STRATRIESKY Débora, née SEIDENFELD Débora, pseudonymes : Barbara, TEDESCHI Lucienne

Par Rodolphe Prager, Enzo Traverso

Née le 17 mai 1901 à Mako (Autriche-Hongrie), morte le 3 novembre 1978 à Rimini (Italie) ; militante des organisations de jeunesses socialistes puis communistes italiennes ; déléguée à l’Internationale communiste des Jeunes à Moscou ; ralliée au mouvement trotskyste en 1930, après l’exclusion de Tresso du PCI.

Débora Seidenfeld naquit dans une famille juive de langue allemande. Elle vécut sa jeunesse dans la région de Fiume (Rijeka), alors ville austro-hongroise. Vers la fin de la Première Guerre mondiale, elle militait à la Fédération des jeunesses socialistes et elle adhéra au Parti communiste italien, lors de sa fondation, en 1921. Elle dut bientôt interrompre ses études de médecine car le parti décida de l’envoyer à Moscou afin de collaborer à l’Internationale communiste des jeunes. Ce fut, probablement, en URSS qu’elle rencontra Pietro Tresso* (dit Blasco) membre de la direction de l’Internationale syndicale rouge, qui devint le compagnon de sa vie. Au cours de ses premières années de militantisme, elle prit le pseudonyme de Barbara qu’elle conserva le plus souvent, et jusqu’à sa fin, bien qu’elle fît usage selon les besoins, d’autres noms, tels Nuvola et Ghita. Revenue en Italie en 1924, au moment où le PCI s’efforçait de réorganiser son appareil clandestin, elle devint agent de liaison. En 1925-1926, Débora Seidenfeld participa à l’entreprise de reconstruction du centre national clandestin à Recco, dans la banlieue de Gênes, en collaborant notamment avec Pietro Tresso à la direction du secteur presse et propagande. Il semble qu’elle participa, en 1926, à l’organisation d’une tentative de transfert d’Antonio Gramsci à l’étranger, quelques semaines avant son arrestation.

Traqué par l’OVRA, la police secrète fasciste, Pietro Tresso dut s’exiler définitivement et se rendit en Suisse où Débora Seidenfeld le rejoignit bientôt, après avoir fait passer à l’étranger d’autres responsables. Ils se rendirent à Zurich et, à l’automne 1928, s’installèrent à Paris, où ils demeurèrent tout au long des années trente. Débora Seidenfeld retourna clandestinement en Italie pour accomplir ses missions de liaison. Fin avril 1929, elle put renouer avec des groupes ouvriers communistes dans le Nord et put établir un réseau de diffusion de L’Unita, le journal du PCI. Elle prit des contacts à Naples et recruta un noyau de jeunes intellectuels, Émilio Sereni, Manlio Rossi Doria et Eugenio Reale qui jouèrent un rôle dirigeant dans le parti à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce voyage lui permit de prendre la mesure de la situation dans le pays et des ravages produits par la répression, situation qui faisait apparaître les nouvelles consignes venues de Moscou (lutte armée) comme marquées d’un irréalisme et d’un aventurisme évidents. Début 1930, l’exclusion de Pietro Tresso et de deux autres membres du Bureau politique qui s’opposaient à ce tournant, fut ressentie par Débora Seidenfeld comme un bouleversement. Le parti lui offrit une charge assez importante à Moscou, pourvu qu’elle accepta de se dissocier de son compagnon. Elle prit le temps de la réflexion et suivit la voie choisie par Pietro Tresso, qui rejoignit l’opposition trotskyste avec les deux autres membres du Bureau politique exclus, Alfonso Leonetti et Paolo Ravazzoli.

Désormais, Débora Seidenfeld milita au sein de la Nouvelle opposition italienne (NOI) et de la Ligue communiste, section française de l’Opposition de gauche internationale. Privée de l’aide matérielle et de la protection du parti, elle vécut difficilement. Tresso reprit son ancien métier de tailleur pour hommes, elle-même eut recours à des emplois précaires. En 1932, Débora Seidenfeld rencontra une première fois Léon Trotsky à Copenhague. Elle voyagea sous le nom de Lucienne Tedeschi, nom dont elle se servit aussi en France. Elle fréquenta assidûment Trotsky pendant son séjour en France, à Barbizon (Seine-et-Marne), de novembre 1933 à avril 1934. Elle était l’une des rares personnes qui connaissait ce refuge et s’y rendait chaque semaine pour seconder Natalia Sedova dans les travaux ménagers.

Les 4-8 février 1933, Débora Seidenfeld participa à la pré-conférence de l’Opposition de gauche internationale qui se tint à Paris. Défavorable, d’abord, à l’entrisme dans la SFIO, souhaitée par Trotsky, elle s’éloigna pour un temps, en août 1934, de la Ligue communiste et soutint le groupe dissident animé par Pierre Naville*. Elle finit par adhérer, en février 1935, au Parti socialiste italien de Pietro Nenni et anima avec Pietro Tresso un courant bolchevik-léniniste qui publia quelques numéros de la revue Quaderni di critica proletaria. Cependant, toujours présente dans le mouvement trotskyste français, elle participa à la fondation du Parti ouvrier internationaliste, en juin 1936. Comme bien des émigrés politiques, elle fut en butte aux tracasseries de la Préfecture de police et vécut sous la menace de l’expulsion. Pour y remédier, l’organisation trotskyste mit au point un mariage blanc avec l’un de ses militants. Le 9 janvier 1937, Débora Seidenfeld « épousa » à la mairie du XXe arr. le camarade Élioz Stratriesky* , membre de la IVe section des Jeunesses socialistes révolutionnaires.

