Né le 6 septembre 1911 à Bordeaux (Gironde), mort le 2 janvier 1999 à Marseille (Bouches-du-Rhône) ; représentant de commerce ; anarchiste individualiste ; animateur du réseau anarchiste du Midi sous l’Occupation.

André Arru (1942)
Arch. Sylvie Knoerr
Issu d’une famille très modeste de Bordeaux, Jean-René Saulière fut de bonne heure pupille de la nation, puisque son père fut tué à Verdun en mai 1916, à l’âge de 29 ans. Sa mère le confia alors à ses grands-parents, qui l’élevèrent tant bien que mal. À 13 ans, il quitta le lycée Montaigne pour suivre des cours de comptabilité et de dactylographie à l’école Jamet-Buffereau, puis il travailla comme employé de bureau.
En 1929, il se fit embaucher comme représentant de commerce. En 1933, à l’issue de son service militaire, il prit contact avec les anarchistes bordelais et assista à des conférences données par Sébastien Faure. Il adhéra peu après aux Jeunesses libertaires dont il devait, en 1938, devenir le secrétaire avec Laurent Lapeyre*. Dès cette époque il fut également actif à la Solidarité internationale antifasciste (SIA) animée par Louis Lecoin et milita pour le contrôle des naissances. L’affaire des stérilisés de Bordeaux l’incita à se faire vasectomiser avec plusieurs de ses camarades dès la libération du docteur Bartoseck, fin 1937.
En 1939, Jean-René Saulière publia un petit fascicule, L’Unique et sa propriété de Max Stirner, qui indiquait son inclination pour l’individualisme. Il se consacra alors à la création, avec Aristide Lapeyre* et Gérard Duvergé*, d’une école expérimentale, L’Envol, dont il était prévu d’ouvrir les portes à Feugaroles (Lot-et-Garonne) le 1er octobre 1939. La déclaration de guerre, le 1er septembre, les en empêcha.
Refusant d’obéir à l’ordre de mobilisation, Saulière se cacha plusieurs mois à Bordeaux puis, muni pour tous papiers d’un livret militaire de réformé que lui avait remis un de ses camarades, Marcel, André Arru, il partit en train pour Marseille où il arriva le 13 février 1940. Quelques jours après, il se fit embaucher sous cette nouvelle identité comme gérant d’une petite station d’essence située au 46, route Nationale, dans le quartier Saint-Loup, qui au cours de la guerre devait être transformée en atelier de réparation de cycles. Dès lors, Saulière réussit à se faire délivrer de vrais papiers au nom de Arru et il entra en contact avec les anarchistes locaux, ou réfugiés à Marseille comme Voline ou Armand Maurasse*, un compagnon bordelais originaire de Saint-Domingue, démobilisé de Syrie, qu’il hébergea chez lui.
Assez rapidement se constitua ainsi un groupe anarchiste clandestin qui se réunit à son domicile, confectionnant des tracts tirés d’abord à la gélatine. Se faisant passer pour un VRP, André Arru voyagea alors beaucoup pour tisser des liens entre ce groupe de Marseille et ceux des villes voisines (Toulon, Nîmes, Montpellier) puis étendit le réseau dans toute la zone dite libre (Perpignan, Toulouse, Agen, Foix, Lyon, Saint-Étienne) et même jusqu’à Paris. Partout, de petits noyaux militants se mirent ainsi en relations avec le groupe de Marseille. En juillet 1943, ce réseau anarchiste organisa un congrès clandestin à Toulouse. Il se réunit pendant deux jours dans la petite ferme appartenant d’Alphonse Tricheux*, et reçut même deux délégués de Paris, du groupe animé par Henri Bouyé.
Pendant toute cette période, André Arru fit imprimer à Toulouse, par les frères Raoul et Antonin Lion* des affiches, des tracts et une brochure de 45 pages, intitulée Les Coupables. Il assurait lui-même le transport et la répartition à tous ses contacts de ce matériel de propagande qui était ainsi diffusé assez largement. En juin 1943, il fit également imprimer le n° 1 d’une publication anarchiste intitulée La Raison, se présentant comme l’organe d’une « Fédération internationale syndicaliste révolutionnaire ».
