BERNARD Joseph [Claude, Joseph, dit] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Yves Lequin, Maurice Moissonnier, Guillaume Davranche, Laurent Gallet

Né le 13 juin 1856 à Noyarey (Isère) ; ouvrier serrurier ; anarchiste, puis socialiste. Un des fondateurs de l’anarchisme et du syndicalisme dans l’Isère et dans le Rhône.

Joseph Bernard fut, à partir de 1875, le pionnier du mouvement ouvrier dans la région de Grenoble (Isère). En 1878, il fut délégué au congrès national ouvrier de Lyon, mais ne put y assister du fait d’un empêchement.

En octobre 1879, il participa au congrès national ouvrier de Marseille comme délégué des mécaniciens, des gantiers, des chaudronniers, des cordonniers et des tailleurs de Grenoble. Le 25 octobre, il y présenta le rapport sur le travail des femmes. Bien qu’en désaccord avec Hubertine Auclert, il vota sa motion féministe. Dans une autre vibrante intervention, il condamna le coopératisme, protestant contre « les paroles de paix, de conciliation et de concorde qui ont été prononcées ». Il se prononça nettement pour le collectivisme, déclarant : « L’entente n’est pas possible entre les parasites et les travailleurs. Les uns ont tous les privilèges, les autres toutes les misères. Ne cherchons pas à réclamer des réformes anodines. Unissons-nous donc : que notre but soit l’appropriation des instruments de travail et du sol. » Le congrès de Marseille vota la formation du Parti ouvrier, qui devait brièvement regrouper toutes les écoles socialistes.

C’est, semble-t-il, à son retour que, en application des décisions du congrès de Marseille, il organisa une chambre fédérale ouvrière qui fut le premier groupement professionnel et politique du prolétariat grenoblois.

Vers 1880, Joseph Bernard s’installa au 96, rue Moncey, à Lyon 3e. En juillet, il participa à la formation de la fédération de l’Est du Parti ouvrier. Cette fédération de l’Est s’affirma de prime abord abstentionniste et fut dominée par les anarchistes, notamment Alexis Deloche*, Philippe Sanlaville*, Joseph Bernard et Tousaint Bordat*. Ce dernier fut le délégué de Lyon au congrès national ouvrier du Havre, en novembre 1880.

Au sein de la section lyonnaise du Parti ouvrier, les partisans du bulletin de vote furent sans doute encouragés par la décision du Havre, qui allait ce sens. Leur tendance, animée par Joseph Brugnot et Gabriel Farjat, se fit de plus en plus entendre. À tel point qu’en janvier 1881, Joseph Bernard fonda Le Drapeau rouge, groupe spécifiquement anarchiste, à côté du Parti ouvrier. Il travaillait alors au 130, rue Pierre-Corneille, dans le quartier des Brotteaux.

Cependant, les anarchistes étaient toujours membres d’un Parti ouvrier dans lequel ils se retrouvaient de moins en moins. Le 9 février 1881, Joseph Bernard cofonda la « fraction abstentionniste du Parti ouvrier » dont les adhérents pouvaient « appartenir à l’école socialiste de leur choix », mais s’engageaient à verser une cotisation de 30 centimes et à ne jamais participer à un vote — les cartes électorales devant être vérifiées après chaque scrutin. Moins d’un mois plus tard, le 1er mars 1881, devant 42 délégués réunis au 7, rue Port-du-Temple, Joseph Bernard et Toussaint Bordat tentèrent un coup de force, en proclamant la liquidation du Parti ouvrier. En réponse, Brugnot et Farjet prononcèrent l’exclusion du Parti ouvrier des 4 meneurs anarchistes : Bordat, Bernard, Deloche et Sanlaville. C’était la scission.

Les anarchistes lyonnais formèrent aussitôt le Parti socialiste révolutionnaire, dénommé également Fédération socialiste révolutionnaire (FSR), de tendance exclusivement libertaire. Ainsi les anarchistes lyonnais rompaient-ils avec le Parti ouvrier deux mois avant les Parisiens, qui firent de même lors du congrès régional du Centre, en mai 1881.

Il y avait désormais deux organisations socialistes rivales sur la région lyonnaise : les « suffragistes » du Parti ouvrier et les « abstentionnistes » de la Fédération socialiste révolutionnaire. Cette dernière, qui comptait entre 100 et 120 membre, était animée par Joseph Bernard, Toussaint Bordat, Jacques Peillon*, Jean-Marie Thomas*, Henri Boriasse* et Alexis Deloche.

La FSR donnait la priorité à l’action au sein des syndicats. Ainsi, en avril, Bernard anima une grève des serruriers qui, commencée dans deux ateliers lyonnais, se transforma entre le 11 et le 25 avril en mouvement généralisé pour une hausse des salaires et la diminution du temps de travail. En mai, profitant des succès partiels obtenus par cette grève, Bernard tenta de fédérer les chambres syndicales du bâtiment et de les orienter dans la lutte contre le projet de loi sur les syndicats alors en discussion, mais cette action se solda par un échec.

