BARBÉ Alphonse, Joseph [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, notice complétée par Rolf Dupuy et Guillaume Davranche

Né le 17 décembre 1885 à Vannes (Morbihan), mort le 21 novembre 1983 à Falaise (Calvados) ; marchand forain ; anarchiste et pacifiste ; défenseur des objecteurs de conscience.

Aîné d’une famille de six enfants, Alphonse Barbé, après avoir obtenu son CEP, dut gagner sa vie. Il travailla au côté de son père comme ouvrier meunier et son salaire aida à faire vivre la famille. À 18 ans, il s’engagea dans les Équipages de la Flotte, et, après son service militaire qu’il termina à Alger, il revint en Bretagne où il reprit un temps son ancien métier. Puis il trouva à Cancale un emploi de représentant pour la vente à crédit. À l’occasion d’une grève, dans cette ville, des pêcheurs de morues, il entra en relation avec les milieux syndicalistes de Saint-Malo. Cette rencontre décida de son destin.

En 1912, il gagna Paris et obtint une place de triporteur pour le compte d’un magasin. Après avoir assisté à une conférence de Sébastien Faure, il adhéra au mouvement libertaire. Il se lia d’amitié avec l’anarchiste Émile Poulain* et tous deux se firent marchands forains, mais l’entreprise n’eut pas le succès escompté. Barbé osa alors, avec l’un de ses frères, une nouvelle tentative qui cette fois réussit. Les deux frères se fixèrent à Caen.

En 1914, lors de la déclaration de guerre, Barbé rejoignit Paris avec Eugène Jacquemin, persuadé qu’une insurrection ouvrière empêcherait la mobilisation. Déçu, il rejoignit son régiment à Vannes et fut blessé sur le front de Champagne en septembre 1915.

Affecté au 116e Régiment d’infanterie, Alphonse Barbé déserta le 18 septembre 1916. A Paris, où il vécut sous le nom de Jean Peckers, il se joignit aux activités pacifistes des Amis du Libertaire.

En juin, il participa à une opération pacifiste ambitieuse : l’édition clandestine d’un numéro du Libertaire (voir Claude Content). Il fut arrêté dans le coup de filet qui s’ensuivit, sa véritable identité fut découverte, et il comparut en correctionnelle avec plusieurs camarades. Le 11 octobre, il fut condamné à dix-huit mois de prison. Barbé, qui avait été condamné pour « propos alarmistes et usurpation d’état civil », vit sa peine portée à trois ans de prison le 3 décembre 1917 par la Cour d’appel de Paris.

Il resta un an à la Santé puis un an à Clairvaux. Amnistié en 1919, il fut néanmoins transféré le 23 octobre à Nantes pour y répondre de sa désertion. En janvier 1920, le conseil de guerre de Nantes le condamna à un an de prison. Il se réclamait alors de l’« objection de conscience », un concept nouveau à l’époque. Dans une lettre de 1971 (peut-être adressée à André Bernard), il raconte que cela lui « valut 30 jours de mitard » et la « visite du général commandant la place militaire de cette région qui voulut connaître l’olibrius qui osait réclamer les droits de la conscience ». A Nantes, un meeting en sa faveur rassembla près de 2000 auditeurs.

À sa libération, Alphonse Barbé retourna à Caen où vivait sa compagne et reprit son métier de forain et se rapprocha du PCF. A son congrès du 23 janvier 1921, la fédération communiste du Calvados le désigna à la commission de propagande. Avec Claude Content, il prit alors la direction du journal régional Le Populaire normand qui appartenait, dit Le Libertaire du 15 septembre 1922, « moitié aux syndicats et moitié à la fédération communiste du Calvados ». Barbé y écrivit plusieurs articles réticents à l’égard du gouvernement soviétique et, dès avril 1922, Content et Barbé étaient brouillés avec les communistes, qu’ils accusaient de vouloir contrôler la CGTU. Dans Le Populaire normand, ils annoncèrent qu’ils abandonnaient la direction du journal, dont les communistes voulaient faire « un organe de parti », alors que les syndicalistes révolutionnaires voulaient qu’il soit « un journal d’éducation et d’action révolutionnaire qui inviterait les travailleurs à ne compter que sur eux-mêmes ».

Alphonse Barbé se lança ensuite dans une aventure éditoriale qui allait durer treize ans. En octobre 1923, il cofonda, avec Claude Content, Émile Bauchet* et Émile Poulain, Le Semeur de Normandie, sous-titré « organe de libre discussion ». Lors des législatives d’avril 1924, ce journal publia un article de Barbé, Content, Devaldès* et Bergeron appelant à voter pour le Cartel des gauches, en vue d’obtenir l’amnistie des prisonniers politiques. Le Libertaire du 7 mai 1924 condamna cette initiative ; le désaccord s’accentua et ce fut la rupture. Victor Serge, dans L’Humanité du 22 mai, ne manqua pas d’y voir « un nouveau symptôme de la dégénérescence de l’anarchisme français ».

