KOPP Anatole

Par Jean-Louis Cohen

Né le 1er novembre 1915 à Petrograd (Russie), mort le 6 mai 1990 à Paris ; architecte et historien de l’architecture et de l’urbanisme ; directeur de l’École spéciale d’architecture de 1972 à 1974, puis professeur à l’Université de Paris 8 (Vincennes) ; militant du Parti communiste français de 1945 à 1968.

Anatole Kopp conduisit pendant près de cinq décennies une activité triple. Architecte actif dans le domaine du logement social en France et en Algérie, il participa à la vie politique française, prenant ainsi des risques dans sa vie professionnelle. Observateur des transformations de l’architecture soviétique, il fut l’un des principaux historiens de l’avant-garde russe des années 1920, à laquelle il consacra des ouvrages fondateurs.

Fils d’Alexandre Kopp (1879-1946), dentiste et d’Helena Margulies, médecin, tous deux juifs et formés à Paris, il naquit à Petrograd peu avant les révolutions de février et octobre 1917. Émigrée pendant six ans à Berlin, la famille s’installa à Paris à la fin des années 1920. Anatole Kopp acheva au lycée Louis-le-Grand une scolarité commencée au lycée Buffon. Après avoir entrepris des études d’architecture à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts, dont il ne passa pas le concours d’admission, il étudia en 1935 et 1936 à l’École spéciale d’architecture. Kopp découvrit à la fois l’architecture moderne et l’action municipale des communistes en juillet 1933, lors de l’inauguration du groupe scolaire Karl-Marx, construit par André Lurçat à Villejuif. Par la suite, il adhéra à l’Union fédérale des étudiants en 1934, puis au Parti communiste en 1936.

Ayant obtenu une bourse du Massachusetts Institute of Technology, il séjourna aux États-Unis, avant de revenir en France en septembre 1939 pour répondre à son ordre de mobilisation. Prisonnier en 1940, il s’évada et parvint à gagner les États-Unis avec sa famille en novembre de la même année. Il revint en juin 1944, participant sous l’uniforme américain au débarquement de Normandie. S’il resta éloigné des combats politiques français, la période de la guerre le vit achever ses études d’architecture au MIT, où il obtint sa maîtrise en 1943. De novembre 1942 à septembre 1943, il fut assistant au Black Mountain College, en Caroline du Nord, où plusieurs enseignants du Bauhaus de Dessau avaient trouvé un refuge, puis travailla brièvement à des décors de cinéma pour la 20th Century Fox à Los Angeles.

Blessé en décembre 1944, il fut hospitalisé aux États-Unis, avant de revenir définitivement à Paris en janvier 1946. Il s’engagea alors dans les deux principaux projets marquant la présence américaine dans la reconstruction française. Assistant de Paul Nelson pour l’Exposition des techniques américaines de l’habitation et de l’urbanisme 1939-194X, qui se tint au Grand Palais en 1946, il participa à l’étude de l’Hôpital franco-américain de Saint-Lô, au côté de Nelson, Roger Gilbert, Marcel Mercier et Charles Sébillotte.

Kopp renouvela son adhésion au Parti communiste en 1947, et suivit les cours de son école centrale en mars 1948. Entre 1946 et 1948, il participa à la rédaction du Bulletin d’informations et de bibliographie du Centre culturel et économique de l’Association France-URSS, pour lequel il analysait les livres d’architecture. Dans ces premières notes et dans ses premiers textes, comme « Sur les problèmes de l’architecture moderne », publié dans La Nouvelle critique en 1953, il prit subtilement ses distances d’avec le discours jdanovien du Parti. Son engagement n’était pas sans risque, et l’Ordre des Architectes l’exclut temporairement en 1952 à la suite de son arrestation lors de la manifestation du 28 mai contre la venue du général Ridgway en France.

Associé avec Pierre Chazanoff, ancien élève de l’atelier indépendant animé par André Lurçat en 1933-1934, Kopp ouvrit dans la seconde moitié des années 1950 une agence d’architecture, rue de Châtillon à Paris. Il construisit un foyer de travailleurs immigrés à Nanterre pour la Sonacotra (1971-1972), des logements et des équipements pour la Sécurité sociale. Surtout, après avoir étudié la rénovation du centre de Saint-Ouen, il y réalisa, en collaboration avec l’ingénieur René Sarger, l’ensemble sportif de l’île des Vannes (1967-1971), où bien des congrès communistes se tinrent. Membre des réseaux de sympathisants du Front national de libération pendant la guerre d’Algérie, il établit des contacts personnels avec des dirigeants algériens, qui lui confieront des commandes après l’Indépendance. Il réalisa alors deux ensembles de logements pour résorber les bidonvilles de l’Oued Ouchaya, à Alger et celui des Planteurs à Oran (1962-1965), élabora des plans d’urbanisme pour Batna et Biskra (1969-1973), et étudia des écoles en Grande Kabylie.

Pendant plus de quarante ans, Kopp se consacra à l’étude de l’architecture moderne, et devint le principal historien occidental de l’architecture soviétique. Son livre de 1967 Ville et Révolution marqua un seuil dans la connaissance d’une avant-garde alors largement oubliée. C’est lors d’un premier voyage dans l’URSS post-stalinienne qu’il découvrit en 1956 les édifices du réalisme socialiste et les premiers grands ensembles industrialisés. Poursuivant ses voyages et rencontrant les derniers survivants de l’avant-garde, il publia dans France-URSS Magazine et Démocratie Nouvelle, que dirigea Paul Noirot, futur fondateur de Politique d’aujourd’hui et Politique hebdo, les premières analyses historiques conduisant à son livre de 1967, dont l’impact, considérable sur toute une génération d’architectes et d’étudiants, atteindra aussi les États-Unis et l’Italie, où Ville et Révolution fut traduit.

