MOULOUDJI [MOULOUDJI Marcel, André, dit]

Par Yves Borowice

Né le 16 septembre 1922 à Paris (IVe arr.), mort le 14 juin 1994 à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) ; interprète de chansons, auteur-compositeur, acteur, écrivain, peintre ; artiste proche du mouvement syndical et de la gauche politique.

L’affectueux sobriquet de « gamin de Paris » semble avoir été inventé pour le jeune Mouloudji, malgré des parents venus de loin : sa mère Eugénie était une femme de ménage bretonne, son père Saïd un Kabyle du Constantinois, maçon intermittent et illettré. Une famille pauvre qui habitait les réduits de Belleville, dont la vie était rythmée par les crises de démence de la mère – qui fut internée en 1934, alors que Marcel n’avait pas douze ans – et par la santé précaire du frère cadet, André, qui mourut de tuberculose en 1947. Une enfance difficile donc, mais que néanmoins Mouloudji magnifiera toujours, dans plusieurs livres de souvenirs et maintes chansons. À cause d’une part du détonnant héritage idéologique de ses parents : « Catholique par ma mère / Musulman par mon père […] / Royaliste par ma mère […] / Communiste par mon père » (Autoportrait, 1970). Mais aussi en raison de la formidable liberté des enfants Mouloudji, plus assidus aux diverses sollicitations de la rue qu’aux bancs de l’école. Pour arrondir les fins de mois, ils vendaient des fruits sur les places et chantaient en duo dans les fêtes de quartier. Le père les inscrivit aux « Faucons rouges », une organisation de jeunesse socialiste liée au mouvement ouvrier et à la pédagogie nouvelle, et les emmenait aux spectacles de la maison des syndicats de la Grange-aux-Belles. Au début des années 1930 s’y produisaient les diverses troupes de la Fédération du théâtre ouvrier de France, notamment le groupe Octobre, pépinière de jeunes talents cornaqués par Lou Tchimoukow et Jacques Prévert. Cette nébuleuse avant-gardiste et révolutionnaire devint la famille d’adoption du jeune « Moulou » à partir de 1935, quand le comédien Sylvain Itkine le repéra à la Grange en train de chanter des rengaines à la mode et le présenta à Jean-Louis Barrault pour un rôle d’enfant. Ce dernier l’hébergea, ainsi que Youki et Robert Desnos, puis Marcel Duhamel, futur créateur de la « Série Noire » chez Gallimard. Son intrigante beauté méditerranéenne, son talent, son impertinence en firent jusqu’à la guerre la mascotte des artistes de cette mouvance progressiste, auprès de laquelle il se forgea une culture à la fois littéraire et politique, et qui lui mit le pied à l’étrier. Dès 1936, à quatorze ans, Prévert lui confia des petits rôles aussi bien au théâtre (Le Tableau des merveilles) qu’au cinéma (Jenny, de Marcel Carné). Formé par Charles Dullin dont il suivit les cours au Théâtre de l’Atelier, Mouloudji entama dès lors une carrière cinématographique qui sera, sinon la seule, du moins sa principale activité jusqu’au début des années 1950 : une quarantaine de films, dont notamment Les Disparus de Saint-Agil (Christian-Jaque, 1938), Les Inconnus dans la maison (Henri Decoin, 1941) et Nous sommes tous des assassins (André Cayatte, 1952).

Réfugié à Marseille au début de la guerre comme nombre d’artistes, il rejoignit Paris où il alterna petits boulots alimentaires et quelques cachets de comédien. Sans s’engager dans la Résistance, il vécut dans une semi-clandestinité en tant que justiciable du STO. Il fréquentait alors assidûment le Café de Flore, où il fit la connaissance de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir qui l’incitèrent à poursuivre dans la nouvelle voie qu’il explorait : celle de l’écriture. À la Libération, l’ex-enfant prodige, accablé par la mort de ses mentors Itkine et Desnos, se maria avec la comédienne Louise – dite Lola – Fouquet et hésitait visiblement entre les multiples cordes de son arc… Écrivain, il publia son premier roman, Enrico, largement inspiré de son enfance – qui obtint l’éphémère Prix de la Pléiade en 1944 – ainsi que sa première pièce de théâtre deux ans plus tard (Quatre femmes). Acteur, il poursuivit sa carrière sur les planches ou à l’écran. Peintre, il commença à exposer ses toiles à Paris (1947) et Alger. Et le chanteur, que Jean Cocteau avait lancé sans grand succès au Bœuf sur le Toit pendant l’Occupation, retentait sa chance dans de petits cabarets comme le Gypsy’s, l’Échelle de Jacob, Chez Gilles… Ce fut finalement la chanson qui eut ses faveurs à partir de 1950.

Ses premiers titres enregistrés en 1951 suscitèrent d’emblée l’intérêt des connaisseurs. Mouloudji y chantait ses propres textes (Le Mal de Paris) mais surtout ses amis poètes et chansonniers : Prévert* (Barbara), Francis Lemarque (Rue de Lappe) ou Raymond Queneau (Si tu t’imagines). Son art de l’interprétation, oscillant entre une mélancolie quasiment lyrique et un humour grinçant, n’échappa pas au grand découvreur de l’époque, Jacques Canetti, qui l’intégra dans son « écurie » étayée par deux piliers : son cabaret des Trois-Baudets et le label Philips dont il était directeur artistique. Muni de ce viatique, Mouloudji devint dans les années 1950 une grande vedette populaire, dont l’audience dépassa largement la « rive gauche » à laquelle on l’identifie trop souvent. Un large public fredonnait ses succès : La Complainte des infidèles (1951), Comme un p’tit coquelicot (1952) ou Un jour, tu verras (1954). En province comme à Paris, il remplissait les grandes salles : si Bobino était sa scène fétiche, on le retrouvait tout aussi bien à l’Olympia (1954, 1957) ou à l’Alhambra (1955). Et le générique de ses chansons s’enrichissait au fil des ans d’auteurs et de compositeurs de grande qualité : Raymond Asso, Boris Vian, Sacha Guitry, Jean Giraudoux, Françoise Sagan, Charles Trenet, Jean Cocteau ou Bernard Dimey pour les premiers ; Joseph Kosma, Georges Van Parys, Léo Ferré*, Marguerite Monnot, Maurice Jaubert ou Emil Stern pour les seconds. Un répertoire exigeant mais toujours livré avec une grande simplicité et une sensibilité à fleur de peau, de son timbre aux trémolos taillés pour la complainte : c’est sans doute ce rare alliage que le public populaire appréciait le plus chez cette vedette si proche de lui.

