Jacques Becker date son éloignement du PCF. Toutefois, ce n’est qu’à la suite d’espoirs déçus en des changements internes et après avoir été convaincu que le Parti communiste n’entendait d’aucune façon tirer les leçons du stalinisme - Madeleine Vincent*, membre du comité central, avait été envoyée dans l’Yonne pour essayer de reprendre en main les militants réunis à Laroche-Migennes - qu’il quitta sans heurts le Parti communiste, sa dernière carte lui ayant été envoyée en 1960. Il était alors (depuis 1959) professeur au lycée Arago à Paris. Séparé de sa première épouse, il se remaria à Maison-Alfort en février 1961 avec Jeannine Robert.

L’engagement syndical de Jean-Jacques Becker subsista un certain temps. Membre du Syndicat national de l’enseignement secondaire (SNES), appartenant d’abord à la tendance communiste, puis à la tendance « autonome », il fut secrétaire de la section du lycée d’Auxerre, puis de celle du lycée Arago, et très actif dans la grève de mai-juin l968 dans ce lycée. Nommé maître-assistant à la faculté des lettres de Nanterre (devenue université de Paris X Nanterre, 1968-1977), puis professeur aux universités de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) (1977-1985) et de Paris X Nanterre (1985-1994), professeur émérite après 1994, Jean-Jacques Becker fut membre du SNESup presque jusqu’à la fin des années 1970, malgré des désaccords de plus en plus affirmés. Dès lors, il cessa toute appartenance à une organisation politique ou syndicale, même s’il fut un moment vivement sollicité par Jean Poperen* d’entrer dans sa tendance du Parti socialiste.
Tout en poursuivant les recherches qui avaient fait de lui le grand spécialiste français de l’histoire du premier conflit mondial (doctorat de 3e cycle « le carnet B et l’antimilitarisme en France avant 1914 » en 1968, doctorat d’État « L’opinion publique française et les débuts de la Première Guerre mondiale », 1976), et, plus généralement, de la vie politique française, Jean-Jacques Becker s’engagea progressivement dans une étude critique du communisme français, approché « en historien ». Tant dans ses ouvrages - Le Parti communiste veut-il prendre le pouvoir ? (op. cit.) en 1981, Histoire de l’anticommunisme (op. cit.), avec Serge Berstein, en 1987 » que dans ses articles, il allait donner de nombreuses études sur le PCF des années 1920 à la fin du XXe siècle et sur le mouvement communiste, toujours scrupuleusement replacé dans son contexte historique, national et international. Il accompagna avec sympathie, mais sans s’y inscrire, l’école historiographique d’inspiration libérale et antitotalitaire que fédérait Annie Kriegel (membre du comité de rédaction de la revue Communisme depuis 1986, il y écrivit son premier article en 1999). Il contribua dans la revue L’Histoire à la vulgarisation des recherches récentes. Sans refuser d’intervenir dans le débat public, Jean-Jacques Becker y choisit la posture de l’expert et non du polémiste engagé, à l’image de la série de chroniques sur le communisme que, à la demande de Paul Viallaneix, il rédigea dans l’hebdomadaire protestant Réforme de 1984 à 1991. C’est sur les bases d’une critique des sources et de la dénonciation du « vertige du scoop » qu’il participa à quelques controverses médiatico-universitaires portant sur l’histoire du communisme : discussions sur le rôle de Jean Jérôme* dans « l’affaire Manouchian » et les circonstances de la mort d’Eugen Fried suite à la parution du tome IV de l’Histoire intérieure du PCF par Philippe Robrieux en 1984, nouveaux éclairages sur le rôle d’Artur London et Raymond Aubrac* dans les communismes français et tchécoslovaque apportés par Karel Bartosek dans Les aveux des archives en 1996, débat sur Le livre noir du communisme en 1998-1999.
Divorcé de sa seconde épouse en 1967, il se remaria, à Paris (Ve arr.) en septembre 1968 avec Colette Gourin dont il divorça en 2009.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article16080, notice BECKER Jean-Jacques par Sophie Cœuré, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 30 septembre 2011.