Début juin 1881, le Parti ouvrier de Brugnot et Farjat tint un congrès régional à Saint-Étienne, et la FSR y envoya des représentants pour une déclaration de principes.

La FSR décida ensuite de se faire représenter au congrès de Londres qui devait reconstituer l’Association internationale des travailleurs (voir Gustave Brocher). Le 4 juillet 1881, au cours d’un meeting tenu avec le concours de Paule Mink, ses militants mandatèrent Pierre Kropotkine pour l’y représenter. Joseph Bernard signa également un mandat à Louis Bouisson*. Lors de ce congrès tenu du 14 au 20 juillet, l’AIT fut reconstituée sur le papier, et une motion fut votée, incitant les révolutionnaires à porter leur action « sur le terrain de l’illégalité qui est la seule voie menant à la révolution », et leur recommandant — « les sciences techniques et chimiques ayant déjà rendu des services à la cause révolutionnaire et étant appelées à en rendre encore de plus grands à l’avenir »« de donner un grand poids à l’étude et aux applications de ces sciences comme moyen d’attaque et de défense » (Le Révolté, 23 juillet 1881). Désormais, Joseph Bernard ne cessa de prôner la violence systématique et la grève.

En octobre 1881, la FSR traversa une crise, Henri Boriasse reprochant à Joseph Bernard et à Toussaint Bordat une direction trop personnelle de l’organisation. La FSR donna plus d’autonomie aux sections locales, et mit en place une direction collégiale.

En février 1882, la FSR lança un hebdomadaire, Le Droit social, dont Joseph Bernard fut le secrétaire de rédaction. Le tirage du Droit social s’établit entre 4 000 et 5 000 exemplaires, dont plus de la moitié étaient vendus hors de Lyon ; 24 numéros sortirent.

Le 4 mars 1882, lors d’une réunion mouvementée, Bernard porta la contradiction à Jules Guesde et, exaltant l’exemple des grévistes de Villefranche-sur-Saône, il s’écria : « Quand on pourra faire éclater le même jour un millier de grèves sur différentes parties du territoire, la Révolution sera faite. » Le 25 mars, lors d’un autre meeting organisé par les guesdistes lyonnais, il fit voter une motion de félicitations à l’ouvrier roannais Fournier, qui avait tiré au revolver sur Bréchard, « l’un des patrons affameurs » du textile. « Par cet attentat, affirmait-il, [Fournier] a fait plus de bien à la cause révolutionnaire qu’il n’aurait pu le faire par ses votes ! »

En avril 1882, Joseph Bernard quitta Lyon pour la capitale, laissant à Bordat le soin d’animer la FSR. Il s’installa au 21, rue de l’Orillon, à Paris 11e. Le 5 août, il épousa, à Lyon, l’une des deux sœurs Madinier, militantes du groupe Marie Ferré, adhérent à la FSR.

Fin 1882, la police effectua une rafle dans les milieux anarchistes, suite aux troubles de Montceau-les-Mines et à l’attentat de L’Assomoir (voir Cyvoct). Joseph Bernard fut arrêté à Paris et traduit en correctionnelle, dans le cadre du « procès des 66 » (voir Toussaint Bordat). Le 12 janvier 1883, Joseph Bernard, considéré par le procureur comme l’un des principaux inculpés, présenta sa défense. Le reporter du Gaulois le décrivit ainsi : « sa figure est intelligente, il s’exprime avec assurance et énergie ». Il évoqua sa jeunesse, sa vie d’ouvrier, ses lectures (en particulier les ouvrages d’économie de Jean-Baptiste Say), ses délégations au congrès de Lyon (1878) auquel il n’avait pu participer et au congrès de Marseille (1879) où il avait combattu la solution illusoire des coopératives ouvrières. Il renouvela sa condamnation du suffrage universel, « la plus grande mystification du siècle » et conclut en affirmant : « Si un jour le peuple est obligé de descendre dans la rue pour défendre ses droits à l’existence, quelle que soit la condamnation qui m’attend, je déclare que je serai le premier au combat. »

Le 19 janvier, il fut condamné à cinq ans de prison, 2 000 francs d’amende et dix ans de surveillance, peine confirmée en appel le 13 mars 1883. Il fut interné à Clairvaux où il ne s’entendit pas avec Kropotkine (cf. Le Libertaire du 22 janvier 1932, lettre du 30 juin 1886 adressée par Kropotkine à Dumartheray et Herzig).

Après sa libération anticipée le 26 août 1885, Joseph Bernard se réinstalla à Lyon et se consacra à l’action éducative et surtout à la propagande syndicale. Son retour était très attendu par les militants de la FSR qui, durant l’incarcération de ses principaux chefs, s’était délitée. Mais Joseph Bernard n’adhérait plus à la théorie de la propagande par le fait, et souhaitait que l’anarchisme recentre son action sur l’éducation, le syndicalisme, et la constitution d’un programme précis. Après la libération de Bordat, qui restait fidèle à la ligne de 1881, les deux camarades s’opposèrent.

