LANE Sir Allen (né Allen Lane Williams)

Par Elen Cocaign – (octobre 2011)

Né à Bristol le 21 septembre 1902 - Mort à Northwood le 7 juillet 1970. Éditeur.

Allen Williams naît en 1902 à Bristol. Fils d’architecte, il ne montre que peu de dispositions pour les études et, après un rapide passage par la grammar school de Bristol, rejoint la maison d’édition de son oncle maternel, John Lane. Sans enfants, cet homme se cherche un héritier - et c’est à sa demande qu’Allen adopte le nom de Lane en 1919. Le jeune homme fait dès lors son apprentissage au sein de la maison « Bodley Head », qui a édité dans les années 1890 les travaux d’écrivains avant-gardistes tels qu’Oscar Wilde ou Aubrey Beardsley et, plus tard, ceux d’Anatole France ou Arthur Conan Doyle. Contrairement aux « gentlemen publishers » qu’il côtoie par la suite, Allen Lane fait ses preuves en s’acquittant de tâches diverses (garçon de courses, emballeur puis commercial). Peu avant la mort de son oncle, en 1924, il est fait membre du conseil d’administration de l’entreprise. Il devient l’un de ses directeurs en 1930. Malgré les réticences des autres administrateurs, il impose en 1936 la publication de l’Ulysse de James Joyce et renoue ainsi avec la politique éditoriale ambitieuse défendue par son oncle.

La même année, il crée sa propre entreprise, « Penguin Books ». Inspiré par des collections comme l’Everyman’s Library de la maison Dent et persuadé qu’il existe un marché pour des livres de qualité à prix modique, il lance la « paperback revolution » – 17 ans avant l’arrivée du Livre de Poche en France. Le monde du livre se montre sceptique, certains éditeurs et libraires sont même hostiles à l’initiative de Lane. Ils se sentent menacés par cette entreprise de démocratisation culturelle : la parution des Penguins remet en cause les principes économiques qui prévalent alors au sein de leurs professions. Alors que la réussite de son projet dépend de sa capacité à vendre ses livres à bas prix en très grandes quantités, Allen Lane peine à trouver un réseau de distribution. Il obtient l’appui des magasins Woolworth et parvient finalement à concrétiser son ambitieuse idée. Les dix premiers Penguins, des rééditions de textes classiques et contemporains (Agatha Christie, Ernest Hemingway, entre autres), sont vendus au prix d’un paquet de cigarettes. Ils sont facilement identifiables, avec leurs couvertures souples ornées d’un pingouin et leur design soigné et uniforme. Le succès est immédiat.

À partir de 1937, tout en continuant à racheter les droits de nombreuses œuvres de fiction, Lane développe de nouvelles collections, aux ambitions plus distinctement éducatives. Il publie d’abord les Pelicans, qui cherchent à rendre accessibles au plus grand nombre certains savoirs théoriques ou scientifiques. Le premier ouvrage de la série est l’Intelligent Women’s Guide to Socialism de George Bernard Shaw. Dans un second temps, Allen Lane fait appel à des spécialistes des relations internationales, à qui il commande les Penguin Specials, dont l’objectif est d’alerter l’opinion publique sur la menace fasciste. Il s’efforce de toucher des publics jusqu’alors peu enclins à la lecture, en recourant notamment à des dispositifs publicitaires inédits. Il s’associe par exemple à la librairie engagée Collet’s, dirigée par Eva Reckitt, et place devant son entrée le Penguincubator, un distributeur automatique de livres, qui attire l’attention des passants.

