AUDRY Colette

Par Séverine Liatard

Née le 6 juillet 1906 à Orange (Vaucluse), morte le 20 octobre 1990 à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) ; professeure de lettres, écrivaine, syndicaliste, socialiste et féministe.

Colette Audry est la fille de Charles Audry et de Ines Combes. Son père était issu d’une modeste famille du Gard de petits viticulteurs propriétaires-exploitants et sa mère appartenait à la bourgeoisie rurale : propriétaires de vignes et négociants en vin, ruinés à la fin du XIXe par la crise du phylloxéra comme de nombreux viticulteurs du Languedoc. Colette Audry fut élevée dans une famille de tradition laïque et républicaine : ses parents se marièrent civilement en 1904, Colette Audry ainsi que sa sœur Jacqueline Audry, de deux ans sa cadette, ne furent pas baptisées et allèrent à l’école publique. Son milieu d’origine se définit cependant par la culture protestante : un protestantisme très actif en politique et émancipée de la foi chrétienne, voire anticlérical, qui a gardé de la religion toute sa morale et un certain rigorisme. Du côté maternel, Colette Audry était la petite-nièce de Gaston Doumergue, député radical-socialiste du Gard qui, au gré de ses allégeances de plus en plus droitières, devint président de la République (1924-1931). La politique se discutait donc en famille : entre une mère issue d’un milieu dreyfusard attentif par la suite à l’ascension politique de Gaston Doumergue qui n’était pas sans susciter de vives polémiques, et un père, ancien militant SFIO dans la section du Gard, qui mit un terme à ses ambitions politiques en embrassant la carrière de haut fonctionnaire, sans nul doute sous le patronage de l’oncle politicien. Diplômé d’une licence de droit, Charles Audry devint secrétaire général des Alpes-Maritimes en 1910, préfet de l’Ardèche en 1914 puis préfet des Côtes-du-Nord à la fin de la guerre. En 1920, il demanda sa mise en disponibilité pour des raisons de santé. La famille Audry déménagea donc à Paris où Colette Audry poursuivit des études secondaires. Titulaire du baccalauréat (option Philosophie) en 1923, elle entra à l’École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres en 1925. Reçue au certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement secondaire en 1929, elle obtint son agrégation de lettres en 1928. Cette même année, elle fut nommée à Caen (Calvados), deux ans plus tard à Rouen (Seine-Inférieure) alors que son mari enseignait à la Faculté des Lettres de Nancy (Meurthe-et-Moselle), puis obtint sa mutation à Paris en 1936. Elle enseigna également trois ans à Grenoble (Isère) pendant la guerre de 1941 à 1944 où son mari était replié. A la Libération, professeure au lycée Hélène Boucher à Paris, elle obtint un poste au lycée Molière à partir d’octobre 1945. Toute sa vie et jusqu’à l’âge de la retraite, Colette Audry exerça son métier d’enseignante, sauf une interruption de cinq années durant lesquelles elle prépara une thèse sous la direction de Gaston Bachelard, sur le thème : « Le Double en littérature et l’imagination du moi ». Détachée au CNRS de 1952 à 1957, elle laissa inachevée cette recherche et retourna enseigner dans le secondaire au lycée Molière à Paris jusqu’à sa retraite en 1965.