André Arru-Saulière avait par ailleurs organisé à son domicile une officine de fabrication de faux documents (cartes d’identité, bulletins de naissance, actes de naturalisation, ordres de mission, etc.) qui rendit de précieux services à quantité de personnes en difficulté. En même temps, il hébergea de nombreux proscrits (Juifs, réfugiés politiques de toutes nationalités). Malheureusement, une famille à laquelle il avait fourni de faux papiers fut dénoncée, arrêtée et le dénonça à son tour. La police perquisitionna son domicile le 3 août 1943 et procéda à son arrestation ainsi qu’à celles de sa compagne Julie Viñas* et d’Étienne Chauvet*, un autre militant anarchiste en rupture de Service du travail obligatoire qui travaillait alors avec lui. Interrogés pendant plusieurs jours, les deux hommes reconnurent les faits qui leur étaient reprochés sans donner aucune autre indication à la police et finalement furent incarcérés. André Arru et son camarade se retrouvèrent donc au quartier politique de la prison Chave à Marseille. Mais, parce qu’ils étaient tous deux anarchistes — et donc « non patriotes » — ils furent laissés pour compte par les communistes lors de l’évasion collective de mars 1944.
Transférés alors à la maison d’arrêt d’Aix-en-Provence, ils s’en évadèrent avec une trentaine d’autres détenus, grâce à la complicité d’un gardien, dans la nuit du 24 au 25 avril 1944. Tous trouvèrent refuge un moment à Lambruisse, près de Vauvenargues, dans une ferme tenue par Marcel Grégori*, anarchiste d’origine italienne, puis se cachèrent près de là, dans le maquis, pendant trois semaines. Étienne Chauvet gagna ensuite le Vaucluse où il avait un point de chute tandis qu’André Arru se rendait à Lorgues (Var) au domicile de l’anarchiste Louis Coder*. Celui-ci le mit en rapport avec des résistants locaux qui lui fournirent des papiers et un ordre de mission au nom d’André Suchet, grâce auxquels il partit alors pour Toulouse en juin 1944. Il y fut hébergé, avec Julie Viñas libérée entre-temps, par Marcelle et René Clavé*. Il s’intégra au groupe anarchiste local également clandestin et reprit sans attendre son activité militante. C’est ainsi que dans les jours mêmes de la libération de la ville fut diffusé le « Manifeste des groupes libertaires de la région toulousaine ». 
Avec la Libération, Arru travailla à la réorganisation du mouvement anarchiste. Inquiet de l’orientation politique que prenaient les anarchistes parisiens (voir Henri Bouyé), le réseau du Midi convoqua, les 29 et 30 octobre 1944, un « pré-congrès » à Agen. Dans une lettre du 1er janvier 1985 à Pascal Bedos, Arru devait raconter que le « pré-congrès d’Agen avait été mis sur pied [...] parce que nous avions eu vent de discordes existantes à Paris entre la tendance dure représentées par Bouyé, Laurent, etc. et la tendance large, ouverte, par Louvet Louis, Simone Larcher, etc. » André Arru participa à ce « pré-congrès » qui concilia les tendances et mandata une commission administrative provisoire, avec Bouyé, pour reconstituer le mouvement libertaire français.
À la même époque, Aristide Lapeyre et André Arru tentèrent, à la demande du Mouvement libertaire espagnol en exil, de remettre sur pied la section française de la SIA. Un poste de permanent de SIA fut créé en novembre 1944, et occupé par Arru, qui organisa un premier congrès au printemps 1945. Puis, suite à des désaccords avec la direction de la CNT, Arru démissionna en mai ou juin 1945 et, finalement, la SIA resta à l’état larvaire.
Par la suite, André Arru et le groupe de Marseille furent des adhérents réticents de la Fédération anarchiste, leur sympathie allant plutôt au Mouvement Égalitéde Louis Louvet, avec lequel il se solidarisa lors du congrès national des 6 et 7 octobre à Paris. Entre octobre 1945 et début 1946, les groupes du Midi bataillèrent pour saborder la FA au bénéfice d’un regroupement plus large sur le modèle de ce que proposait Louvet. Le bras de fer continua après l’autodissolution du Mouvement Égalité et l’entrée de Louvet à la FA puisqu’au IIe congrès de la FA à Dijon du 13 au 15 septembre 1946, Arru, Lapeyre et Louvet affrontèrent durement Henri Bouyé.
Les tensions s’apaisèrent avec l’arrivée de Georges Fontenis au secrétariat général de la FA.
En 1947, jugé pour son insoumission par le Tribunal militaire, Saulière fut acquitté en raison de son aide aux personnes pourchassées, et reprit son identité. Professionnellement, il fut de nouveau Jean-René Saulière, mais garda, dans le milieu militant, son pseudonyme André Arru.
Durant les années suivantes, en plus du groupe Marseille-Centre, André Arru assura un temps le secrétariat et la coordination de la propagande pour la 12e Région de la FA. Il collabora au Libertaire principalement entre 1949 et 1951, donnant surtout des articles anticléricaux.