Par Sophie Cœuré

ŒUVRES : Ouvrages principaux : 1914, la guerre et le mouvement ouvrier français (en collaboration avec Annie Kriegel), Paris, Kiosque, Armand Colin, 1964. — Le carnet B. Les pouvoirs publics et l’antimilitarisme avant la guerre de 1914, Paris, Klincksieck, 1973. — 1914, comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la FNSP, 1977. — Les Français dans la Grande Guerre, Paris, Robert Laffont, 1980. — Le Parti communiste veut-il prendre le pouvoir ? (la stratégie du Parti communiste de 1930 à nos jours), Paris, Le Seuil, 1981. — Histoire de l’anticommunisme en France, tome I, 1917-1940 (en collaboration avec Serge Berstein) Paris, Olivier Orban, 1987. — Victoires et frustrations, 1914-1929 (en collaboration avec Serge Berstein), Paris, Le Seuil, coll. « Nouvelle histoire de la France contemporaine », 1990. — L’Europe dans la Grande Guerre, Paris, Belin, 1996 (réédité sous le titre La première guerre mondiale 2003). — 1 917 en Europe, l’année impossible, Bruxelles, Complexe, 1997. — La France en guerre, la grande mutation, Bruxelles, Complexe, 1988. — Crises et alternances (1974-1995), Paris, Le Seuil, coll. « Nouvelle histoire de la France contemporaine », 1998 (rééd. 2002). — Clemenceau. L’intraitable, Paris, Éditions Liana Levi, 1998.
Principales collaborations à la presse : « Chronique sur le communisme » dans Réforme (1984 - 1991). — « Questions de méthodes » (à propos de l’Histoire intérieure du Parti communiste de Philippe Robrieux), Le Monde, 24 mars 1984, — « Le premier "procès » du communisme : Léon Blum au congrès de Tours » et « L’homme le plus insulté de France », L’Événement du Jeudi, dossier Blum, 26 juin au 2 juillet 1986 -. — « L’union sacrée, la gauche et la droite », L’Événement du Jeudi, dossier « deux siècles de guerres franco-françaises », 14 au 20 avril 1988. — « Le Parti communiste a-t-il contribué à la défaite ? », L’Événement du Jeudi, dossier 1939-1940, 27 juillet au 2 août 1989. — « L’exemple de 1914-1918, la mécanique infernale qui mène à la guerre », L’Événement du Jeudi, 10 au 16 janvier 1991. — « Les fins d’empire : quatre disparus de la grande Guerre », Le Monde, 22 août 1992. — Direction du feuilleton « La Très Grande Guerre », Le Monde, été 1994. — « La vengeance du communisme » (à propos d’un article d’Alexandre Adler), Le Monde, 28 décembre 1996. — « Le soldat "connu seulement de Dieu" », Le Monde, 12 au 12 novembre 2000.

SOURCES : Entretien avec Jean-Jacques Becker le 30 avril 2003 et archives personnelles Jean-Jacques Becker. — Philippe Robrieux, La secte, Stock, 1985. — Annie Kriegel, Ce que j’ai cru comprendre, Robert Laffont, 1991. — Véronique Sales, « Les deux guerres de Jean-Jacques Becker », L’Histoire, n° 222, juin 1998. — Didier Fischer, Les étudiants en France (1945-1968). Contribution à une histoire socio-culturelle et politique du milieu étudiant, doctorat sous la direction de Jean-Jacques Becker, Université Paris X-Nanterre, décembre 1998. — Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, Sophie Cœuré, Vincent Duclert, Frédéric Monier (sous la direction de), La politique et la guerre. Pour comprendre le XXe siècle européen. Hommage à J.-J. Becker, éditions Agnès Viénot-Noesis, 2002 [avec une bibliographie complète des œuvres de Jean-Jacques Becker].— Etat civil.

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