Lors de ses premières années d’enseignement, Colette Audry se passionnait pour la littérature, l’histoire de l’art et la philosophie. Elle voulait écrire. Découragée par cette entreprise, elle s’immergea, telle une fuite en avant, dans la politique qui devint son principal centre d’intérêt. À Rouen, elle commença à fréquenter l’Amicale des professeurs de lycée dont les communistes formaient la fraction révolutionnaire. Elle y rencontra notamment Paul Nizan qui la présenta à Simone de Beauvoir, alors enseignante dans cette même ville, comme la « rouge de Rouen ». Sa culture politique se résumait alors à Marx et quelques auteurs annexes. La lecture de Ma Vie de Trotsky ainsi que les amitiés politiques tissées au sein de cette Amicale la décidèrent à surseoir à son adhésion au PC. Pour rester en contact avec le prolétariat, elle s’inscrivit finalement en 1932 à un syndicat, la CGTU (Confédération générale du travail unitaire), dans la section des enseignants, la FUE (Fédération unitaire de l’enseignement). Elle y militait avec des anarcho-syndicalistes, d’anciens communistes, exclus ou démissionnaires du Parti qui, adeptes de la thèse des minorités agissantes, préféraient se réserver pour un futur parti révolutionnaire. Ce creuset d’oppositionnels appartenait aux divers courants inquiets de la montée du fascisme et du stalinisme. Colette Audry assista à tous les congrès de la Fédération et intervint même à la tribune de l’un d’eux en 1935 à Angers. Ses contributions au débat étaient publiées dans L’École émancipée, l’hebdomadaire de la Fédération dans lequel elle écrivit également un article précurseur sur Heidegger : « Une philosophie du fascisme allemand : l’œuvre de Heidegger ». Lorsque la tribune de L’École émancipée retentit sous le choc des luttes idéologiques, certains militants fédéraux utilisèrent un organe de la minorité confédérale, L’Avant-garde syndicale, dont Colette Audry dirigea la publication. L’expérience éphémère dura moins d’un an, jusqu’en mars 1936, au lendemain du congrès de Toulouse de la CGT réunifiée. Suite aux événements du 6 février 1934, des intellectuels se mobilisèrent en formant un comité de lutte contre le fascisme, le CVIA (Comité de vigilance des intellectuels antifascistes). Dès sa fondation, Colette Audry adhéra à ce comité, également laboratoire du Front populaire à venir. Elle signa dans le même temps en octobre 1935 l’appel constitutif de la Gauche révolutionnaire. Dirigé par Marceau Pivert, ce courant situé à gauche de la SFIO n’admettait pas que la lutte contre le fascisme puisse impliquer l’idée de guerre et militait en faveur d’une transformation radicale des structures du régime. Les pivertistes refusèrent donc d’enterrer les perspectives révolutionnaires que pouvait laisser présager l’avènement d’un gouvernement de Front populaire. Durant cette période de suractivité militante, Colette Audry appartenait au bureau national du CVIA déchiré peu à peu par des luttes fratricides à propos du fascisme, de la menace de guerre, des procès de Moscou et de la question espagnole. Aux côtés des pacifistes révolutionnaires, Colette Audry publia des tribunes dans l’hebdomadaire du CVIA, Vigilance. Elle écrivit également des articles dans Masses et La Révolution prolétarienne, mensuel syndicaliste révolutionnaire, et fit partie du comité de rédaction de La Gauche révolutionnaire, mensuel de l’organisme du même nom. Durant l’été 1936, Colette Audry partit pour l’Espagne sur le front de l’Ebre. Elle y rencontra notamment Julián Gorkin et les membres du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) et rédigea ou traduisit leur bulletin La Révolution espagnole. De retour à Paris pour la rentrée scolaire, elle devint la correspondante française du journal. Chargée de le diffuser, elle joua également un rôle dans le recrutement de volontaires pour combattre le franquisme en Espagne. La question de la guerre d’Espagne, qui avait déjà provoqué la dispersion du CVIA, dévoila la nature hétérogène de la Gauche révolutionnaire. Début 1937, Colette Audry fut l’une des initiatrices du CASPE (Comité d’action socialiste pour l’Espagne) qui désapprouvait la politique de non-intervention préconisée par Léon Blum et réclamait la levée immédiate de l’embargo sur les armes. Ce comité publia, en liaison avec le POUM, le bimensuel L’Espagne socialiste. La Gauche révolutionnaire qui prenait des positions critiques de plus en plus tranchées face à la politique sociale, économique et internationale menée par Léon Blum, fut mise en minorité au congrès de Royan en juin 1938 et exclue de la SFIO. Sans grande conviction, Colette Audry adhéra à la nouvelle organisation pivertiste, le PSOP (Parti socialiste ouvrier et paysan). Elle s’occupa d’une revue de presse qui paraissait régulièrement dans l’hebdomadaire juin 1936 et s’engagea contre le colonialisme. Membre du Bureau de défense des peuples coloniaux, elle dénonçait à travers des articles ou des conférences les exactions commises en Indochine, aux Indes françaises ou en Afrique du nord et collabora au SISL (Secours international solidarité et liberté) qui se donnait pour objectif de défendre toutes les victimes de la répression, en France, dans les colonies, dans les pays fascistes et en URSS. Déjà inquiète de la montée du stalinisme, Colette Audry fit partie de ceux qui dénoncèrent dès 1936 les premiers procès de Moscou. Elle s’engagea au sein du Comité pour l’enquête sur les procès de Moscou et cessa définitivement de considérer l’URSS comme un État révolutionnaire.