Dans les luttes de tendances qui déchirèrent la FA en 1952-1953, André Arru et le groupe de Marseille s’opposèrent à la tendance Fontenis aux côtés d’Aristide Lapeyre, de Maurice Laisant et de Maurice Joyeux.
Après le congrès FA de Bordeaux qui, en juin 1952, assura la majorité à la tendance Fontenis, le groupe FA de Marseille s’efforça de préciser sa ligne politique. Le 18 octobre, il rédigea une profession de foi individualiste, inspirée de la pensée d’E. Armand, qu’il publia dans L’Entente anarchiste n°2 (30 novembre 1952) et qui stipulait : « Les principes positifs de l’anarchie tendent à conduire l’être vers le mieux, le beau, le bien, le juste, l’utile, l’agréable. [...] Les principes négatifs sont le refus des instincts néfastes. Ils tentent [sic] donc à faire disparaître le pire, le laid, le mal, l’injuste, le nuisible, le douloureux. [...] En considération de ces principes positifs et négatifs, il est indispensable que l’anarchiste, en tant qu’individu, cherche à devenir l’être conscient en voie d’émancipation, tendant vers la réalisation d’un type nouveau : l’homme sans dieu ni maître, sans foi ni loi [...]. »
Fin 1953, Arru et le groupe de Marseille-Centre participèrent à la constitution de la nouvelle FA.
De 1956 à 1959, il géra une librairie-papeterie, La Boîte à bouquins, où Georges Brassens vint faire une séance de signatures. Mais l’affaire marcha mal, et il préféra reprendre son métier de VRP.
Le 15 janvier 1959, dans une longue lettre-bilan à Maurice Laisant, il affirma renoncer au militantisme anarchiste, ayant perdu ses illusions. Il constatait que la FA, au lieu de se contenter d’être un « milieu ambiant », persistait à se conduire comme une organisation politique, puisqu’elle s’était opposée à la prise de pouvoir de De Gaulle. Il disait également être désormais hostile à la révolution parce que « lorsqu’on détruit le pouvoir d’autrui, on le prend en même temps : ce qui est la négation de la philosophie anarchiste ». Revenant à Stirner qui restait son « auteur de chevet », il ne lui était « plus possible d’être un “anarchiste social” et de faire de la propagande dans ce sens. »
À partir de 1960, André Arru devint très actif à la Libre Pensée, dont, de 1963 à 1966, il fut membre de la commission administrative nationale et délégué à la propagande. Il parcourut ainsi la France entière pour donner des conférences ou organiser des manifestations (expositions, etc.).
Il délaissait alors la FA à laquelle il restait attaché par sentimentalisme. En 1965, le groupe de Marseille auquel il était adhérent lui demanda de faire acte de présence ou d’adhérer individuellement à la FA. Il préféra démissionner.
En 1973, la fédération des Bouches-du-Rhône de la Libre-Pensée prit son autonomie, pour protester contre l’impunité d’un membre du comité national accusé de malversations. Arru en demeura l’un des principaux animateurs jusqu’en 1982.
En 1983, il adhéra à l’Association pour le droit à mourir dans la dignité.
Lors de la guerre du Golfe, André Arru-Saulière participa activement à la constitution de l’Union pacifiste des Bouches-du-Rhône.
Il se maria le 25 mai 1994 à Marseille, avec Sylvie Knoerr. Sentant ses facultés intellectuelles diminuer, il mit volontairement fin à ses jours et fut incinéré au cimetière Saint-Pierre de Marseille dix jours plus tard. Selon ses vœux, ses cendres furent dispersées en mer.

ŒUVRE : René Saulière, L’Unique et sa propriété de Max Stirner, Lucifer, 1939.

SOURCES : État civil de Bordeaux. — Témoignage de l’intéressé — Archives André Arru (IISG). — Madeleine Baudoin, « Témoins de la Résistance en région 2. Intérêt du témoignage en histoire contemporaine », thèse d’État, Aix-en-Provence, 1977. — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France tome II, Gallimard, 1975 — Bulletin du CIRA n°21-22 et 23-25, 1985. — René Bianco, « Cent ans de presse anarchiste d’expression française », thèse d’État, Aix-en-Provence, 1988. — Sylvie Knoerr-Saulière et Francis Kaigre, Jean-René Saulière dit André Arru, un individualiste solidaire (1911-1999), coédition du CIRA et des Amis d’André Arru-Libre pensée autonome des Bouches-du-Rhône, 2004. — Georges Fontenis, Changer le monde, Alternative libertaire, 2008. — site web Les Archives André Arru — notes de Sylvie Knoerr-Saulière.

René Bianco, notice complétée par Guillaume Davranche

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