LACAN Jean, Robert, Gabriel

Par Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule

Né le 2 mars 1913 à Paris (VIIIe arr.), mort le 28 janvier 1982 à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) ; jésuite, responsable de la Mission ouvrière jésuite de la Province de Paris ; militant du Mouvement de la Paix, du MRAP.

Fils de Robert Lacan, avocat, et de Jeanne Vergniaud, Jean Lacan grandit à Paris au sein d’une famille marquée par les convictions chrétiennes de ses parents, tertiaires de Saint-François. Huitième enfant d’une fratrie de neuf, il acheva sa scolarité au collège des jésuites de la rue de Madrid (Paris, VIIIe arr.), puis décida de devenir religieux. En 1931, il entama un long parcours qui allait le conduire à être membre de la Compagnie de Jésus : noviciat et rhétorique à Laval (Mayenne), philosophie à Jersey (Royaume-Uni), théologie à Paray-le-Monial (Saône-et-Loire) et à Lyon (Rhône). Après avoir été ordonné prêtre en 1943, il avait rejoint, comme aumônier, un maquis de Saône-et-Loire et avait partagé les conditions des résistants. Ce fut pour lui une expérience déterminante qui infléchit ses choix ultérieurs dont il n’allait pas se départir en tentant d’être au plus près des personnes, particulièrement celles du monde ouvrier.

Le 16 avril 1944, Jean Lacan fut l’un des dix signataires d’une lettre adressée au Provincial des jésuites pour demander que la Compagnie promût un apostolat adapté aux « masses ouvrières » dont « la nécessité de “baigner” dans le milieu pour le christianiser n’est plus à prouver. […] Quelle puissance de fermentation n’aurait pas la présence du prêtre lui-même au milieu du peuple, s’il pouvait vivre de sa vie, pauvre et précaire, être vraiment l’un d’entre eux et prêcher en même temps Jésus-Christ. » Dans cette perspective, Jean Lacan partagea quelque temps la vie de l’équipe sacerdotale de la paroisse missionnaire du Sacré-Cœur de Colombes (Seine, Hauts-de-Seine), dont le curé était Louis Rétif, et fit un stage de travail comme ébardeur pendant les deux mois d’été 1948 chez Japy, une usine d’Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne). Il fit ainsi partie de la première équipe de jésuites, rattachée à l’Action populaire, qui s’inséra en octobre 1948 dans la paroisse Notre-Dame de la Gare, dans le XIIIe arr., paroisse qui avait pour curé Maurice Deleuze. Cette équipe était composé au départ de deux vicaires, Maurice Husson et lui-même, et de deux prêtres-ouvriers, Henri Perrin* et Georges Pierre-Puységur.

En accord avec le curé, Jean Lacan prit part à la dynamique missionnaire de la paroisse en allant à la rencontre des habitants. S’il sut organiser un service de presse pour diffuser La Vie catholique sur le territoire de la paroisse et faire en sorte que les services de l’église fussent gratuits, il chercha surtout à sensibiliser les paroissiens sur les problèmes de leur quartier. Il attira leur attention sur la pauvreté de nombreuses familles et les conditions de l’habitat : pénurie, vétusté des logements, mais aussi arriérés de loyers. Il y consacrait une grande partie de son temps, incitant les habitants en butte à des conditions d’existence difficiles à œuvrer avec les organisations de défense des expulsés et des mal-logés, soutenant les opérations de “squatters”, s’opposant aux expulsions et organisant des délégations à la mairie. Il fut l’un des organisateurs de la Confédération générale du logement dans le XIIIe.

Assez rapidement, Jean Lacan avait choisi d’habiter en dehors du presbytère, dans une petite boutique désaffectée de la rue Albert pour vivre parmi les ouvriers. Selon le témoignage de Jean Mathieu*, alors militant CFTC et membre de l’Action catholique ouvrière (ACO), il avait fait de cette boutique aménagée sommairement (une paillasse, une table, des chaises et quelques livres qu’il prêtait) un lieu ouvert jour et nuit, où il recevait ses voisins de quartier, des personnes démunies ou des hôtes de passage. La boutique servait de bureau, de salle de réunion, de lieu de célébration eucharistique ou encore de dortoir. Elle servait aussi à ses compagnons d’équipe, prêtres-ouvriers, notamment Joseph Lorgeril* qui avait remplacé Georges Pierre-Puységur, pour mieux faire comprendre leur engagement dans et pour la classe ouvrière mais aussi les conflits des entreprises du quartier et les revendications des ouvriers.

