VALOIS Georges [GRESSENT Alfred Georges, dit] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Philippe Olivera

Né le 7 octobre 1878 à Paris (XIVe arr.), mort le 18 février 1945 au camp de Bergen-Belsen (Allemagne) ; militant anarchiste, puis membre de l’Action française, fondateur du Faisceau, du Parti républicain syndicaliste, et enfin, à nouveau libertaire ; éditeur, directeur de revues et de journaux, essayiste.

Fils d’un ouvrier boucher et d’une couturière, Georges Gressent fut orphelin de père à trois ans et recueilli à l’âge de cinq ans par ses grands-parents à Jouarre (Seine-et-Marne). Pour expliquer l’ambivalence de ses engagements politiques, Valois a mis plus tard en avant les personnalités de ses grands-parents : son grand-père, ancien ouvrier chaudronnier aux forges d’Indret, avait été un républicain libre penseur convaincu et sa grand-mère une catholique fervente.

Admis à treize ans à l’École professionnelle Diderot (Paris), Georges Gressent en fut exclu deux ans plus tard ; il commença à gagner sa vie grâce à divers petits métiers et notamment à l’administration de deux journaux cléricaux, La France nouvelle et L’Observateur français, puis il s’embarqua à dix-sept ans pour Singapour où il travailla pour un commerçant français. De retour en France en juillet 1897, il mena une vie d’"étudiant" bohème et passa selon ses propres termes "quatre années pleines au pays d’anarchie" (D’un Siècle à l’autre, op. cit.). Il fréquenta ainsi le groupe Art Social où il rencontra Charles-Albert*, Paul Delesalle* et Fernand Pelloutier*, travailla un temps comme secrétaire auprès d’Augustin Hamon à L’Humanité nouvelle et ce fut là qu’il fit la connaissance de Georges Sorel* dont il ne devait cesser, par la suite, de faire l’une de ses références intellectuelles majeures.

La période du service militaire (accompli entre 1900 et 1901) correspondit à une première rupture dans son engagement anarchiste, rupture accentuée par un long séjour en Russie comme précepteur jusqu’en août 1903. Georges Gressent se maria là-bas avec une française. A son retour en France, il entra comme secrétaire chez Armand Colin auprès de Max Leclerc dont il devait faire son maître en matière d’édition. En 1903, il participa à la création du premier syndicat des employés en Librairie. En parfait autodidacte, il poursuivit seul une réflexion intellectuelle globale qui le conduisit à écrire L’Homme qui vient, où il élaborait sa "loi du moindre effort" qui l’entraîna au rejet des "préjugés démocratiques", et à la nécessité d’un régime autoritaire. Par l’intermédiaire de Paul Bourget, le manuscrit fut présenté à Charles Maurras qui le fit publier en 1906. Alfred-Georges Gressent entra alors à l’Action française : toujours employé chez Armand Colin, il utilisa le pseudonyme de Georges Valois, ne pouvant se permettre de perdre son travail pour cause d’engagement politique.

Georges Valois fit partie de ces anarchistes profondément heurtés par l’issue "parlementaire" de l’Affaire Dreyfus. S’il fut l’un des rares à s’engager dans le mouvement monarchiste, il conserva de nombreux contacts auprès de ses anciens amis politiques et tenta de jouer jusqu’à la guerre un rôle de passerelle entre les monarchistes et le mouvement ouvrier. A l’imitation de Maurras, il lança et publia une enquête sur La Monarchie et la classe ouvrière (1910), fit publier des écrivains prolétariens comme son ami Lucien Jean* (Parmi les hommes,1910) ou encore Charles-Louis Philippe <(Charles-Louis Philippe*)>, et réussit à attirer dans les publications monarchistes des personnalités comme Édouard Berth* et Georges Sorel. En 1909 le projet de lancer avec eux La Cité française échoua, mais ils devaient écrire dans les Cahiers du Cercle Proudhon créé par Valois et H. Langrange en décembre 1911.

