LEFRANC Émilie, [née LAMARE]

Par Jean Maitron

Née le 3 mars 1903 à Amiens (Somme), morte le 9 juin 1970 entre Le Touquet et Berck (Pas-de-Calais) ; mariée avec Georges Lefranc ; professeur ; militante syndicaliste et socialiste.

Émilie Lamare naquit à Amiens dans un quartier peuplé d’ouvriers de la teinture et du textile. Sa grand-mère paternelle ne savait pas lire. Son père plombier-zingueur, d’abord ouvrier, s’établit à son compte comme artisan et acquit une modeste aisance (sa mère tenait un petit commerce). Elle entra en octobre 1915 à l’école primaire supérieure de la ville. Le 27 mars 1918 à la suite de l’offensive allemande, elle dut évacuer avec ses parents une ville déjà en ruine, pour un exil qui les mena en péniche à Abbeville, puis à Paris (XVIIIe arr.) et à la Charité-sur-Loire (Nièvre). Rentrée à Amiens à l’automne 1918, elle fut reçue en juillet 1919 première à l’École normale d’institutrices d’Amiens.

En octobre 1922, Émilie Lamare quitta le milieu provincial pour la classe préparatoire du lycée de Versailles dont elle suivit les cours, hébergée dans une petite pension privée. À la fin de l’année scolaire, en juillet 1923, elle fut reçue quatrième à l’ENS de Fontenay. Deux années de maturation et de réflexion la conduisirent à la carrière professorale, mais aussi à la vie militante. En novembre 1924, elle adhéra au Groupe d’études socialistes des Écoles normales supérieures, dont le fondateur et secrétaire général était un normalien de la rue d’Ulm, Georges Lefranc. Émilie Lamare fut, en 1924, la secrétaire de la section de Fontenay. Admise au professorat (lettres) en juillet 1925, elle se fiança quelques mois plus tard à Georges Lefranc qui poursuivit, rue d’Ulm, la préparation de l’agrégation d’histoire, tandis qu’à l’automne, Émilie gagna son poste de professeur à l’École normale d’instituteurs de Douai. Candidate au bureau du syndicat des professeurs d’École normale, elle fut élue en tête. Elle adhéra aux Étudiants socialistes qui venaient de renaître à l’échelle nationale et aussi à la 5e section SFIO de Paris. En 1927, Émilie Lamare épousa Georges Lefranc. Elle prit un poste au cours complémentaire Paul-Bert d’Aubervilliers et habita avec son mari Aulnay-sous-Bois, où elle mit au monde un fils, Pierre.

À Pâques 1929, sur la proposition de Claude Lévi-Strauss, elle fut appelée à assumer le secrétariat de la Fédération nationale des ES. Durant l’été, en liaison avec Hippolyte Masson, député SFIO du Finistère, elle s’employa à régler la délicate affaire des “normaliens de Quimper” qui avaient été sanctionnés pour avoir refusé la préparation militaire. À la fin de cette même année universitaire, Émilie Lefranc fut détachée, en même temps que son mari, à l’École internationale de Genève. Elle vécut deux années enrichissantes de contacts internationaux, d’expériences pédagogiques nouvelles et de vie militante dans un autre milieu, celui de la Fédération socialiste de Haute-Savoie (elle appartint, ainsi que son mari, à la section d’Annemasse). Elle se lia d’amitié avec Élise Hartoch, qui enseignait suivant les méthodes nouvelles dans la classe enfantine et était une amie très proche de Romain Rolland. L’influence d’Élise Hartoch la marqua profondément. À Pâques 1931, Émilie Lefranc présenta au congrès des Étudiants socialistes réuni à Toulouse un rapport sur “Le problème de la culture”. Rentrée en France avec son mari, elle enseigna de l’automne 1931 à décembre 1933 à l’école primaire supérieure de Béziers où elle fut chargée de la préparation au brevet supérieur. Adhérente de la section socialiste locale, elle participa activement à la propagande dans le Biterrois et dans la région de Montpellier.

