HENRY Émile, Jules, Félix [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, notice révisée par Anne Steiner

Né le 26 septembre 1872 dans la paroisse Sant Martí de Provençals à Barcelone (Espagne), guillotiné le 21 mai 1894 à Paris (XIe arr.) ; anarchiste, propagandiste par le fait, fils du communard Fortuné Henry.

Emile Henry (1894)
Emile Henry (1894)
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Émile Henry naquit en Espagne, où son père, Fortuné Henry, qui avait pris une part active à la Commune, s’était expatrié. La famille revint en France après l’amnistie de juillet 1880. Deux ans plus tard, le père mourut laissant une veuve, Rose Caubet et trois enfants : Fortuné né en 1869, Émile, et Jules né en 1879. Boursier, Émile Henry accomplit une brillante scolarité au lycée Jean-Baptiste Say et fut bachelier à seize ans. Admissible à l’École polytechnique, il échoua à la seconde partie des épreuves, ce qui le détermina à interrompre ses études. Il occupa alors divers emplois dans l’industrie et le commerce, assez peu rémunérés.

Dans le cours de l’année 1891, il commença à fréquenter les cercles anarchistes parisiens dans lesquels évoluait son frère aîné, Fortuné, déjà connu comme un orateur de talent. En 1892, Émile Henry commença à envoyer des contributions au Père Peinard, à La Révolte, au Coup de feu, à l’En-Dehors. Il était alors très réservé par rapport à la propagande par le fait. Selon Charles Malato, rapportant une conversation privée qu’il eut en mars 1892 avec Émile Henry (The Fortnighty Review, 1er septembre 1894), il se serait montré très critique par rapport aux attentats que venait de commettre Ravachol, s’indignant qu’on puisse mettre en danger la vie d’enfants, de femmes, de travailleurs et de domestiques en posant des bombes dans les parties communes d’immeubles bourgeois.

Pourtant, le 23 août 1892, Émile Henry écrivit dans l’En-dehors, en réponse à Malatesta qui avait, dans les colonnes de ce même journal, condamné ces attentats : « Faudra-t-il que les Ravachols futurs, avant d’engager leur tête dans la lutte soumettent leurs projets à l’acceptation des Malatesta érigés en grand tribunal qui jugeront de l’opportunité ou de l’inopportunité des actes ? »

En août 1892, les mineurs employés par la compagnie des mines de Carmaux, dirigée par le baron Reille, se mirent en grève pour protester contre le licenciement d’un des leurs, Jean-Baptiste Calvignac, leader syndical et socialiste, qui venait d’être élu maire de Carmaux le 15 mai 1892. Le conflit dura plus de trois mois, jusqu’à l’obtention de sa réintégration. Cinq jours après la reprise, le 8 novembre 1892, une bombe fut découverte à Paris, avenue de l’Opéra, dans l’escalier de l’immeuble abritant les bureaux de la Société des Mines de Carmaux. Elle fut transportée au commissariat le plus proche, rue des Bons-Enfants, où elle éclata, aussitôt déposée, tuant cinq personnes déchiquetées par l’explosion.
Émile Henry, soupçonné ainsi que d’autres anarchistes, quitta Paris le lendemain de l’attentat pour se réfugier en Angleterre. La police perquisitionna son domicile et vérifia son emploi du temps, puis abandonna cette piste. Jusqu’en décembre 1893, Émile Henry séjourna tantôt à Londres ou à Bruxelles, tantôt à Paris. En avril 1893, il fréquentait à Londres, en compagnie de Matha, le club Autonomie où il défendait la propagande par le fait.

De mai à juillet 1893, il habita boulevard Morland à Paris et entreprit un apprentissage chez un serrurier.

En décembre 1893, il loua, sous le nom de Louis Dubois, une chambre villa Faucheur, rue des Envierges, dans le XXe arr. de Paris. C’est là qu’il fabriqua une bombe artisanale qu’il lança le 12 février 1894, une semaine jour pour jour après l’exécution d’Auguste Vaillant, dans la salle du café Terminus de la Gare Saint-Lazare, à une heure de forte affluence. Vingt personnes furent blessées, plus ou moins grièvement, l’une d’elle décéda des suites de ses blessures. Pris en chasse par un des garçons et par des consommateurs qui l’avaient vu jeter l’engin, Émile Henry, armé d’un poignard et d’un revolver, se défendit contre ses poursuivants, mais fut néanmoins maîtrisé et arrêté dans les minutes suivant l’attentat.

Le 23 février, il reconnaissait devant le juge d’instruction sa culpabilité dans l’attentat contre la société des mines de Carmaux. Le procès se déroula devant la cour d’assises de la Seine les 27 et 28 avril 1894. Interrogé par le Président, Émile Henry affirma avoir voulu tuer et non blesser, contrairement à Vaillant, et ne manifesta qu’un seul regret : ne pas avoir fait davantage de victimes. L’avocat général Bulot souligna qu’Henry, à l’inverse de Ravachol, Vaillant et Léauthier, était d’extraction bourgeoise et avait bénéficié d’une éducation soignée, il accusa son orgueil et son manque total de compassion envers les victimes, et requit contre lui la peine de mort.

