GAILLARD Napoléon, Louis, (dit parfois GAILLARD père parfois aussi surnommé Nîmois le Loyal)

Par Jean Maitron. Notice revue et complétée par Raymond Huard

Né le 7 juin 1815 à Nîmes (Gard), mort le 16 octobre 1900 ; cordonnier, « artiste chaussurier » ; néo-babouviste, initiateur de mouvements d’extrême gauche à Nîmes en 1848-1849 ; directeur de la défense intérieure pendant la Commune de Paris ; fidèle toute sa vie au communisme égalitaire de sa jeunesse.

Cordonnier à Nîmes, vivant avec une ouvrière, Maria Cortès, dont il eut un fils Gustave, dit Auguste Gaillard, né le 1er juin 1847, Napoléon Gaillard se mêla à la vie politique nîmoise à partir du printemps 1848. Il participa activement aux banquets démocratiques et socialisants organisés à l’automne 1848. Dans l’hiver 1848-1849, il proposa la création d’une vaste association de travailleurs réunissant les différents corps d’état de Nîmes. Il milita dans les clubs nîmois d’extrême gauche et fonda même son propre club organisé en sections (l’une d’elles portant le nom de Babeuf). Il fut pour cela condamné à 8 jours de prison le 31 mai 1849. Il semble moins actif ensuite et lorsqu’il réapparut en 1852, c’est avec le dépôt d’un brevet d’invention pour une chaussure en gutta percha plus souple et imperméable que les chaussures habituelles. Il participa à l’Exposition universelle de Paris en 1852, publia en 1853 à Nîmes un Mémoire sur son invention, plusieurs fois réédité ensuite à Paris. C’est sans doute à la suite de cela qu’il fut amené à se fixer à Paris, vraisemblablement au cours des années 1850.

Installé à Belleville, 74 rue Julien-Lacroix, il se mêla très activement à l’organisation des réunions publiques permises par la loi de juin 1868. Orateur populaire que son accent méridional rendait encore plus pittoresque, il y défendit des conceptions communistes égalitaires issues sans doute du néobabouvisme. Propagandiste de la libre pensée et de l’athéisme, il y critiqua la morale bourgeoise et en particulier l’institution du mariage. Il tenta de prolonger cette activité en fondant avec son fils Gustave Gaillard un journal L’Orateur des clubs, qui parut du 13 février au 3 mars 1869. En novembre 1868, il se joignit aux militants qui manifestèrent autour de la tombe d’Alphonse Baudin et fut condamné pour cela lors du procès Baudin à 500 F d’amende. Aux élections de 1869, il ne soutint pas la candidature de Gambetta, préférant un vote protestataire en faveur d’Armand Barbès.
Condamné plusieurs fois à la prison pour son activité politique pendant cette période (1 mois de prison en janvier 1869, 2 mois de prison le 11 juin, 4 mois le 30 novembre), Gaillard, malade des poumons, dut être transporté dans une maison de santé au faubourg Saint-Denis, puis à Nice où on le retrouve en mai 1870.