En décembre 1932, Émilie Lefranc fut détachée à l’Institut supérieur ouvrier (CGT), la direction étant confiée à son mari. Elle regagna Paris, adhéra à la Xe section socialiste de la Seine et mit sur pied un enseignement du français (oral et par correspondance) destiné aux travailleurs. Elle s’efforça de les initier à une culture rénovée, de leur apprendre non seulement à écrire correctement et à enrichir leur vocabulaire, mais à penser, à goûter à une culture réservée jusque-là aux privilégiés. Émilie Lefranc anima des semaines d’études. Elle visita ou créa des collèges du travail qui répercutèrent en province l’action du CCEO (Centre confédéral d’éducation ouvrière). Elle fit connaître son expérience de trois ans, en 1936, à Londres, devant la commission spécialisée de la FSI (Fédération syndicale internationale) dans un rapport sur “Les écoles ouvrières”. Depuis l’automne 1936, son enseignement avait pris une portée nationale et de masse par les causeries radiophoniques qu’elle donnait, au nom de l’Institut supérieur ouvrier, au poste de la Tour Eiffel.

Sur le plan socialiste, elle avait été l’une des onze auteurs du volume collectif Révolution constructive publié en 1932, dont la préface fut en grande partie son œuvre. Quelques années plus tard, sous l’égide des Amis de l’enfance ouvrière, elle donna deux cours, l’un sur la famille socialiste, l’autre sur l’art et le socialisme qui témoignaient de la constance de son désir d’élargir le socialisme à des horizons plus vaste que ceux de la politique.

En 1937, l’Éducation nationale lui avait offert un poste dans la banlieue parisienne. Elle l’avait décliné pour se consacrer entièrement à l’éducation ouvrière. La guerre ayant mis fin à l’activité éducative de la CGT, Émilie Lefranc se trouva sans affectation. En septembre 1939, le ministère de l’Éducation nationale la nomma à l’école primaire supérieure de Nantes, dans un poste équivalent à celui qu’elle occupait à Béziers en 1932. Elle s’y installa avec son fils et se consacra à l’enseignement qu’elle donna dans les classes de brevet supérieur. Elle publia quelques articles dans Nantes socialiste. Au cours de la “drôle de guerre” Léon Jouhaux qui connaissait ses talents oratoires et radiophoniques lui offrit de s’établir en Grande-Bretagne pour assurer la liaison avec la BBC. Pour ne pas s’éloigner davantage de sa famille, elle refusa.

Ce fut à Nantes que la débâcle la trouva. Dès l’été, elle n’eut qu’un désir : retrouver, en étant nommée à Paris, son mari non mobilisé et à Amiens ses parents, âgés et malades. C’était ne pas compter avec la mauvaise volonté des services de l’Éducation nationale de Vichy. Pacifiste, elle s’était rangée du côté des partisans de l’armistice. Durant l’été 1941, elle fut à nouveau candidate à un poste dans la région parisienne. René Belin, ancien secrétaire de la CGT et ancien rédacteur en chef de Syndicats, devenu ministre de la Production industrielle et du Travail à Vichy, réorganisa son cabinet à l’automne 1941. Il offrit à Georges Lefranc d’y entrer. Celui-ci déclina l’invitation, mais suggéra à Belin de faire appel à Émilie Lefranc. Celle-ci pour la seconde fois venait de se voir refuser la région parisienne. Belin accepta la suggestion de Georges Lefranc. Elle fut affectée comme chargée de mission (et non comme chef de cabinet, ainsi qu’on l’a écrit) à l’échelon parisien du cabinet. À la demande de Belin, elle demeura d’avril 1942 à août 1943 dans le cabinet de son successeur Hubert Lagardelle. Émilie Lefranc fut chargée de la revue de la presse parisienne et provinciale et des questions touchant l’éducation ; elle participa à la préparation des discours et articles concernant le syndicalisme, notamment dans le Bulletin de la Charte du Travail. On lui prêta la phrase “La Charte sera syndicaliste ou ne sera pas”, insérée dans un discours.

