Né à Lyon (Rhône) le 21 avril 1869, mort au bagne de Guyane le 16 novembre 1898 ; propagandiste anarchiste.

Né d’une malheureuse famille ouvrière, Anthelme Girier s’enfuit à treize ans de la maison paternelle. Il fut condamné à huit jours de prison pour vagabondage. Tout jeune — il avait quatorze ans — il fréquenta les réunions organisées par les anarchistes lyonnais ; il y prit la parole, il était éloquent, on l’écoutait. À ce propos, un voyageur qui visita le bagne et laissa des portraits peu flattés des forçats anarchistes — dit de lui :
« J’eus alors un régal artistique d’entendre un morceau de véritable éloquence. Positivement ce garçon possède à un rare degré le don de la parole : en l’écoutant, je ne savais ce que je devais admirer davantage, ou de son talent naturel et de son accent pénétrant ou de la folie de ses paradoxes et de l’absurde monstruosité de ses théories. » (Paul Mimande, Forçats et Proscrits. Paris, 1897, pp. 75-76).
À la suite d’une altercation avec un commissaire de police, on l’enferma dans une maison de correction ; il en sortit vers le milieu de l’année 1886. Il trouva du travail à Lyon, mais il fut renvoyé quand son patron apprit qu’il était anarchiste. Pendant des mois, Girier mena la vie du trimardeur. Pour un discours tenu dans une réunion publique il fut condamné par contumace, le 12 novembre 1888, par la cour d’assises du Rhône, à un an de prison. Il alla à Paris, puis dans le Nord où il se fit appeler Lorion. Il était en 1890 le principal rédacteur du journal Le Bandit Du Nord (Roubaix, 2 n°, 9 & 16 février) dont le gérant était Donolet et l’administrateur Vercruyze. Il y poursuivit la propagande anarchiste et fut à nouveau condamné, par défaut. Lorion se réfugia alors au Havre. Il allait être arrêté en 1890 dans des circonstances racontées par Liard-Courtois* dans son livre Souvenirs du bagne : « Un certain jour il y reçoit un numéro du moniteur du parti guesdiste, Le Cri du Travailleur. Il y est dénoncé comme mouchard… Girier bondit sous l’unjure… Girier était à l’abri. Il quitte son refuge, prend le train pour Roubaix et y organise une réunion publique où il convoque ses dénonciateurs. Cependant la police le guette ; il va être arrêté. Se laisser arrêter sans résistance, c’est confirmer les horribles soupçons. Il reçoit donc la police à coups de revolver, blesse l’un des agents. Il réussit à leur échapper. Au moment d’atteindre la frontière belge, il est pris. » Le 17 décembre 1890, la cour d’assises de Douai le condamnait à dix ans de travaux forcés et à la rélégation.
Au bagne de Guyane, il fut interné au Maroni puis aux îles du Salut et put à plusieurs reprises entrer en contact avec Clément Duval qui l’aida à surmonter de fortes fièvres et qui écrivit dans ses mémoires « aimer Girier comme un fils » ; il tenta à plusieurs reprises de s’évader avec lui. Lors d’un projet d’évasion en 1893 de Duval et Vittorio Pini*, Girier avait fait part de son intention de ne pas y participer : « Ce plan est très bien pour des camarades dans votre cas : quant à moi je suis jeune et ai une petite peine relativement à vous… quand je serai libéré, je resterai dans la colonie, y ferai de la culture et démontrerai l’incurie de l’administartion, et en profiterai pour faire de la propagande active. Il y a de la besogne à faire ici comme ailleurs et je m’y donnerai tout entier… nos efforts ne seront pas vains, auront une répercussion jusque dans la métropole, où il y a des amis qui nous aideront à mener à bien notre propagande. Ah je ne me le dissumule pas, la tâche est aride. Il faut retirer de tous ces cerveaux les préjugés, les erreurs, le fanatisme que les missionnaires ont incrusté chez ce peuple. Par notre conduite, nous saurons nous faire aimer de cette population qui viendra à nous, nous écoutera, et plus tard ils seront nos défenseurs contre nos adversaires… Ce sera la lutte à mort, car nous irons jusqu’au bout, et si nous succombons, ce sera par les balles, et non dans les cachots. Nous ne rentrerons jamais dans cet enfer, dont je souhaite que vous sortiez de suite, mes bons amis, et pour cela désire de tout cœur que votre plan réussisse ».