L’acquisition de la nationalité française sauva, probablement, Débora Stratriesky. Elle quitta Paris en juin 1940, devant l’avance des troupes nazies, mais n’alla pas bien loin et revint dans la capitale, y retrouvant Pietro Tresso demeuré sur place. Fin 1941, elle le rejoignit à Marseille où il s’était rendu en juillet avec son camarade et ami Louis Rigaudias* ayant échappé de peu à la Gestapo. Le Centre américain de secours (CAS) animé à Marseille par l’Américain Varian Fry, dont Tresso fut l’un des collaborateurs, lui avait déjà procuré un visa pour les États-Unis et ils n’attendaient plus qu’un visa pour Débora Stratriesky, lorsque survint le 2 octobre 1942, la rafle montée par le commissaire Sirinelli. Elle n’affecta pas seulement les militants trotskystes, mais également le personnel et les « clients » du CAS et les employés du « Croque-Fruit », entreprise de confiserie qui faisait vivre de nombreux réfugiés. La police força Débora Stratriesky à assister aux brutalités subies par Pietro Tresso de la part de Sirinelli. Sur les seize militants ou sympathisants trotskystes arrêtés, la moitié fut envoyée dans des camps vichyssois, les autres furent sévèrement condamnés, le 30 septembre 1942, par la section spéciale du Tribunal militaire de la 15e division de Marseille. Disculpée par ses co-accusés, Débora Stratriesky fut acquittée, faute de preuves. La police de Marseille n’avait pas fait, semble t-il, de recoupement avec son passé politique. Libérée, elle occupa un petit emploi à Marseille et se consacra entièrement à soulager le sort de Pietro Tresso avec le soutien de sa sœur Gabrielle Maier, séjournant en Suisse. Elle n’ignora rien des tensions qui existaient en prison avec les détenus communistes. Tresso lui écrivit, en novembre, de la prison de Lodève où il fut transféré avec ses compagnons début octobre : « Le point noir pour nous ici, ce sont nos rapports avec les staliniens... » De la prison du Puy-en-Velay, où il se trouvait depuis le 18 décembre 1942 avec les trotskystes, Albert Demazière*, Jean Reboul*, Abram Sadek* et Maurice Ségal*, il signala à Débora Stratriesky, en septembre 1943, que des menaces de liquidation à l’encontre des trotskystes avaient été proférées par des responsables communistes.

L’évasion des prisonniers politiques de la prison du Puy, réalisée avec le concours des Francs-tireurs et partisans, dans la nuit du 1er au 2 octobre 1943, suscita chez Débora Stratriesky des sentiments mélangés. Son anxiété s’accrut au fil des mois et devint insupportable, après la Libération, devant l’absence de nouvelles de Pietro Tresso et des autres militants trotskystes, à l’exception d’Albert Demazière qui s’échappa. On sut, par la suite, que la majorité des évadés avait été conduite dans le maquis « Wodli », contrôlé par le Parti communiste. Ce maquis était localisé, en particulier, au lieu-dit Raffy de la commune de Queyrières (Haute-Loire). Suivant le témoignage d’un ancien codétenu, Moro Salvatore, recueilli par Débora Stratriesky fin 1944, Pietro Tresso aurait disparu du maquis vers le 15 novembre 1943. Longtemps Débora Stratriesky mena une enquête dans le Massif Central et dans le Midi, interrogeant les paysans de la Haute-Loire, tous les anciens codétenus qu’elle put retrouver et des responsables communistes, sans parvenir à élucider les circonstances de ces disparitions.

Rentrée en Italie, Débora Stratriesky continua à rechercher la vérité et à attirer l’attention de l’opinion publique sur le sort de Pietro Tresso non sans recueillir un écho favorable à son action, y compris dans les rangs du Parti communiste italien. Elle fut la cofondatrice en 1946 à Rimini où elle s’établit, du Centro educativo italo-svizzero, qui accueillit des orphelins de guerre. Vivant dans un grand dénuement, son état de santé se détériora et un comité de solidarité Blasco (Tresso), animé par Marcel Pennetier* , collecta des fonds chez ses amis français et lui versa des mensualités. Elle mourut soudainement, le 3 novembre 1978, en conversant avec une amie. Le secrétaire de la Fédération communiste de Rimini adressa un message : « Barbara, une protagoniste lumineuse dans la lutte démocratique... »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article131719, notice STRATRIESKY Débora, née SEIDENFELD Débora, pseudonymes : Barbara, TEDESCHI Lucienne par Rodolphe Prager, Enzo Traverso, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 22 mars 2019.

Par Rodolphe Prager, Enzo Traverso

SOURCES : A. Azzaroni, P. Naville, I. Silone, Blasco. La vie de Pietro Tresso, Paris, Commission pour la vérité sur les crimes de Staline, 1965. — P. Casciola, G. Sermasi, Vita di Blasco, Pietro Tresso dirigente del movimento operaio internazionale, Vicenza, 1985. — P. Spriano, Storia del Partito comunista italiano, Torino, 1969. — J. Revil Baudard, Les Communistes dans la clandestinité à Saint-Étienne, Université de Grenoble, 1975. — R. Dazy, Fusillez ces chiens enragés, O. Orban, 1981. — D. Bénédite, La Filière marseillaise, Clancier-Guénaud, 1984. — Arch. Tresso, BDIC de Nanterre. — Témoignages d’A. Demazière et de L. Rigaudias recueillis par R. Prager. — Rens. de P. Casciola et de L. Bonnel.

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