En août 1914, Georges Valois fut mobilisé et envoyé au front à Verdun. Il y resta jusqu’en mars 1916, obtint le grade de sous-lieutenant avant d’être démobilisé pour blessure. Dès lors, et jusqu’en 1925, Valois s’intéressa surtout à la "réorganisation rationnelle" de l’économie. Dès 1906 L’Homme qui vient se voulait une réfutation de Marx sur le terrain économique. Au sortir de la guerre, Valois ne trouva rien à redire au plan de juillet 1918 de la CGT, et en 1919, publia L’Économie nouvelle, base théorique de ses entreprises du moment ; on y trouve la notion de "syndicalisme intégral" à laquelle il resta longtemps attaché. Sa Confédération de la production et de l’intelligence française fondée en 1920 avec Georges Coquelle ne s’intégra pas à la CGPF de Clémentel et Loucheur et se transforma finalement en 1924 en Union des corporations françaises, simple satellite de l’Action française. De même échoua la campagne pour la convocation des "États généraux" lancée en décembre 1922 et qui avait d’abord recueilli le soutien de nombreux industriels. Par conséquent Valois agit essentiellement au sein du mouvement monarchiste : il tint une rubrique économique dans L’Action française où il ne cessa de dénoncer l’inflation (La Monnaie saine tuera la vie chère, 1920).

Cependant, toutes ces entreprises avortées lui apportèrent des contacts et des soutiens en dehors du mouvement de Maurras dont il se détacha progressivement. Georges Valois se présenta aux élections de 1924 sous l’étiquette de l’Action française, mais lança en février 1925 un nouveau journal, Le Nouveau siècle (hebdomadaire puis quotidien), qui prépara la fondation du Faisceau, premier mouvement fasciste français, dont le meeting de lancement eut lieu le 11 novembre 1925 à la salle Wagram. A cette date, la rupture avec Maurras était définitivement consommée. Mouvement clairement nationaliste et anti-parlementaire, le Faisceau était aussi fortement anti-capitaliste : Valois n’obtint cependant guère de ralliements de la part de personnalités issues de la gauche, même si l’on y trouve Pierre Dumas, dit Diogène* et Marcel Delagrange*. Dès 1926, le retour de R. Poincaré et la stabilisation du franc donnèrent un coup d’arrêt à l’entreprise qui végéta jusqu’en 1928, date de sa dissolution.

En 1927, Georges Valois entreprit déjà le chemin de ce qu’il devait appeler le "retour vers la République". Il multiplia les contacts avec des groupes et revues qui évoluaient pour la plupart aux marges du Parti radical et souhaitaient réformer l’État (certains étaient liés à É. Daladier). Son principal ambassadeur auprès d’eux fut alors René de La Porte, le fils de l’ancien député socialiste Henri de La Porte*. En octobre 1927, dans un ouvrage intitulé L’Avenir de la République, fut rassemblé l’essentiel des articles constituant les échanges de vues entre Valois et ceux que ce dernier regroupait sous le terme de "jeunes équipes" (voir Jean Nocher*) : on y trouve des contributions de Charles-Albert (Ordre nouveau), Albert Dubarry (La Volonté), Pierre Dominique (Le Rappel)... Après la disparition du Nouveau siècle (avril 1928) et la dissolution du Faisceau (juin 1928), Valois consacra sa nouvelle orientation politique par la fondation du Parti républicain syndicaliste (PRS) et le lancement d’un nouvel organe, Cahiers bleus. Autant le mouvement politique resta très marginal, autant les contributions aux Cahiers bleus se révélèrent d’un très grand intérêt (essais de Pietro Nenni, Pierre Mendès-France, Pierre Paraf*, Henri Poulaille*). A partir de 1928 et jusqu’en 1932 Valois agit surtout comme éditeur.

Il n’avait cessé de travailler dans l’édition depuis 1903. En 1912, il avait quitté Armand Colin pour prendre la direction de la maison d’édition de l’Action française, la Nouvelle librairie nationale. Après la guerre, Georges Valois avait participé à la création de la Maison du livre français, entreprise de distribution de livres regroupant notamment Larousse et le Mercure de France. Il en resta l’administrateur délégué jusqu’en 1925. Au moment de la rupture avec l’Action française, Valois conserva le contrôle de sa maison d’édition qui devint définitivement en 1928 la Librairie Valois. Il mit sur pied un nouveau catalogue alimenté notamment par les auteurs des Cahiers bleus. L’une des premières collections est la "Bibliothèque syndicaliste" qui portait la marque des liens de Valois avec les jeunes radicaux, entre 1928 et 1930.