En septembre 1939 à Paris (XVIe a), elle se maria avec Robert Minder, germaniste alsacien qui deviendra professeur au Collège de France. Ils eurent un fils, Jean-François, et divorcèrent en 1945. Au moment des accords de Munich, elle persévéra dans ses convictions pacifistes voire ultrapacifistes : elle signa par exemple le « Manifeste des femmes contre la guerre ». La guerre déclarée, elle retrouva certains de ses camarades de la Gauche révolutionnaire pour tenter, sans succès, d’organiser une cellule de résistance. En 1941, avant de rejoindre son mari à Grenoble avec leur fils âgé de quelques mois, elle rencontra Lucie Aubrac à Lyon pour atteindre des réseaux de résistance qui ne soient ni communistes, ni gaullistes. Fréquentant le milieu intellectuel de Grenoble, elle entra finalement en contact avec les communistes du Front national de l’Isère à la fin de l’année 1942 et travailla notamment avec Sofia Jancu, la compagne de Gabriel Péri. Ses activités au sein de la résistance restent floues : elle fut agent de liaison, distribua des tracts et rédigea quelques articles pour une des feuilles de la résistance communiste iséroise.

À la Libération, Colette Audry ne renoua pas immédiatement avec le militantisme politique malgré les propositions d’adhésion que lui fit le PCF suite à ses engagements dans la résistance. Ayant repris ses fonctions d’enseignante à Paris à la rentrée scolaire 1944, elle prit congé de l’éducation nationale, en février 1946, pour occuper pendant un an un poste de chargée de mission sur les questions du cinéma au Secrétariat d’État à l’Information. Durant la même période, elle travailla avec René Clément — de la préparation du tournage à l’écriture des dialogues — sur La Bataille du rail : film culte de la résistance des cheminots. Travail de co-scénarisation et de dialoguiste qu’elle poursuivra d’ailleurs sur certains des films de sa sœur Jacqueline Audry (1908-1977) devenue alors cinéaste. Elle traçait également les premières lignes de sa pièce de théâtre Soledad - une relation sororale mise à l’épreuve à travers la question de l’engagement - qui remporta un franc succès lorsqu’elle fut jouée en 1956 au théâtre de Poche. Ces créations font largement écho à son expérience de résistante et de militante anti-franquiste. Son premier récit de nouvelles On joue perdant, dont des extraits étaient parus dans Les Cahiers du sud pendant l’Occupation, fut publié chez Gallimard dans une collection dirigée par Albert Camus en 1946. Colette Audry participa également au début de l’entreprise très sartrienne des Temps modernes qui voulait théoriser et personnifier l’engagement de l’intellectuel. Lors de la première rédaction, elle appartenait au noyau des « intimes » de la revue. Elle y exerça de manière régulière sa plume critique à propos de littérature et de cinéma et rédigea quelques articles sur la condition des femmes et le communisme. À Rouen, au début des années trente, Colette Audry s’extirpait ponctuellement de ses activités politiques pour s’entretenir de littérature et de philosophie avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Ce fut le début d’une relation d’amitié entre elle et le couple, ponctuée par des silences et des retrouvailles. Avec Simone de Beauvoir, cette relation se nourrit rapidement de la question du féminisme. Avant guerre, les deux femmes ne percevaient pas leur condition de femme de la même manière. Alors que Simone de Beauvoir se contentait du rapport « égalitaire » qu’elle entretenait avec Sartre, Colette Audry, notamment au cours de ses expériences politiques, s’était rendu compte que les femmes ne jouissaient pas de droits identiques à ceux des hommes et projeta même d’écrire un livre qui dénoncerait cette situation. Lorsque Simone de Beauvoir publia Le Deuxième sexe en 1949, Colette Audry fit partie de ceux qui prirent la défense de l’ouvrage cloué alors au pilori. Jusqu’à la mort de la philosophe, les deux femmes, parfois avec quelques dissensions, se retrouveront dans ce combat.