En octobre 1925, pour son n°50, le journal se rebaptisa Le Semeur contre tous les tyrans. En 1927, Barbé quitta Caen pour Falaise, où Le Semeur fut désormais domicilié. En janvier 1931, pour son n°177, le sous-titre changea et devint « organe bimensuel de culture individuelle ». Le journal, qui compta de nombreux contributeurs, se montrait particulièrement favorable à l’objection de conscience comme moyen de lutte antimilitariste, à une époque où une majorité du mouvement libertaire était hostile à cette tactique. Le Semeur publia sur le sujet deux numéros spéciaux, en janvier 1932 (n°198) et en février 1934 (n°245), et soutint les luttes des objecteurs.

En parallèle du Semeur, Alphonse Barbé écrivit à l’occasion dans divers titres de la presse libertaire : L’Idée Anarchiste de Lucien Haussard* en 1924, Germinal d’Amiens (voir Georges Bastien), Germinal (Toulon 1930-1932), La Patrie Humaine (Paris, 1931-1939) et Le Réfractaire (Paris, 1927-1932).

Après l’incendie du Reichstag, le 28 février 1933, Alphonse Barbé fut à l’origine de la campagne menée en France pour la défense de Marinus van der Lubbe. Il publia de nombreux article dans Le Semeur (et particulièrement le numéro spécial 236) et édita deux brochures : Marinus van der Lubbe, prolétaire ou provocateur ? et Le Carnet de route d’un Sans-patrie, journal de voyage en Europe du jeune militant, publié après sa mort sous l’égide du Comité international Van der Lubbe (France) dont H. Cadiou était secrétaire.

Le 281e et ultime numéro du Semeur parut le 28 novembre 1936 (selon Jean Maitron). En décembre, Alphonse Barbé quitta en effet Falaise pour Perpignan où il assuma, non sans difficultés, pendant six mois, le secrétariat général des Espagnols réfugiés en France. Il semble donc avoir pris ses distances avec le pacifisme intégral vers lequel il inclinait jusque là.

De novembre 1937 à février 1938, il publia quatre numéro d’un bulletin intitulé Lu dans la presse libertaire-syndicaliste espagnole qui reproduisait des textes parus dans les journaux révolutionnaires en Espagne et les communiqués de la CNT et du mouvement libertaire espagnol. Dans le 4e numéro, Barbé commentait : « J’ai fait le service du bulletin à un millier de lecteurs et sympathisants aux idées libertaires-syndicalistes. En réponse à ces envois, j’ai eu de nombreuses lettres de sympathie et d’encouragement [...] en revanche, peu d’abonnements me sont parvenus... » Un n° 5, entièrement consacré au Plenum économique de la CNT était annoncé pour le 15 mars 1938, mais on n’a pu en trouver aucun exemplaire.

Alphonse Barbé rejoignit alors le comité de rédaction de L’Espagne nouvelle (publié à Nîmes de février 1937 à septembre 1939) aux côtés de Jean Dautry*, Aristide Lapeyre*, Paul Lapeyre* et André Prudhommeaux.

Après-guerre, Alphonse Barbé collabora à diverses publications anarchistes et pacifistes dont Les Cahiers du pacifisme (Paris, 1946-1963) organe de la Ligue d’action pacifiste et sociale et section française de l’Internationale des Résistants à la Guerre (IRG), Ce qu’il faut dire (Paris, 1944-1948) publié par Louis Louvet*, Défense de l’Homme (1947-1963) de Louis Lecoin et Louis Dorlet*, L’Unique (1945-1956) d’E. Armand, Le Monde libertaire (lancé en octobre 1954), Pensée et Action (Bruxelles, 1945-1952) publié par Hem Day, Les Nouvelles Pacifistes (Paris, 1949-1950) organe de la Confédération générale pacifiste, Le Rebelle (Épinay-sur Seine, 1945) publié par Le Bot*.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article15631, notice BARBÉ Alphonse, Joseph [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, notice complétée par Rolf Dupuy et Guillaume Davranche, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 25 janvier 2016.

Par Jean Maitron, notice complétée par Rolf Dupuy et Guillaume Davranche

ŒUVRE : Conversation entre un Français moyen et un pacifiste intégral, Le Semeur, Falaise, [1936] — Le Problème démographique et la paix, éd. A. Barbé, Falaise, 1946 — Les Apprentis-Sorciers : bref aperçu sur le progrès, Groupe syndicaliste libertaire de propagande par la brochure, Falaise, [1954] — Faire l’unité européenne, c’est assurer la paix, s. éd., Falaise, 1956 — L’Illusion colonialiste, Cahiers de Contre-courant, 1958 — Où va notre civilisation de progrès scientifique, technique de consommation ? [« pamphlet pessimiste »], chez l’auteur, Falaise, 1969 — L’Art de vieillir, conseils pratiques pour atteindre le grand âge, s. éd., Falaise, [1976].

SOURCES : Arch. Nat., F7/13091, F7/13606, rapport du 28 décembre 1919. — Le Libertaire, revue de synthèse anarchiste, n° 43, janvier 1984. — Renseignements fournis par Alphonse Barbé lui-même. — René Bianco, Un siècle de presse... , op. cit. — lettre d’Alphonse Barbé (peut-être à André Bernard), du 23 septembre 1971 (Cira de Lausanne) — État civil — notes de Marianne Enckell.

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