Avant la délibération du jury, Émile Henry demanda la parole, non pour se défendre mais pour expliquer les mobiles de ses actes. Il déclara qu’à l’issue de la longue grève des mineurs de Carmaux, il avait voulu montrer « à la bourgeoisie que désormais, il n’y aurait plus pour elle de joies complètes, que ses triomphes seraient troublés, que son veau d’or tremblerait violemment sur son piédestal, jusqu’à la secousse définitive qui le jetterait bas dans la fange et le sang » et qu’il avait voulu aussi faire comprendre aux mineurs « qu’il n’y avait qu’une seule catégorie d’hommes, les anarchistes, qui ressentent sincèrement leurs souffrances et qui sont prêts à les venger, des hommes qui ne siègent pas au Parlement, comme messieurs Guesde et consorts, mais qui marchent à la guillotine ». Quant à l’attentat contre le café Terminus, c’était une réponse « aux mesures draconiennes prises par le gouvernement contre les anarchistes » à la suite de l’attentat de Vaillant contre la Chambre. La bourgeoisie n’ayant fait qu’un bloc des anarchistes, il avait choisi de ne faire qu’un bloc de la bourgeoisie : « Les bons bourgeois qui, sans être revêtus d’aucune fonction, touchent cependant les coupons de leurs obligations, qui vivent oisifs des bénéfices produits par le travail des ouvriers, ceux-là aussi doivent avoir leur part de représailles. Et non seulement eux mais encore tous ceux qui sont satisfaits de l’ordre actuel, qui applaudissent aux actes du gouvernement et se font ses complices, ces employés à 300 francs et 500 francs par mois qui haïssent le peuple encore plus que les gros bourgeois, cette masse bête et prétentieuse qui se range toujours du côté du plus fort, clientèle ordinaire du Terminus et autres grands cafés. Voilà pourquoi, j’ai frappé dans le tas sans choisir mes victimes. »

Quelques jours avant son exécution, Émile Henry écrivait dans sa cellule de la prison de la Roquette : « J’estime que les actes de brutale révolte portent juste, car ils réveillent la masse, la secouent d’un violent coup de fouet et lui montrent le côté vulnérable de la bourgeoisie toute tremblante encore au moment où le révolté monte à l’échafaud. » Il fut guillotiné le 21 mai 1894, et fut inhumé au cimetière de Limeil-Brévannes, lieu de résidence de sa famille. Georges Clemenceau et Maurice Barrès, qui assistèrent à l’exécution, firent un récit ému de son supplice. Le premier conclut ainsi son article dans La Justice du 23 mai 1894 : « Le forfait d’Émile Henry est d’un sauvage. L’acte de la société m’apparaît comme une basse vengeance » tandis que le second écrivait dans Le Journal du 22 mai 1894 : « Émile Henry s’était promis de mourir en héros d’une idée. Il est parvenu à imposer son orgueil de cérébral à ses membres de pauvre enfant (…) Ce trajet ne dura pas une minute, mais à toutes les époques et dans toutes les civilisations, celui qui s’entête en face de la mort a forcé les admirations, car les hommes sont avant tout des amateurs d’énergie. (…) Ce fut une faute psychologique que d’exécuter Émile Henry. Vous lui avez composé la destinée même à laquelle il prétendait. Il avait tué pour des idées, ce qui est inexcusable, vous avez voulu en outre qu’il mourût pour ses idées. »

Du fait de son passé militant et de la fermeté de son attitude au procès comme au pied de l’échafaud, Émile Henry ne fut pas désavoué par les anarchistes, mais l’attentat contre le café Terminus, qu’on peut qualifier d’aveugle, suscita bien des critiques. Plus d’un compagnon aurait pu reprendre à son compte le texte publié par Octave Mirbeau, dans Le Journal du 19 février 1894 : « Un ennemi mortel de l’anarchie n’eût pas mieux agi que cet Émile Henry, lorsqu’il lança son inexplicable bombe au milieu de tranquilles et anonymes personnes, venus dans un café pour y boire un bock avant d’aller se coucher (…) Émile Henry dit, affirme, clame qu’il est anarchiste. C’est possible, mais l’anarchie a bon dos. Comme le papier, elle souffre tout. C’est une mode, aujourd’hui, chez les criminels, de se réclamer d’elle, quand ils ont perpétré un beau coup. »

Voir aussi : Edmond Marlot.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article153682, notice HENRY Émile, Jules, Félix [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, notice révisée par Anne Steiner, version mise en ligne le 22 mars 2014, dernière modification le 9 février 2019.

Par Jean Maitron, notice révisée par Anne Steiner

Emile Henry (1894)
Emile Henry (1894)
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ŒUVRE : Déclaration d’E. Henry, Cour d’assises de la Seine, audience du 28 avril 1894, Villeval, Bruxelles, 1894. Reproduite par Jean Maîtron dans Ravachol et les anarchistes, Gallimard, coll archives 1964. — Coup pour coup, préface d’André Laude, textes établis par Roger Langlais, Plasma, coll. Table rase, Paris, 1977.

SOURCES : Arch. PPo.&#8212. — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste, op. cit. &#8212. — Jean Maitron, Ravachol et les anarchistes, Gallimard, collection "Folio Histoire", 1992. — Walter Badier, Émile Henry. De la propagande par le fait au terrorisme anarchiste, Éditions libertaires, 2007. — Walter Badier, « Émile Henry, le "Saint-Just de l’anarchie" », Parlement[s], Revue d’histoire politique, 20110/2, n° 14, p. 159-171. — Gauthier Langlois, « Fortuné Henry (1821-1882), itinéraire d’un communard méridional », Regards sur la Commune de 1871 en France. Nouvelles approches et perspectives. Actes du colloque tenu à Narbonne en mars 2011, à paraître.

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