Alors qu’il approfondissait ses recherches sur les projets utopiques des débuts de l’URSS, Kopp prit ses distances avec le Parti communiste, au sein duquel il s’était maintes fois opposé à André Lurçat, qui y domina longtemps la commission des architectes. Il quitta le parti en 1968, à la suite de l’invasion de la Tchécoslovaquie. Dès lors, son activité se concentra sur l’enseignement et la recherche. Invité à enseigner à l’École spéciale d’architecture, complètement rénovée après 1968, il en devint le directeur de 1972 à 1974.

Recruté en 1973 comme maître de conférences au département d’urbanisme de l’université de Paris 8 (Vincennes), il cessa alors pratiquement son activité d’architecte. Devenant l’un des premiers d’entre eux à défendre un doctorat d’État, il soutint en 1975 sa thèse Changer la vie, changer la ville, sous le parrainage d’Henri Lefebvre et Jean Duvignaud. Avec Lefebvre, il avait fondé auparavant la revue Espaces et Sociétés, dans le premier numéro de laquelle il célébrait en 1970 « l’art de gauche, instrument de transformation sociale ». Généralisant ses recherches sur l’avant-garde russe, il ne cessa dès lors de s’intéresser aux situations lui permettant de constater une convergence entre les stratégies de l’architecture moderne et celles de la réforme sociale, de l’Allemagne de Weimar aux États-Unis du New Deal. Pour ce qui est de l’URSS, il approfondit ses analyses en les étendant à la période pendant laquelle l’héritage de l’avant-garde était combattu et sa mémoire ternie, publiant en 1978 L’Architecture de la période stalinienne. Il compléta aussi son travail sur le cycle utopique des années 1920 en publiant l’année suivante Architecture et mode de vie, anthologie de textes politiques, urbanistiques et architecturaux. Dans L’architecture de la reconstruction, Kopp revint en 1982 sur ses propres expériences des années 1940 pour constater que l’occasion qui s’ouvrait alors d’une modernisation des villes française et de leurs édifices a été manquée.

Couvrant un vaste ensemble de territoires et de problèmes, les travaux d’Anatole Kopp constituent un corpus cohérent, dans lequel les figures multiples engendrées par l’espoir d’une transformation sociale utilisant le vecteur d’une architecture innovante sont retracées. Certaines des analyses de cet historien militant avaient été depuis mises en cause par les travaux menés dans des archives inaccessibles de son temps, mais son propos reste aussi puissant que stimulant.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article136442, notice KOPP Anatole par Jean-Louis Cohen, version mise en ligne le 20 mars 2011, dernière modification le 3 avril 2019.

Par Jean-Louis Cohen

Œuvre choisie : « Sur les problèmes de l’architecture moderne », La Nouvelle critique, n° 42, janvier 1953, p. 103-118. — « Impressions de voyage d’un architecte en URSS », La Construction Moderne, novembre 1956, p. 382-388. — Ville et révolution ; architecture et urbanisme soviétiques des années vingt, Paris, Anthropos, 1967. — « Hypothèse sur l’existence d’une architecture et d’un urbanisme de gauche », L’Architecture d’aujourd’hui, n° 146, octobre-novembre 1969, p. XIII-XVI. —Architectures soviétiques, n° thématique, L’Architecture d’aujourd’hui, n° 147, décembre 1969-janvier 1970. — « L’art de gauche, instrument de transformation sociale », Espaces et Sociétés, n° 1, novembre 1970, p. 13-32. — Changer la vie, changer la ville, Paris, Union Générale d’Éditions, 1975. — L’architecture de la période stalinienne, Presses Universitaires de Grenoble, 1978. — « Das Bauhaus in Nordkarolina/USA », Wissenschaftliche Zeitschrift der HAB Weimar, n° 4-5, 1979, pp. 398-399. — Constructivist Architecture in the USSR, Londres, Academy Editions, 1982. — L’architecture de la reconstruction en France 1945-1953, Paris, Éditions du Moniteur, 1982 (avec Frédérique Boucher et Danièle Pauly). — Quand le moderne n’était pas un style mais une cause, Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts, 1988.

SOURCES : Archives du PCF. — Archives de l’École spéciale d’architecture. — Archives de l’Ordre des Architectes. — Cité de l’architecture et du patrimoine, Centre d’architecture du XXe siècle, fonds Anatole Kopp. — « Quartiers de l’Oued Ouchayah à Alger ; quartier des Planteurs à Oran », et « Écoles rurales de Grande Kabylie », L’Architecture d’aujourd’hui, n° 140, octobre-novembre 1968, p. 18-23. — Anne Raymond, Anatole Kopp 1915-1990, mémoire de DEA en histoire de l’Art, Université de Paris I, 1992. — Jean-Louis Cohen, « Kopp Anatole (1915-1990) », in Encyclopaedia Universalis, Dictionnaire des Architectes, Paris, Albin Michel, 1999, p. 350-351. — Anat Falbel, Anatole Kopp : historiador engajado, mémoire inédit, faculté d’architecture et d’urbanisme, Université de São Paulo, 2009.

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