Mais Georges Valois poursuivit son « retour » à gauche et publia les auteurs de la SFIO qui souhaitaient rénover le parti : futurs néo-socialistes comme Barthélémy Montagnon*, Marcel Déat* (Perspectives socialistes, 1930), les membres du groupe Révolution constructive (1932), ou encore Jules Moch*. Valois était alors à l’affût de la « modernité » et s’intéressa aux réalités soviétiques (Lucien Laurat* ; Discours sur le Plan quinquennal de Staline ; actes du Procès des industriels), aux nouvelles réalisations européennes (Gaston Riou) et internationales (Pierre Mendès-France, La Banque Internationale, 1930). Valois ouvrit aussi une collection aux antifascistes italiens (Carlo Rosselli, Silvio Trentin et Pietro Nenni dans les Cahiers bleus). La Librairie Valois publia encore pendant l’année 1931 Nouvel Âge, la revue d’Henri Poulaille et des écrivains prolétariens (Jean Giono*, Eugène Dabit*, Lucien Gachon*). Cette intense activité éditoriale se ralentit fortement en 1932 puis s’interrompit lorsque, touchée par la crise, la Librairie Valois fit faillite en 1934. La même année, il participa à la fondation des éditions Liberté (voir Jacques Rennes*).

En 1932, Georges Valois s’était engagé nettement dans le mouvement coopératif. Il constitua une Compagnie d’organisation rationnelle dont l’ambition était de favoriser les entreprises coopératives locales. C’est dans le Sud-Ouest, autour de la section du PRS de Toulouse particulièrement active que Valois avait déjà mis sur pied une Société de valorisation du Comminges (1929) et une Société immobilière et touristique de Saint-Gaudens (1930). Aux Cahiers bleus succéda une nouvelle publication, Chantiers coopératifs ("hebdomadaire de culture et d’organisation"). Aux côtés de Valois y collaboraient Édouard Berth, André Sainte-Lagüe, Georges Mer*, César Chabrun* et surtout Gustave Rodrigues*, un marginal de la SFIO qui inaugura ici une longue coopération avec Valois. De ce groupe naquit en 1934 Nouvel Âge, « quotidien en préparation, édition hebdomadaire ».

Georges Valois accentua alors son virage à gauche. Dans un numéro retentissant de Chantiers coopératifs du début de 1934, il accusa "les trusts et les banques" d’avoir fomenté l’émeute du 6 février. Dénonçant le "danger fasciste que font planer sur la République les grands intérêts économiques", Valois et Rodrigues décidèrent de lancer Nouvel Âge dont le premier numéro (9 mai 1934) donna le ton jusqu’à la guerre. Rédigé par une "coopérative d’écrivains" avec Édouard Berth*, Marcel Boll*, Chabrun*, Francis Delaisi*, Paul Dubois*, Lucien Émery*, Marcel Lapierre*, le journal comprenait deux pages : la première presque toujours rédigée par Valois qui tint une rubrique économique et par Rodrigues qui y polémiquait le plus souvent avec son propre parti, la SFIO. En effet, Valois dénonçait le danger de dérive fasciste présenté par le néo-socialisme (depuis la « lettre à Marcel Déat » dans Chantiers en 1933), le Plan du 9 Juillet voire même celui de la CGT (il leur reprochait leur dirigisme et publia son propre « Plan de Nouvel Âge » en 1936). Simultanément il ne cessa de mettre en garde le Front populaire en formation contre sa future impuissance. De ce fait les contacts avec la SFIO furent délicats : soutenu par Marceau Pivert, Valois posa en 1935 sa candidature à la 15e section parisienne qui accepta de l’accueillir, adhésion qui fut refusée à l’unanimité par le conseil fédéral de la Seine auquel appartenait M. Pivert.

De 1934 à 1936, Valois prit une part active au mouvement pacifiste. En 1930 et 1931, il avait publié les souvenirs de Victor Méric* et plus tard Régis Messac* qui fit la liaison entre la Ligue internationale des combattants de la paix et Nouvel Âge. En 1934, Valois démissionna publiquement de son grade d’officier de réserve et, en 1935, tenta de participer au lancement d’un Comité contre la guerre et contre l’Union sacrée, rassemblant les opposants de tous bords au Pacte Laval-Staline, dont le rayon de Saint-Denis ; Nouvel Âge accueillait alors les signatures de Maurice Dommanget* (École émancipée), d’Albert Treint* (La Lutte finale)... Nouvel Âge entretint aussi à cette époque des contacts étroits avec Paul Louis et le PUP. Plus que de la SFIO qu’il critiquait et qui le rejeta, ce fut de ces petits groupes d’extrême gauche que Valois était alors le plus proche. En 1938 il prit contact avec la Fédération anarchiste de langue française.