Dans les décennies qui suivirent, Mouloudji ne renoua jamais avec une telle notoriété. Affaire de mode sans doute avec la déferlante yéyé puis la vogue pop-rock. Mais aussi et surtout incompatibilité entre les règles d’un show-business de plus en plus marchand et la personnalité ainsi que les valeurs de l’artiste. Mal à l’aise avec le succès, doutant profondément de lui, de tempérament « touche-à-tout » et complètement dénué d’ambition carriériste, Mouloudji retourna de plus en plus souvent à l’écriture et à la peinture. Pour s’autoproduire, il fonda son propre label de disques en 1964 et y révéla quelques autres artistes, comme Graeme Allwright. Il enregistra beaucoup, quelquefois des albums d’œuvres inédites, toujours salués par la critique, souvent ses anciens succès réarrangés ou des chansons du répertoire populaire, dont il avait une connaissance intime et très étendue. Sur scène, malgré quelques éclatants « come-back » – comme au Théâtre de la Renaissance en 1974 –, il préféra convoquer son public fidèle dans des lieux plus modestes. De loin en loin, celui-ci put le suivre de galas de province en récitals confidentiels jusque dans les années 1980.

Mouloudji fut-il ce qu’on appelle un chanteur engagé ? Ses plus grands succès relèvent davantage d’une veine sentimentale, populaire et humaniste – certes toujours attentive au sort des « petites gens » – que de l’expression de messages sociopolitiques. Mais cette analyse de surface est démentie dès que l’on prend en compte l’ensemble de son parcours d’artiste, marqué par une fidélité sans faille à ses origines et à ses convictions. Au temps des guerres coloniales, il fut le plus exposé – avec Yves Montand* – des chanteurs pacifistes et antimilitaristes, de Barbara en 1951 à Allons z-enfants en 1971, en passant bien sûr par le fameux Déserteur de Boris Vian, qu’il créa au Théâtre de l’Œuvre le soir même de la chute de Diên Biên Phu, le 7 mai 1954. Bien qu’il ait émoussé l’incipit originel, « Monsieur le Président », en « Messieurs qu’on nomme Grands », la chanson fut interdite à la radio et le disque retiré de la vente. Son refus des circuits commerciaux de la chanson témoigne aussi de cet engagement, et cette liberté lui permit dans les années 1970 d’être la cheville ouvrière de projets discographiques collectifs ambitieux, consacrés au patrimoine chansonnier des luttes sociales et politiques, souvent en compagnie de son amie Francesca Solleville et du groupe vocal Les Octaves : La Commune en chantant (1971), Ballades et complaintes syndicalistes (1972), Chants et poèmes de la Résistance (1974), Poèmes et chants concentrationnaires (1975), etc. Aucun de ces choix ne fut anodin, pas plus que les lieux dans lesquels il se produisit. Lorsqu’il commença à se faire rare sur les grandes scènes, on le vit multiplier les apparitions dans les fêtes syndicales, les concerts du PSU, les premières parties des meetings de l’Union de la Gauche, ou des manifestations militantes bien plus modestes, fidèle à sa manière à l’idéal du groupe Octobre. Atteint de pleurésie en 1992, c’est émacié qu’il apparut l’année suivante pour deux prestations tout aussi signifiantes : en mai, il interpréta La Chanson de Craonne à une soirée du tout jeune Historial de la Grande Guerre de Péronne ; en novembre, il chanta dans la Sablière de Châteaubriant, en hommage aux 27 otages communistes fusillés par les Allemands en 1941. Mouloudji mourut quelques mois plus tard, éternel adolescent jamais vraiment consolé de la perte des temps fraternels : « Paris m’est assez grand et ma mémoire garde / Assez de souvenirs pour battre la campagne / Même si à la Grange il n’y a plus de Belles / Même si la chanson me devient infidèle » (Est-ce la Grange-aux-Belles ?, 1974).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article146527, notice MOULOUDJI [MOULOUDJI Marcel, André, dit] par Yves Borowice, version mise en ligne le 18 septembre 2013, dernière modification le 19 septembre 2017.

Par Yves Borowice

ŒUVRE CHOISIE : Enrico, Gallimard, 1944. — Le Petit invité, Balland, 1989. — La Fleur de l’âge, Grasset, 1991. — Le Coquelicot, L’Archipel, 1997.

SOURCES : Gilles Schlesser, Mouloudji. Biographie, L’Archipel, 2009. — Boubeker Ourabah, Jean-Paul Ollivier, Mouloudji, Seghers, « Poésie et chansons », 1971. — Presse. — État civil.
IMAGES ET SONS (sélection) : Mouloudji. Mon pot’ le gitan, triple CD Universal, 2001 (anthologie 1951-1960) — Mouloudji. Récital au Théâtre de la Renaissance 1974, double CD Déesse, 1992 — Albums et films cités dans la notice. — État civil.

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