C’est également aux Temps modernes, à l’occasion d’un numéro spécial sur la gauche paru en 1955, qu’elle publia des extraits de son portrait psycho-politique de Léon Blum : Léon Blum ou la politique du juste. Pas totalement dégagée de son itinéraire conflictuel de militante de la Gauche révolutionnaire avec la SFIO et toujours persuadée que le Front populaire avait été stoppé dans ses élans révolutionnaires, elle présente un homme déchiré entre la volonté politique et la morale. Elle tente de débusquer dans cet essai les contradictions auxquelles s’est trouvé confronté l’homme politique quand il a tenté de justifier ses actes en se référant à la morale universelle, à des valeurs que ses adversaires politiques ne respectaient guère. Il aurait selon elle préféré son « salut personnel » à la volonté du peuple. Elle abordera de nouveau cette problématique de la morale en politique, en 1976, dans son ouvrage Les Militants et leurs morales. À la recherche d’une alternative entre la morale bolchevique (la morale du combattant) et la morale socialiste (la morale du juste), elle propose une analyse qui réfute l’idée que la morale et la politique sont deux exigences distinctes et contradictoires.

En 1955, sollicitée par Louis Vallon, Colette Audry adhéra à la « Nouvelle gauche ». Mouvement impulsé notamment par Gilles Martinet et Claude Bourdet au début des années 1950, il rassemblait des individus venus des grands partis, de la résistance ou d’anciens communistes issus de la famille trotskiste. La « Nouvelle gauche » soutenait les thèses neutralistes à travers l’hebdomadaire L’Observateur. Deux ans plus tard, elle s’élargit en fusionnant avec le MLP (Mouvement de libération du peuple) et donna naissance à l’UGS (Union de la Gauche socialiste). Cette Union qui regroupait marxistes et chrétiens, en essayant de définir une laïcité sociale, voulait accorder une grande place au monde paysan comme aux classes moyennes en laissant cependant au mouvement ouvrier le rôle décisif dans l’évolution économique et politique du pays. Colette Audry siégea au sein de sa commission exécutive et devint rédactrice en chef de son premier bimensuel Nouvelle gauche. Elle collabora aux comités de rédaction des publications suivantes : Tribune du peuple et Perspectives socialistes. Au même moment Colette Audry s’immisça dans le petit groupe d’Arguments dont Edgar Morin initia la création au moment du rapport Khrouchtchev en 1956. Espace de convivialité intellectuelle, la revue Arguments voulait se situer dans une permanence « inter-critique » et travailler à la recherche d’un marxisme déstalinisé. En 1960, elle adhéra au PSU (Parti socialiste unifié) né principalement de la fusion de l’UGS, du PSA (Parti socialiste autonome) et de Tribune du communisme dirigé par Jean Poperen. Engagée contre la guerre d’Algérie, Colette Audry refusa cependant de signer le « Manifeste des 121 » lancé par Sartre en septembre 1960, parce qu’elle réfutait le principe de droit à l’insoumission. Elle signa par contre l’appel publié quelques jours plus tard par la FEN (Fédération de l’éducation nationale) et soutenu par le PSU : « Pour une paix négociée ». Si Colette Audry n’a pas appartenu aux instances dirigeantes du PSU, elle fut cependant sa candidate aux législatives de 1962 dans la vingtième circonscription de Paris (Auteuil-La Muette) où elle essuya un échec prévisible dès le premier tour. Elle avait cinquante-six ans, trente ans de militantisme derrière elle et faisait partie de ces rares femmes présentes sur la scène politique. Elle réitérera cette expérience sans succès aux municipales de 1965, aux législatives de 1967 et de 1968 puis de nouveau aux municipales de 1971. Déjà favorable à une candidature unique de la gauche, elle imposa au PSU, lors des législatives de 1967, de mener campagne avec un suppléant conventionnel. En 1966, elle avait signé l’appel pour l’union de la gauche (appel du MNUG) lancé par Jean Poperen qui défendait le ralliement du PSU à la FGDS (Fédération des groupes et des clubs socialistes) et militait en faveur d’une campagne commune avec le PC. Exclus du PSU, le courant unitaire et son leader, Jean Poperen, fondèrent en octobre 1967 l’UGCS (Union des groupes et des clubs socialistes) auquel Colette Audry s’agrégea. Elle devint membre de son bureau national et responsable de son support doctrinal Bulletin politique. En avril 1968, l’UGCS et la FGDS de François Mitterrand signèrent une déclaration commune et au mois de mai l’UGCS prit position en faveur du mouvement étudiant, tentant en vain d’y entraîner la FGDS. Au lendemain de la crise, l’UGCS, la