En 1938, l’une de ses collaboratrices, Ethel Mannin, l’invite à faire preuve de plus de prudence : son nom est associé à celui de trop nombreux communistes (John Lehmann, l’éditeur de la revue New Writing, les intellectuels Harold Laski ou Ralph Bates) : il court le risque d’être assimilé à Victor Gollancz, le fondateur du Left Book Club, et de se voir attribuer une étiquette qui serait néfaste à son entreprise. Les convictions politiques de l’éditeur restent en réalité obscures mais, dans un entretien accordé à George Scott et Walter Allen à la fin des années 1960, Lane évoque son « attachement intuitif » aux valeurs de gauche. « À cette époque, je me sentais de gauche pour des raisons pour le moins étranges. Quand je suis arrivé à Londres, je vivais avec mon oncle, John Lane, qui était très mondain. Par conséquent, je me rendais à des réceptions, jusqu’à deux ou trois par nuit. Je picorais du homard, du poulet en gelée, je rentrais au petit matin en traversant Hyde Park – et je voyais des gens endormis sur les bancs, les pieds entourés de papier journal. Et je me disais que quelque chose ne tournait pas rond. C’est sans doute ce qui m’a fait pencher vers la gauche. (Penguin Archives, University of Bristol, Interview Allen Lane, Transcript 1843/17) »

Pendant la Seconde Guerre mondiale la maison prospère, contrairement à certaines de ses rivales. La ration de papier qui lui est allouée est très importante puisqu’elle est calculée à partir de la consommation des fastes années 1937-1938. Par ailleurs, les enquêtes menées par Mass Observation dans les années 1940 soulignent la popularité spécifique des Penguins : libraires et bibliothécaires ne peuvent satisfaire la demande du « Penguin Public  ».

Allen Lane n’est membre d’aucun parti, mais les livres qu’il publie à destination de l’armée britannique dans le cadre de l’Armed Forces Book Club exposent de fait les idées du Labour et des forces progressistes. Les Penguins contribuent à la radicalisation concomitante des jeunes militaires et des civils et leur succès a été présenté comme l’un des facteurs explicatifs de la victoire électorale des travaillistes. En 1947, une exposition organisée par le Parti conservateur dénonce ainsi la « propagande socialiste publiée malgré la trêve politique ». Sous un portrait d’Allen Lane, on peut lire que « Les Penguin Specials ont ciblé un nouveau lectorat. Des millions de gens qui n’avaient jamais été touchés par la propagande socialiste ou par le Parti travailliste ont été guidés vers la gauche par leurs lectures. »

Après la Seconde Guerre mondiale, la maison d’édition diversifie encore ses activités en multipliant ses collections (Penguin Classics, Penguin History of England, Pelican History of Art...), en publiant de plus en plus d’œuvres inédites et en installant des succursales aux Etats-Unis, en Australie et au Canada. Allen Lane accède à la pairie en 1952 : la maison Penguin est devenue une institution.

Le marché du livre de poche est désormais avidement disputé mais, en 1960, Lane renoue avec sa réputation de novateur en éditant, trente ans après sa mort, les œuvres complètes de D.H. Lawrence, et une version non censurée de L’Amant de Lady Chatterley. Le procès retentissant qui s’ensuit lui permet de se poser en défenseur de la liberté d’expression.

Personnalité autoritaire, Allen Lane refuse d’abandonner la direction de sa maison d’édition - ses rapports avec les administrateurs de « Penguin Books  » se compliquent dans les années 1960. Il prend sa retraite dans un climat tendu et meurt le 7 juillet 1970, des suites d’un cancer.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article139777, notice LANE Sir Allen (né Allen Lane Williams) par Elen Cocaign – (octobre 2011), version mise en ligne le 29 février 2012, dernière modification le 29 février 2012.

Par Elen Cocaign – (octobre 2011)

Sources :
S. Hare, dir., Penguin portrait : Allen Lane and the Penguin editors, 1935–1970, Londres, Penguin, 1995 ; J. Lewis, Penguin Special, The Life and Times of Allen Lane, Londres, Viking, 2004 ; Raymond N. MacKenzie, ‘Lane, Sir Allen (1902–1970)’, Oxford Dictionary of National Biography, Oxford, Oxford University Press, 2004 ; J. E. Morpurgo, Allen Lane, King Penguin : a biography, Londres, Hutchinson, 1979 ; W. E. Williams, Allen Lane : a personal portrait, Londres, Bodley Head, 1973.
Archives :
Mass Observation Archives, University of Brighton,
Penguin Archives, University of Bristol

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