Le 13 février 1886, au cours d’un meeting anarchiste réunissant 400 participants, Bordat soutint la nécessité d’une révolution violente ; Bernard le contredit fermement, déclarant qu’il était tout aussi révolutionnaire, mais que l’anarchisme devait au préalable se doter d’une doctrine cohérente. Le mouvement anarchiste lyonnais ne tarda pas à se scinder : la fraction la plus éducationniste suivit Joseph Bernard, et la fraction la plus insurrectionnaliste, Toussaint Bordat.

Associés à des dissidents du guesdisme qui se disaient « socialistes révolutionnaires », Joseph Bernard et ses partisans fondèrent en mai 1886 la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales (voir Auguste Blonde). Le 12 août 1886, Joseph Bernard y affirma : « Il faut faire la révolution intellectuelle dans les cerveaux avant de la faire dans la rue. [...] Le parti anarchiste a préconisé la propagande par le fait : moi-même j’ai été l’un des premiers préconisateurs, mais je reconnais aujourd’hui que cette préconisation est [...] un non-sens, car il faudrait admettre qu’elle fut exécutée par la masse, ce qui est impossible ». Or, « par des faits isolés, ce ne sert qu’à faire des martyrs du socialisme ».

L’Union de la métallurgie lyonnaise délégua Joseph Bernard au congrès constitutif de la Fédération nationale des syndicats (FNS), du 10 au 16 octobre 1886 à Lyon. Le 15 octobre, il intervint dans la discussion sur les rapports entre le travail et le capital. En décochant des traits acérés aux politiciens qui prétendent apporter une aide aux travailleurs, il procéda à une analyse du capitalisme : nature du salaire, mécanisme des crises, rôle de la machine dans l’exploitation de l’ouvrier. Pour limiter le profit capitaliste, conclut-il, nous n’avons qu’une seule arme, aléatoire : la grève. « Préparons-nous donc à l’emploi de la force, instruisons-nous, car en augmentant notre valeur individuelle, nous augmentons celle de notre parti qui, profitant d’une occasion, pourra enfin dire aux capitalistes : “Messieurs, nous ne demandons plus, nous prenons”. »

En mars 1887, sans que l’on sache pourquoi, la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales cessa de fonctionner, mais des cercles d’études se maintinrent.

En octobre 1887, ces cercles, toujours constitués de socialistes révolutionnaires et d’anarchistes de tendance éducationniste, fondèrent le journal L’Égalité sociale. Peu à peu, L’Égalité sociale fédéra l’ensemble du socialisme lyonnais, aussi bien les anarchistes de tendance insurrectionnaliste de Toussaint Bordat que les blanquistes et les guesdistes. La cohabitation toutefois, ne fut pas toujours aisée et cela, ajouté aux difficultés financières, entraîna la fin du journal en mars 1888.

En décembre 1889, Joseph Bernard fonda une section lyonnaise de la Ligue franco-italienne présidée par Amilcare Cipriani*. Il se rapprocha à l’époque des blanquistes et, le 1er mai 1890, il participa à la première journée internationale des travailleurs à la tête des ouvriers serruriers. La police le qualifiait alors de « socialiste-révolutionnaire, ex-anarchiste ». Il fut d’autre part élu conseiller prud’homme.

Le 1er mai 1891, il était de nouveau dans la rue. Il fut arrêté et condamné à 16 francs d’amende pour refus de circuler et résistance aux agents (peine remise le 11 mai).

En 1904, un certain Bernard fut candidat blanquiste aux élections municipales à Lyon dans le 3e arrondissement et recueillit 667 voix. Il peut y avoir identité.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article156313, notice BERNARD Joseph [Claude, Joseph, dit] [Dictionnaire des anarchistes] par Yves Lequin, Maurice Moissonnier, Guillaume Davranche, Laurent Gallet, version mise en ligne le 7 mars 2014, dernière modification le 10 avril 2014.

Par Yves Lequin, Maurice Moissonnier, Guillaume Davranche, Laurent Gallet

SOURCES : Arch. Nat. F7/12 488 et F 12/4 662 — Arch. Dép. Rhône 4 M 2, 4 M 3, 10 M 20, Parti ouvrier, 10 M 1er mai 1890 — compte-rendu du congrès de Marseille, 1879 — Le Gaulois du 9 janvier 1883 — Lyon républicain, 13 janvier 1883 — Benoît Malon « Le congrès de Marseille », La Revue socialiste n° 23, novembre 1886 —compte-rendu du Ier congrès de la FNS, Lyon, 1886 — Hubert-Rouger, La France socialiste tome III, « Les Fédérations », Quillet, 1921 — Marcel Massard, Histoire du mouvement anarchiste à Lyon (1880-1894), DES, Lyon, 1954 — Pierre Barral, Le Département de l’Isère sous la Troisième République, Armand Colin, 1962.

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