CIR et l’UCRG d’Alain Savary rassemblèrent au sein du mensuel Dire ceux qui voulaient s’exprimer au nom de l’unité de la gauche et du renouveau socialiste. Colette Audry participa à son comité de rédaction. Lorsqu’en 1969, l’UGCS se transforma en ERIS (Etudes recherches et informations socialistes), elle dirigea le nouveau bimensuel du courant Synthèse Flash puis devint présidente de l’association en 1972 et collabora à ses Cahiers de l’ERIS. Alors que les poperénistes militaient depuis les années soixante pour l’unité de la gauche et la re-fondation d’un grand parti socialiste, ils refusèrent de se rallier à la motion majoritaire mitterrandienne à Épinay. Ils la rejoignirent finalement en 1973, au congrès de Grenoble, un an après la signature du Programme commun. Colette Audry, numéro deux du courant Poperen, siégea au comité directeur du PS de 1971 à 1983. Elle occupa également le poste de déléguée générale à la formation en 1979 dans l’équipe de Gérard Delfau. Elle anima de nombreux stages et rédigea dans leur intégralité deux brochures : Néo-stalinisme aux couleurs de la France ou union de la gauche ? et Nous socialistes.... Ces documents, écrits au lendemain de la rupture du Programme commun, tentent de montrer en quoi et pourquoi l’idée et la pratique de l’union de la gauche des socialistes diffèrent de celles des communistes tout en s’employant à prôner la nécessité d’un contrat de gouvernement avec le PCF où prédominerait la stratégie de front de classe. L’intérêt que Colette Audry portait à la formation des militants et à la réflexion idéologique à l’intérieur du Parti se manifesta également à travers ses activités à l’ISER (Institut socialiste d’études et de recherches). Créé en 1974, l’institut avait pour fonction d’alimenter la réflexion théorique du PS en gardant un certain recul par rapport à l’action politique immédiate de celui-ci. Il prônait une ouverture sur l’extérieur en conviant d’une part des intellectuels qui n’était pas forcément des militants socialistes et en multipliant d’autre part des échanges avec les partis socialistes étrangers. Ses activités se divisaient en trois secteurs : commissions d’étude, colloques — dont certains furent publiés — et rédaction d’un trimestriel, Le Bulletin de l’ISER qui deviendra par la suite Espace démocratique. Gilles Martinet puis Jean Pronteau présidèrent cet institut. Colette Audry, déjà directrice de l’ISER, prit la succession de ce dernier en 1986. L’institut se saborda en 1990, quelques mois après sa disparition.

Ses engagements dans la sphère politique s’orientèrent également en direction des femmes. Si elle ne milita pas immédiatement dans des mouvements féministes et/ou féminins, elle aborda dès les années cinquante la question des femmes en politique à l’UGS et organisa avec d’autres militantes des commissions de réflexion sur le travail des femmes, la contraception et l’action du Planning familial, au sein du PSU. Au début des années 1960, elle participa à la création du MDF (Mouvement démocratique féminin) avec Marie-Thérèse Eyquem et Michèle Andrée*. Laboratoire d’idées socialistes (une sorte d’union de la gauche avant la lettre) et féministes, le MDF se donnait pour objectif d’aider les femmes à assurer leur libération et leur promotion, en leur faisant prendre conscience du rôle qu’elles pouvaient jouer dans la république moderne. Toutes ces militantes, dont Yvette Roudy qui, conviée par Colette Audry, s’engagea au MDF et devint directrice de son mensuel La Femme du XXe siècle, contribuèrent à instiller des idées féministes dans des partis politiques qui en étaient singulièrement dépourvus. Colette Audry dirigea un temps ce vivier où puisèrent conjointement le parti d’Épinay et le MLF, mouvement auquel elle refusa de participer. Elle signa néanmoins « Le Manifeste des 343 » en avril 1971 et continua de militer jusqu’à la fin de sa vie pour le droit des femmes à disposer de leur corps (droit à l’avortement et son remboursement en 1983), l’égalité des salaires ou la promotion des femmes dans les sphères du pouvoir politique et culturel. Parallèlement à ses engagements féministes au sein des partis, elle dirigea aux éditions Denoël une collection « Femmes » (première collection du genre) à partir de 1964. Colette Audry s’intéressa également à la condition des femmes et plus largement aux questionnements que suscite la différence des sexes dans ses œuvres littéraires. Ses récits autobiographiques, Derrière la baignoire (prix Médicis en 1962), La Statue ou Françoise l’ascendante, sont autant de réflexions sur la construction de son identité de femme.