Jean Lacan était devenu aumônier d’ACO depuis sa création en 1950, ce qui lui permettait de mener une pastorale adaptée à la population du quartier et de créer des petites communautés chrétiennes. Il animait aussi un groupe d’Équipes enseignantes (enseignants catholiques dans le public). Lorsque le sacerdoce des prêtres-ouvriers fut menacé et bien qu’il ne fût pas lui-même prêtre-ouvrier, il prit position pour expliquer le bien fondé de leur apostolat. Il déplora le « rappel » en décembre 1953 des prêtres-ouvriers jésuites qui signifiait qu’ils devaient cesser de travailler en usine. Il mesurait combien cette décision allait entraîner d’incompréhensions dans la classe ouvrière, de déchirements pour ses compagnons et combien l’absence de leur apostolat allait faire défaut. Il vit son ami Joseph Lorgeril touché de plein fouet, incapable de surmonter ce choix arbitraire. Sa première réaction fut de réunir autour du père Provincial de Paris des militants ouvriers qu’il connaissait pour les inviter à dire ce qu’ils pensaient d’une telle décision. Il souhaitait montrer l’impact de leur sacerdoce et la manière dont ils avaient donné une autre image de l’Église.

Jean Lacan poursuivit son action, vivant parmi les ouvriers. Militant aux côtés du Mouvement de la Paix, il n’hésita pas, pendant la guerre d’Algérie, à faire savoir qu’il était favorable à l’autodétermination du peuple algérien. Il recevait d’ailleurs André Mandouze* dans sa boutique où avait lieu des réunions de Témoignage chrétien. Il faisait partie d’un collectif d’action pour la négociation en Algérie. Parallèlement, Jean Lacan, qui faisait alors équipe avec Pierre Sempé, animait plusieurs équipes (jeunes foyers ouvriers, comité de religieuses soignantes et enseignantes, collectif de mal-logés, etc.) tout en continuant son activité d’aumônier d’ACO. Il menait son insertion dans la vie ouvrière en étant à la fois aumônier de secteur pour le XIIIe arrondissement et, depuis 1962, membre du comité diocésain de la Mission ouvrière qui se mettait en place tout en œuvrant pour qu’une mission ouvrière jésuite existât au sein de la Compagnie. Cette mission, dont il était supérieur pour la région parisienne depuis septembre 1963, était composée, selon le père Provincial de Paris, Philippe Laurent, de treize religieux.

En juin 1964, à la demande de l’abbé Yvan Daniel, curé-doyen administrateur de la paroisse Sainte-Croix d’Ivry-Port avec l’approbation de Mgr Delarue et Mgr Frossard, délégué régional pour le monde ouvrier, Jean Lacan quitta Notre-Dame de la Gare pour Ivry-sur-Seine, située à quelques centaines de mètres. Chargé de la pastorale de la zone industrielle, il prenait place dans le dispositif du secteur missionnaire qui était en train d’être réalisé sur les doyennés d’Ivry et de Vitry. Il résida alors à la paroisse de Sainte-Croix d’Ivry-Port sans remplir de tâches pastorales classiques. Assez vite, il fit le constat du peu de chrétiens « militants » et réclama des prêtres sensibilisés au monde ouvrier incroyant pour qu’ils pussent travailler dans le secteur dont il avait la responsabilité. Il était frappé par le sort réservé aux immigrés et tenta de leur venir en aide en participant aux manifestations contre le racisme (il était membre du MRAP). Plus concrètement, ayant constaté qu’une école privée avait fermé ses portes, il contribua à sa transformation en foyer de dépannage. Ce fut ainsi que le centre Deleuze, rue Lénine, ouvrit en juillet 1966, grâce aux adhérents de Pax Christi.

Jean Lacan avait ajouté à ses responsabilités celles d’aumônier et de visiteur de la prison de Fresnes (Val-de-Marne). Il s’employait à faciliter la réinsertion des détenus. Nommé instructeur chez les jésuites pour le 3e An de 1970 à 1972, il fut nommé aussi 1970 délégué du père Provincial pour « coordonner les efforts des différentes provinces de l’Europe occidentale en vue d’un partage vrai de la vie ouvrière et populaire », mandat qu’il assuma jusqu’en 1976, date à laquelle il redevint supérieur de la mission ouvrière jésuite pour Paris, Villejuif et Saint-Quentin-en-Yvelines. Il était également depuis 1973 l’aumônier de l’hospice Charles-Foix d’Ivry.

Malade, il mourut des suites d’une longue opération. Il était cousin du psychanalyste Jacques Lacan.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article137656, notice LACAN Jean, Robert, Gabriel par Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule, version mise en ligne le 22 juillet 2011, dernière modification le 22 juillet 2011.

Par Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule

SOURCES : Archives de la Compagnie de Jésus. — CNAEF, 113 CE 59. — AHAP, fonds Feltin. — Association « Aidons-les », Cheminement de Jean Lacan, Courbevoie, 1982. — Compagnie, n° 187, avril 1985. — Témoignages de Noël Barré, avril 1995, de Jean Mathieu, mai 2011.