Il fit partie du Comité central des vingt arrondissements formé le 5 septembre 1870 (cf. Procès-Verbaux de la Commune de Paris, op. cit., t. I, p. 73, n. 1). Avec les membres de ce Comité, il présenta, le 15 septembre, les mesures d’urgence que le gouvernement de la Défense nationale aurait dû, selon les signataires, se hâter « de transformer en décrets pour le salut de la patrie et de la République ». Ces mesures intéressaient la sécurité publique, les subsistances et les logements, la défense de Paris et des départements (voir Charles Chassin). Il fut par deux fois candidat sans succès aux élections à la Commune de Paris.
Gaillard joua surtout un rôle dans la construction des barricades. Le 12 avril 1871, Maurice Buyat du XIVe arr., Jean-Baptiste Darnal du XVIe, Guillot du IVe, Jean du IXe, Leduc du XVe (il commandait la 5e compagnie du génie), Morel du IVe, Ernest Thirion du VIIIe et Gaillard lui-même pour les Ier et XXe arr., reçurent pleins pouvoirs pour l’organisation des barricades dans leurs arrondissements (J.O. Commune, 13 avril). À partir du 30 avril, il commanda l’ensemble des barricades. Il démissionna quinze jours plus tard (cf. J.O. Commune, 16 mai). Ses talents militaires, ne furent pas toujours appréciés si l’on en juge par cette attaque de Louis Chalain à la séance de la Commune du 19 mai : « Il a été dépensé deux millions en achats de chiffons, par le citoyen Gaillard, pour faire des barricades. Je comprends qu’on fasse des barricades avec du fumier et du sable, mais avec des chiffons... La barricade de la place de la Concorde a coûté à elle seule quatre-vingt mille francs ». (Ibid., t. II, p. 418). La grande barricade qui fut élevée à Paris entre la rue de Rivoli et la rue Saint-Florentin, fut baptisée Château-Gaillard.
En fait, Napoléon Gaillard, durant la Commune, aima ses nouvelles fonctions et fut fier de porter l’uniforme, et Maxime Vuillaume, dans Mes Cahiers rouges au temps de la Commune, nous le présente ainsi :
« Je revois le colonel, en plein soleil de mai, dans son uniforme élégamment sanglé. Revers rouges à la tunique. Épée au côté. Revolver passé dans le ceinturon verni. Glands d’or de la dragonne battant sur la cuisse. Cinq galons d’or aux manches et au képi. Bottes étincelantes. Tunique à double rangée de boutons dorés. Gaillard, en photographie, est le modèle le plus parfait à consulter pour ceux qui voudront reconstituer le vêtement militaire de la grande insurrection parisienne. »
Il avait perdu sa compagne car sous la Commune, il était veuf et père de deux enfants naturels.
Après la Commune, caché par son avoué à Paris, puis réfugié en banlieue, Napoléon Gaillard réussit à fuir, et c’est par contumace que, le 18 octobre 1872, le 17e conseil de guerre le condamna à la déportation dans une enceinte fortifiée.

Réfugié à Genève, où il arriva le 15 décembre 1871, Gaillard, « révolutionnaire incorrigible », s’y fit « l’apôtre du communisme et du socialisme ».
Il appartint à la Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste de Genève que des proscrits français constituèrent le 8 septembre 1871. Gaillard se fixa d’abord à Carouge près de Genève, où tout en continuant à exercer son métier, il fonda un café, « l’Estaminet français » qui, grâce aux tableaux peints par son fils Gustave, dit Auguste Gaillard, se transforma en un mémorial de la Commune attirant ainsi l’attention des visiteurs étrangers. L’échec de cette initiative le conduisit vers 1876 à s’installer à Genève même, 9, rue du Conseil-Général, puis 7, rue du Stand. Il y vécut difficilement jusqu’à l’amnistie, d’abord avec Augustine Clavelou sa compagne, puis après le décès de celle-ci, avec une jeune suisse née en 1864, Françoise Pauline Jacquet, dont il eut un enfant, et qu’il épousa plus tard à Paris le 30 novembre 1883.

Il publia en 1876, l’Art de la chaussure, sorte de testament professionnel où il défendait sa théorie d’« artiste chaussurier », comme il s’intitulait, le principe d’une chaussure naturelle adaptée au pied de chaque individu, une « chaussure faite pour le pied, contrairement à la mode barbare qui ajuste le pied à la chaussure » (cf. L. Descaves, op. cit.). Il participa très régulièrement aux réunions de la société de secours aux déportés. En 1875, lors de la venue de Thiers à Genève, Gaillard mit un drapeau (rouge ou noir ?) à son magasin, que la police fit enlever.

