Né le 2 avril 1899 à Loches (Indre-et-Loire), mort le 28 octobre 1987 à Saint-Maurice (Val-de-Marne) ; correcteur ; anarchiste et syndicaliste.

Au début des années 1920, Fernand Fortin fit partie à Loches, en Touraine, du Groupe d’éducation social créé à la fin du XIXe siècle par des socialistes révolutionnaires et des libertaires de Tours. Il en fut un des animateurs au moins jusqu’en 1928.
En 1925, il s’installa à Paris et collabora aux revues L’En-Dehors et L’Insurgé. Proche des mouvements néomalthusiens et partisan de l’amour libre, dont il se fit régulièrement l’écho, il rencontra cette année-là Georgette Kokoczinski*, dite Mimosa, qui fut quelque temps sa compagne. On lui doit la transcription du journal intime de Mimosa, après son décès en octobre 1936 à Perdiguera, en Espagne, où elle servait dans le Groupe international de la colonne Durruti.
À Paris, Fernand Fortin fut embauché comme correcteur au journal Le Quotidien et à LÈre nouvelle d’E. Armand, d’où il fut licencié pour ses absences. En juin 1928, il fut admis au syndicat CGT des correcteurs, et en novembre 1931 à la FFTL.
Entre 1927 et 1935, son caractère vif valut à Fortin de multiples condamnations pour violences et outrages, mais aussi la réprobation de beaucoup de ses camarades anarchistes. Sa radiation du syndicat des correcteurs fut envisagée à la suite d’une rixe avec son confrère Nicolas Platon-Argyriadès.
En 1929, il fut secrétaire d’un groupe éphémère, les Jeunesses anarchistes autonomes et, en avril 1930, assista au congrès de l’Union anarchiste communiste révolutionnaire (UACR).
En décembre 1929, il cofonda La Revue anarchiste avec l’anarchiste illégaliste Georges Salanson*. Selon la police et certains militants libertaires, ce périodique fut en partie financée par les larcins de Salanson. En 1932, ce dernier se mit « au vert » après avoir cambriolé la recette d’un notaire de Saint-Denis, et Fortin assuma la direction de la revue avec G. Styr-Nhair*.
Dès 1930, la revue s’était étoffée d’un réseau de lecteurs et de sympathisants, les Amis de la Revue anarchiste, que Fortin et Styr-Nhair envisagèrent pendant un temps de transformer en un nouveau groupe libertaire, dénommé l’Entente anarchiste.
Le 19 juillet 1930, Fortin épousa Léa Feldman* à Gennevilliers.
Entre 1933 et 1935, il tenta d’obtenir, sans succès, un passeport pour l’Espagne pour s’y installer.
Pour un violent article intitulé « Mon point de vue », Fortin fut condamné à six mois de prison en juillet 1935 pour « provocation au crime de meurtre dans un but de propagande anarchiste »en vertu des lois « scélérates » de 1894. Le gérant de la revue, Eugène Pacos*, fut condamné à 3 mois. Le jugement fut confirmé en appel en novembre.
Le 20 juillet 1936, il fut de nouveau condamné pour la reproduction d’un extrait du Manuel du soldat de Georges Yvetot. Il semble qu’il se soit caché pour échapper à sa peine.
En novembre 1936, il se réfugia en Catalogne où il retrouva Styr-Nhair qui avait créé un groupe des Amis de la Revue anarchiste. La révolution et la guerre civile en Espagne allaient l’amener à jouer un rôle important : celui d’homme-lige de la CNT au sein de la colonie française de Barcelone.
A l’époque, la politique gouvernementaliste de CNT-FAI était la cible de critiques ouvertes au sein de l’AIT (voir Pierre Besnard) et de la part du journal L’Espagne antifasciste (voir André Prudhommeaux). A Barcelone, la Section Française du Comité anarchiste international, qui prenait en charge les combattants volontaires français à leur arrivée, menaçait de devenir un foyer de contestation. En novembre, un militant de la CGT-SR de Marseille, Marcel Schlauder*, en était devenu le secrétaire. La CNT voulut le flanquer d’un homme de confiance, acquis à sa ligne. Ce fut Fernand Fortin. Le 14 décembre 1936, il fut désigné cosecrétaire de la Section française.
Au meeting international de Gran Price, le 17 décembre 1936, il expliqua : « Ici, à Barcelone, il est un organisme qui relie entre eux les camarades français et les camarades espagnols : c’est la Section française. Si même, en France, le mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste était divisé, ici, sur le dernier pallier avant d’arriver sur le champ de bataille, il n’existe pas de division. »
Avec l’appui de la CNT, Fortin acquit rapidement une place prépondérante dans la Section française, phagocytant la plupart des postes clefs. Il dirigea ainsi les émissions en français de Radio CNT-FAI jusqu’à sa fermeture, en mai 1937 par la Généralité de Catalogne. Il se chargea également du Bulletin d’information (en langue française) de la CNT « nouvelle édition » qui devait compter 50 numéros pour un tirage variable situé entre 500 et 2 000 exemplaires imprimés par le comité régional de la CNT. A sa disparition, le 1er janvier 1938, La Nouvelle Espagne Antifasciste devait prendre la suite.
En janvier 1937, il fut nommé délégué à la propagande de la Section française par Bernardo Pou et Augustin Souchy, c’est-à-dire directement par la CNT.