Malgré son pacifisme, Valois réclama dès le début de la guerre civile espagnole « des avions et des canons pour l’Espagne ». Les critiques de Nouvel Âge se firent de plus en plus vives contre le Front populaire et Gustave Rodrigues finit par se faire exclure de la SFIO à la fin de 1937. Cette année là, Valois et Nouvel Âge lancèrent le slogan qui devait être sans cesse repris (réunions et tracts) jusqu’à l’offensive allemande de mai 1940 : "Ni pétrole ni mazout aux états bellicistes". Lors des accords de Munich, Valois prit cependant ses distances avec ses amis pacifistes : il se prononça contre les "capitulards", refusa la guerre mais prôna également un véritable blocus économique de l’Axe. De plus en plus isolé et durement touché par la censure, Nouvel Âge continua cependant à paraître de façon intermittente jusqu’au 8 juin 1940. Pendant toute la drôle de guerre, le journal dénonça la « presse hitlérienne en France » et milita pour le renversement de « tous les totalitarismes » dont celui de l’URSS.

L’invasion surprit Valois au Maroc. En 1941, il y fut arrêté puis rapatrié en France ; jugé, il fut acquitté. Il s’installa alors au Val-d’Ardières près de Lyon où il continua à s’occuper d’un Centre national d’étude et d’organisation qu’il avait fondé en 1940. Il entretenait des contacts avec Amédée Dunois, l’un des organisateurs de la résistance socialiste et fit l’objet d’une surveillance constante. En 1944, il publia clandestinement « La France trahie par les trusts » dans le journal résistant Après... Vraisemblablement dénoncé, il fut arrêté par les Allemands en mai, déporté en Allemagne où il mourut du typhus à Bergen-Belsen en février 1945. Georges Valois était marié et père de trois enfants.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article133572, notice VALOIS Georges [GRESSENT Alfred Georges, dit] [Dictionnaire des anarchistes] par Philippe Olivera, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 5 mai 2014.

Par Philippe Olivera

ŒUVRE : : Essais ou fictions : L’Homme qui vient, Nouvelle Librairie Nationale, 1906. — La Monarchie et la classe ouvrière, idem, 1910. — L’Économie nouvelle, idem., 1919. — La Révolution nationale, idem, 1924. — Le Fascisme, idem, 1927. — Un Nouvel Age de l’humanité, Librairie Valois, 1929. — Journée d’Europe, idem., 1930. — Finances Italiennes, idem, 1930. — Guerre ou révolution, idem, 1931. — Techniques de la Révolution syndicale, Éd. Libertés, 1935. — Guerre ou blocus économique, idem, 1939. — Prométhée vainqueur ou explication de la guerre, idem, 1940. — La fin du bolchevisme, 1941. — Comment finira la guerre ou la vraie révolution, 1942. — La France trahie par les trusts, 1943.
Autobiographies : D’un siècle à l’autre, Nouvelle Librairie Nationale, 1924. — L’Homme contre l’argent, Librairie Valois, 1928.

SOURCES : G. Valois et alii, Basile ou la politique de la calomnie, Librairie Valois, 1927. — G. Valois, "Le cas Valois", Nouvel Age, numéro spécial 101-104, 20-27 septembre 1936. — Le Nouveau siècle, février 1925-avril 1928. — Les Cahiers bleus, août 1928-mai 1932. — Chantiers coopératifs, juin 1932-mai 1934. — Nouvel Age, mai 1934-juin 1940. — La Révolution prolétarienne, 25 décembre 1935. — Archives Valois (Archives CHEVS/FNSP). — Entretien avec Philippe Valois (janvier 1989). — Y. Guchet, Georges Valois. L’Action Française, le Faisceau, la république syndicale, Albatros, 1975. — Z. Stenhell, "Anatomie d’un mouvement fasciste : le Faisceau de Georges Valois", Revue française de sciences politiques, février 1976. — P. Olivera, La Librairie Valois 1928-1932, IEP Paris, 1989.

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