Après l’amnistie, Gaillard rentra en France à l’automne 1880. Il participa immédiatement aux activités des groupes socialistes, au sein du parti broussiste d’abord, dans le XIe arrondissement. Vivant très pauvrement, déménageant fréquemment, il fut néanmoins, jusqu’à la fin de sa vie, un militant très actif. Il fut candidat du Parti ouvrier aux élections municipales de janvier 1881 dans le Ier arrondissement, quartier de la Place Vendôme où il obtint 0,8 % et dans le IIe, quartier Gaillon où il obtint 1,44 %. Il habitait alors le XIe arr.
Il participa activement au cercle des combattants de la Commune et au cercle des communistes révolutionnaires du XIXe. Il s’investit à partir de 1883 dans la fondation d’une Fédération socialiste révolutionnaire des cercles des départements à Paris dont il fut secrétaire. La même année il s’installa dans une petite boutique rue de la Grange-aux-Belles. En 1890, il fut présenté aux élections municipales de Clignancourt et en 1893 aux législatives dans l’arrondissement de Saint-Denis (il obtint 319 voix). Il passa au parti allemaniste en 1894 et fonda en janvier 1896 un groupe communiste du Ier arrondissement. Mais son âge l’obligea à renoncer aux activités politiques en 1897. Il resta d’une fidélité inébranlable au communisme égalitaire de sa jeunesse, combattit avec vigueur l’anarchisme, tentant toutefois progressivement de prendre en compte la réalité du suffrage universel.
À la fin de sa vie il fut concierge d’un immeuble municipal 2, passage des petits pères et gagnait 3,25 F par jour. Il y mourut à 85 ans et fut enterré dans l’intimité au cimetière de Pantin le 18 octobre 1900.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article135923, notice GAILLARD Napoléon, Louis, (dit parfois GAILLARD père parfois aussi surnommé Nîmois le Loyal) par Jean Maitron. Notice revue et complétée par Raymond Huard, version mise en ligne le 1er décembre 2010, dernière modification le 28 juin 2019.

Par Jean Maitron. Notice revue et complétée par Raymond Huard

ŒUVRE : (Bibl. Nat.) : Mémoire descriptif du mode de fabrication de la chaussure française en gutta-percha, Nîmes, 1853, in-8°, 8 p., Vp 13419. — Réédité sous le titre : Mémoire descriptif de la chaussure française en gutta-percha, Paris, 1856, in-8°, 64 p., V. 39.735. Réédition 1857 V 39.736 ; 1858 V 39.737. — L’Art de la Chaussure ou moyen pratique de chausser le pied humain d’après les règles de l’hygiène et de l’anatomie par Gaillard père, Genève, 1876, in 16, 6 p. portrait.
En collaboration : Au citoyen Garibaldi, Genève, 27 janvier 1875, 4 p. imprimées signées de 54 proscrits. — Les Proscrits français et leurs calomniateurs..., Genève, 1880, 38 p. Ces deux brochures se trouvent à l’IFHS (archives Claris).

SOURCES : Arch. Nat., BB 24/864, n° 6551. — Arch. PPo., B a/433 ; B a/1088. — Arch. Mun. Nîmes (déposées aux Arch. Dép. Gard) série I 36 et 37 (rapports de police 1848 et 1849) — Bibl. Hist. Ville de Paris, fonds Claretie, ms. 1070, 1122, 1140. — Journal des débats, 14 juin 1869, p. 3, 1er novembre 1869. – La Presse, 25 octobre 1869, p. 3. — Journal Officiel de la Commune, réimpression, Paris, V. Bunel, éditeur, 1872. — Procès-Verbaux de la Commune de 1871, édition critique par G. Bourgin et G. Henriot, tome I, Paris, 1924, tome II, Paris, 1945. Publiés par le Service des Travaux historiques de la Ville de Paris — Jean Bruhat, Jean Dautry, Émile Tersen, La Commune de 1871, Paris, Éditions Sociales, 1960. — L. Descaves, Philémon vieux de la vieille, Paris, 1913, 10e édition, p. 52, 53, 54. — M. Vuillaume, Mes Cahiers rouges au temps de la Commune, Paris, Club français du Livre, 1953. — Guillaumou, Les Confessions d’un compagnon, Paris, 1864. — Michel Offerlé, Les Socialistes et Paris, 1881-1900. Des communards aux conseillers municipaux, thèse de doctorat d’État en science politique, Paris I, 1979. — Christiane Demeulenaere-Douyère, "Napoléon Gaillard et « la science de la barricade »", Barricade. Magazine d’idées et d’humeur, n° 1, novembre 2011, p. 15. Douyère-Demeulenaere (Christiane), "La barricade : Patrimoine éphémère, patrimoine imaginaire", Bulletin de l’Association d’histoire et d’archéologie du XXe arrondissement, n° 22, 4e trimestre 2001, pp. 3-18. — Demeulenaere-Douyère (Christiane).- Vous avez dit « barricade » ?, Barricade. Magazine d’idées et d’humeur, n° 1, novembre 2011, pp. 9-14.

ICONOGRAPHIE : G. Bourgin, La Commune, 1870-1871, Paris, Flammarion, 1938, p. 329.

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