A ce moment, la Section française se déchirait de plus en plus à propos de la stratégie gouvernementaliste de la CNT-FAI. Tout en en restant cosecrétaire, Fernand Fortin impulsa, le 9 janvier, le Groupe français de la CNT, avec Félix Danon* et Styr-Nhair. Il s’agissait de réunir les Français syndiqués à la CNT (lui-même était adhérent du syndicat des journalistes), afin de les soustraire à l’influence du groupe barcelonais de la CGT-SR, trop critique vis-à-vis du gouvernementalisme. La première réunion du Groupe français de la CNT eut lieu le 18 février à la Casa CNT-FAI et, jusqu’en 1939, il reçut une cinquantaine d’adhésions. Le rôle principal du Groupe français fut d’assurer une protection relative aux étrangers menacés par la répression stalinienne — plusieurs Français du POUM l’intégrèrent dans ce but.
Le 11 février 1937, Fernand Fortin et Marcel Schlauder furent reconduit comme secrétaires de la Section française. Fortin coprésida la réunion extraordinaire des miliciens du 9 mars, destinée à répondre aux critiques contre la militarisation des milices, et à régler les problèmes qu’elle posait aux volontaires étrangers.
La Section française éclata ensuite. Schlauder tenta de constituer une nouvelle Section française avec ses camarades de la FAF et de la CGT-SR, mais elle ne fut pas reconnue par la CNT et dut se dissoudre le 13 mai 1937, après les journées de Mai.
Pendant ce temps, Fernand Fortin, était devenu un cadre des services étrangers de la CNT, et prit la tête de la nouvelle section française de propagande de la CNT-FAI. Il participa à mettre sur pied certaines sections, comme la section slave (puis russophone avec Michel Vorobieff*), s’occupa de traduction, des contacts avec le Comité Espagne libre avec la SIA (voir Louis Lecoin) et enfin du ravitaillement venu de France, avec Berthe Ascaso et son compagnon Eugène Guillot.
En mars 1937, la CNT délégua Fortin au Foyer du français antifasciste, qui s’occupait des combattants français à Barcelone. On lui doit ainsi la seule liste (non exhaustive) des miliciens français combattants en Espagne, miliciens qu’il visita plusieurs fois au front, s’occupant de leur correspondance et d’un embryon d’administration. Quand Félix Danon fut incarcéré, en mai 1937, à la Prison Modèle de Barcelone, et devint délégué des prisonniers antifascistes, Fortin fut son interlocuteur au sein de la CNT. Il s’occupa également de trafic d’armes en provenance de la France, et géra un réseau d’espionnage anarchiste au sein des Brigades internationales.
En janvier 1937 toujours, Fortin et Styr-Nhair avaient publié un manifeste résumant leur engagement et intitulé « Les Individualistes d’action ». En juin 1937, Fortin écrivait au sujet de ces « individualistes d’action » : « Ces camarades s’apparentent plus ou moins à l’école de Pierre Chardon*. Ils sont à la fois individualistes et syndicalistes. Ils tiennent compte du milieu social où ils ont à lutter constamment. Mieux, ils ont même confiance dans un communisme libertaire mais, ce qui les différencie des anarchistes communistes, c’est qu’ils ne croient pas à une réalisation rapide de ce communisme libertaire. Ils tendent vers cette réalisation mais sans se faire d’illusions ; au fond, ce sont de profonds réalistes. C’est ce qui explique que certains de ces camarades se soient si bien entendus avec les compagnons de la FAI qui, eux aussi, sont très réalistes. »
Toujours avec Danon et Styr-Nhair, Fortin créa un groupe français de la Fédération anarchiste ibérique nommé Mimosa (en hommage à son ancienne compagne). En juillet 1937, ce groupe comptait 6 membres dont un au front. Son véritable objectif était de faire entendre une voix légitimiste au sein des réunions des groupes étrangers de la FAI, dont la plupart étaient très hostiles au gouvernementalisme.
En 1938, Fortin se brouilla avec Styr-Nhair et Danon, puis avec l’Union anarchiste en France.
Il quitta l’Espagne en février 1939, peu avant la chute de Barcelone. Amer, il publia un article dans SIA en février 1939, depuis le camp d’Argelès où il fut interné quelques temps.
Par la suite, il fut secrétaire de la Fédération des locataires. En janvier 1940, il fut réadmis au Syndicat des correcteurs et en 1941, il était membre du comité syndical des Correcteurs-CGT et faisait l’objet d’une surveillance étroite de la police vichyste. Un rapport de police de janvier signale que le comité syndical des Correcteurs le jugeait « bolchevisant ».
Après guerre, le nom de F. Fortin apparut régulièrement dans les listes de souscripteurs au Libertaire. En 1948, son adresse, 54 boulevard de Belleville, à Paris 20e, figurait toujours sur les listes de domiciles d’anarchistes à surveiller. Il prit sa retraite en octobre 1964.
Le 27 décembre 1951, il épousa Aurore Prats à Paris 20e.
Décédé en septembre 1988 à l’hôpital de Charenton-le-Pont, Fernand Fortin fut incinéré au Père-Lachaise, et ses cendres dispersées au jardin du Souvenir.

SOURCES : État civil de Loches — IISG carton 142. - F7/19940508/863,dossier Fortin Fernand — CAC Fontainebleau, Fichier central de la Direction générale de la Sûreté nationale du ministère de l’Intérieur — IISG d’Amsterdam : FAI Pe 1E, 15, 17,18.5,20, 50, 53, 62 et 121 ; CNT 61, 81, 103E — Arch. PPo, Dossier GA L13 Lecoin — La Revue AnarchisteBoletìn de Informacion de la CNT y FAIBulletin d’Information en langue françaiseLe Libertaire des 24 juillet 1936 et 7 avril 1938 — Yves Blondeau, Le Syndicat des correcteurs de Paris et de la région parisienne (1881-1973), supplément au Bulletin des correcteurs n°99, 1973. — État civil.

Édouard Sill, mise à jour par Marie-Cécile Bouju

Version imprimable de cet article Version imprimable