En octobre 1893 Girier était envoyé à l’île Saint-Joseph où il allait travailler comme jardinier et le 11 novembre participait avec d’autres compagnons à une causerie nocturne pour l’anniversaire des martyrs de Chicago pendus le 11 novembre 1887.
Le 2 juillet 1894, 75 condamnés de l’ile Saint Joseph refusaient de sortir de leurs cases pour aller aux chantiers ; le surlendemain, on trouvait dans une bouteille le message suivant adressé au surveillant chef du camp : « Nous avons appris que Paridaën* qui a refusé le travail, est mis en cellule et qu’on menace de lui supprimer ses vivres. Un de ces jours nous allons vous prouver que nous saurons défendre nos droits et nous faire justice nous-mêmes, car nous sommes des hommes…Vive l’anarchie ». Selon l’administration pénitentiaire, ce billet avait été dicté par Girier, écrit par Lepiez* et déposé par Simon*. Le 1er octobre suivant le compagnon Briens* était blessé mortellement par le gardien Mosca. Les 21 et 22 octobre les forçats anarchistes se révoltaient et tuaient Mosca : dans les affrontements étaient tués douze détenus dont Garnier, Simon dit Biscuit, Chevenet*, Meyrueis*, Thiervoz, Léauthier*, Lebeau*, Mazarguil et Marpaux*. Girier, considéré comme « l’âme du complot » était condamné à la peine de mort en juin 1895 avec Bernard Mamert considéré comme étant l’un des assassins de Mosca. Pendant huit mois, de juillet 1895 à février 1896, il attendit, chaque matin, son exécution. Il y rédigeait son journal sous forme de lettres qu’il adressait à Me Sévère, son défenseur, qui ne l’abandonna pas, et les publia dans Le Libertaire (en particulier dans les n°23 et 24 du 18 et 25 avril 1896) :
23 octobre 1895 : « Ce n’est pas pour ce matin ; encore 24 heures à vivre. »
25 octobre 1895 : « 8 heures du soir — arrive un bateau dont j’entends le sifflet, puis j’entends crier " Voilà la chaloupe ! " C’est elle qui vient d’ordinaire pour cette besogne (...) c’est pour demain. » 3 novembre 1895 : « Si toutefois une commutation de peine venait à se produire, n’y aurait-il pas moyen de lutter encore pour de nouveaux délais ? Songez que les cinq années qui m’échoiraient sous la forme de réclusion seraient ma mort (...) » Novembre 1895 : « Si vous saviez ce qu’on me fait souffrir, c’est atroce (...) Une seule et dernière chose : si par malheur survenait une commutation, Maître Sévère, je vous en conjure, ne m’oubliez pas, tirez-moi du bagne, ou mon agonie y sera atroce et ma mort horrible (...) »
Le 16 janvier 1896, la peine capitale prononcée contre lui fut commuée en cinq ans de réclusion cellulaire ; ce n’est qu’en février que Girier apprit la commutation de sa peine. À Paris, son défenseur et ses amis s’efforcèrent d’obtenir un adoucissement à son sort. On leur répondit que Girier-Lorion était devenu fou. Il n’en était rien et Le Journal du 13 juin 1897 publia une lettre de Girier que ce dernier terminait en appelant « Au secours ! » (lettre du 1er mai 1897). Liard-Courtois qui parla longuement de lui dans ses Souvenirs du bagne le vit une dernière fois en novembre 1898. Il mourut peu après, le 16 novembre 1898.

SOURCES : Arch. PPo., B a/1096 — ANOM, matricule 24636 — J. Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste..., op. cit. — Liard-Courtois, Souvenirs du Bagne, Paris, 1903. — Le Père Peinard, 25 avril-2 mai 1897 ; 6-13 mars 1898 ; 26 février-5 mars 1899. — Le Libertaire, 2, 16 et 23 novembre 1929 — Clément Duval, Moi Clément Duval, bagnard et anarchiste…, op. cit. — R. Bianco, "Un siècle de presse…", op. cit.

Jean Maitron, notice complétée par Rolf Dupuy et Marianne Enckell

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