À la fin de sa vie, elle s’intéressa en particulier aux mouvements d’émancipation perceptibles dans les pays de l’Est et aux questions relatives à la laïcité. Elle participa également aux comités de réflexion sur le socialisme et ses transformations à l’intérieur du Parti. Moins préoccupée cependant par la politique, elle se consacra plus largement à la littérature les dix dernières années de sa vie : elle publia trois œuvres et entama une relation épistolaire avec un moine bénédictin. Les lettres de Colette Audry furent éditées post-mortem.

Intellectuelle et militante, Colette Audry a toujours considéré que l’engagement politique était une activité à part entière qui n’autorisait aucunement cette marginalité pratiquée par certains intellectuels « compagnons de routes » de partis. Colette Audry s’intéressait foncièrement à l’analyse politique et la réflexion idéologique, sur les thèmes de la morale en politique et des relations entre le socialisme et le communisme.

Partagée entre littérature et politique, parce que convaincue depuis longtemps, bien avant Sartre, que le métier d’écrivain n’était pas incompatible avec le militantisme politique, elle ressentit parfois cette désolante impression de ne pas avoir trouvé l’unité en elle. Ce non-choix, qui peut aussi être envisagé comme une richesse, ainsi que le fait d’appartenir à cette première génération de femmes présentes sur les bancs de l’université, pourraient expliquer qu’elle n’ait pu entamer une carrière fulgurante ni en politique, ni en littérature.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article10428, notice AUDRY Colette par Séverine Liatard, version mise en ligne le 10 octobre 2008, dernière modification le 22 avril 2019.

Par Séverine Liatard

Carte postale éditée par le Parti socialiste à l’occasion du 8 mars 1991
Carte postale éditée par le Parti socialiste à l’occasion du 8 mars 1991

ŒUVRE : On joue perdant, Gallimard, (1946). — Aux yeux du souvenir, Gallimard, (1947). — La Bataille du rail, (en collaboration avec R. Clément), J’ai lu, (1949). — Léon Blum ou la politique du Juste, Julliard, (1955). — Soledad , Denoël, (1956). — Derrière la baignoire, Gallimard, (1962). — Sartre et la réalité humaine, Seghers, (1966). — L’autre planète, Gallimard, (1972). — Les militants et leurs morales, Flammarion, (1976). — La Statue, Gallimard, (1983). — L’héritage, Gallimard, (1984). — Françoise l’ascendante, Gallimard, (1986). — Rien au-delà, Denoël, (1993).

SOURCES : Arch. de la Préfecture de Police, séries GA, BA. — Arch. des partis politiques cités. — Arch. Nat. (séries F17/ 28403, F1b, F4, fonds Marceau Pivert). — Notice DBMOF par Justinien Raymond. — Presse citée. — Entretiens menés auprès de témoins. — Notice Sofia Jancu du Maitron. — François Durand-Gasselin, « Colette Audry ou règle du je, règle du jeu », Les Temps modernes, n° 565/566, août-sept. 1993, p. 144-156. — Séverine Liatard, Colette Audry (1906-1990). Engagements et identités d’une intellectuelle, PUR, Coll. Archives du féminisme. — Brigitte Rollet, Jacqueline Audry, la femme à la caméra, Presses universitaires de Rennes.— Notes de Jacques Girault.

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