À l’époque du Service du travail obligatoire, Émilie Lefranc sauva du départ forcé des syndicalistes connus.

À sa sortie du ministère, quelques semaines avant la démission de Lagardelle, Émilie Lefranc reprit son enseignement. Elle fut nommée à Paris, au collège moderne Edgar-Quinet.

En 1944, elle dut affronter les épreuves de l’épuration. Elle fut arrêtée avec son mari et son fils, le 20 août au lycée Henri-IV où ils participaient comme professeurs aux cours de vacances de l’Académie de Paris. Elle fut enfermée tour à tour à la mairie du Ve, au commissariat de la rue Vauquelin, au dépôt, à la prison de la Roquette et dans les camps des Tourelles, puis de Noisy, où elle se vit confier les fonctions de “chef de camp”. Libérée après cinq mois de détention, elle comparut le 31 janvier 1945 devant la commission d’épuration de l’enseignement qui incriminait sa présence dans deux cabinets ministériels du gouvernement de Vichy, et proposait sa révocation sans pension. Suspendue depuis août 1944, elle fut effectivement révoquée le 10 mai 1945. Elle donna alors des cours dans divers établissements libres non religieux (cours Carpentier, Lamartine et Victor-Hugo).

Appelée devant la Chambre civique le 7 janvier 1947, elle évoqua les retrouvailles de la “Résistance clandestine” et de la “Résistance par la présence”. La Chambre civique l’acquitta, mais elle resta exclue de l’enseignement. Le dernier mot n’était pas dit. Invoquant les irrégularités de la procédure d’épuration administrative, Émilie Lefranc attaqua la décision intervenue. Le Conseil d’État rendit le 28 novembre 1952 un arrêt qui lui fut favorable. Émilie Lefranc dut être réintégrée sans nouvelle procédure, ce qui fut fait le 28 février 1952 avec effet à la rentrée. On la nomma à Amiens où elle passa un an, puis à Pantin où elle resta deux ans. En octobre 1955, elle fut affectée au collège moderne Octave-Gréard à Paris où elle retrouva après plus de dix ans de vicissitudes, un enseignement de philosophie et de lettres modernes. Elle y enseigna jusqu’à sa retraite à l’automne 1968.

Elle revint à l’art, à la critique littéraire, et présida les “Amis du Théâtre du Soleil”. Si elle ne milita plus, elle continua de suivre les événements d’un œil vigilant. Elle participa à un colloque organisé par l’Institut d’études politiques sur “les gouvernements de Vichy”. Mais le souvenir de ces événements l’avaient sans doute plus affectée qu’il n’y paraissait. Au matin du 9 juin 1970, elle mourut tragiquement. On l’avait trouvée inanimée sur la plage du Touquet, celle de son enfance ; elle décéda pendant son transport à l’hôpital de Berck et fut enterrée au cimetière de la Madeleine à Amiens.

ŒUVRE : Le texte de la plupart de ses causeries radiophoniques, des textes de conférences et articles non publiés, des schémas de conférences, les cours de français ABCD pour les collèges du travail ont été déposés à la Bibliothèque nationale (série Histoire de France).

Un “Relevé des écrits, conférences et interventions diverses” figure dans la troisième partie de la brochure Émilie Lefranc 1903-1970 citée aux sources de cette biographie.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article107801, notice LEFRANC Émilie, [née LAMARE] par Jean Maitron, version mise en ligne le 14 novembre 2010, dernière modification le 16 février 2018.

Par Jean Maitron

SOURCES : Émilie Lefranc, 1903-1970, Imprimerie Tardy, Quercy-Auvergne à Cahors, 1971, 100 p. — Voir aux “Sources” de la biographie de Georges Lefranc, leurs vies ayant été constamment confondues dans la vie professionnelle et dans l’action militante.

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