BLANQUI Auguste [BLANQUI Louis-Auguste, dit Auguste] (appelé aussi parfois BLANQUI jeune).

Par Notice remaniée et complétée par Michel Cordillot et Jean Risacher

Né le 8 février 1805 à Puget-Théniers (Alpes-Maritimes), mort le 1er janvier 1881 à Paris ; frère de l’économiste libéral Adolphe Blanqui ; révolutionnaire français de sensibilité communiste dont la devise était : « Le devoir d’un révolutionnaire, c’est la lutte toujours, la lutte quand même, la lutte jusqu’à extinction », et qui fut fidèle à cette devise.

Son père, ancien Conventionnel girondin rallié à l’Empire, fut sous-préfet de Puget-Théniers de 1800 jusqu’à l’abdication de Fontainebleau en 1814. Auguste Blanqui fit ses études secondaires à Paris, sa famille étant venue s’établir sous la Restauration dans la région chartraine, au château de Grandmont à Aunay-sous-Auneau (Eure-et-Loir), où elle subsista assez difficilement. C’est à l’institution Massin, auprès de son frère Adolphe Blanqui qui y travailla comme répétiteur de mathématiques puis comme professeur, et au lycée Charlemagne, dont les élèves de l’institution suivaient les cours, qu’Auguste Blanqui se montra un très brillant sujet (1817-1824). Par ses aptitudes intellectuelles, pensait alors Adolphe Blanqui, « cet enfant étonnera le monde ».

Auguste Blanqui a déclaré que, déjà profondément marqué par la traversée de la France de 1815 qu’il avait effectuée sur plusieurs semaines, en pleine Terreur blanche, seul avec une vieille tante et ses nombreux jeunes frères et sœurs, il avait suivi avec avidité dès son entrée au lycée le mouvement extérieur. Chaque commotion le faisait tressaillir sur son banc d’écolier, et à l’âge de quinze ans, il frémissait au récit des événements de juin 1820. La mort de l’étudiant Nicolas Lallemand, tué par balle lors d’une manifestation contre la nouvelle loi électorale, le mit hors de lui. A l’âge de 17 ans, ses angoisses le poussèrent sur la place de Grève pour y voir mourir les quatre sergents de la Rochelle (21 septembre 1822) et il jura de venger ces martyrs de la liberté. Peu après, il obtint son affiliation à la Charbonnerie (1823).
Il semble que les années 1823-1824 aient également profondément marqué Blanqui : un été précepteur des enfants du général Compans à Blagnac (Haute-Garonne), il fut attentif aux échos de la guerre d’Espagne (avril-septembre 1823) et de son prolongement en guérilla jusqu’à la fin de l’été suivant, ainsi qu’à la vigoureuse campagne menée par Mignet à cette occasion dans le Courrier français. Du fait, entre autres, de leurs activités à l’École du commerce, au Journal du Commerce et à ce même Courrier françaisMarc-René Voyer d’Argenson parlait de la « science de la justice sociale », les frères Blanqui furent alors signalés par la police comme des individus dangereux. Dès 1825, Auguste enseigna en outre comme professeur de lettres et d’histoire dans une institution de jeunes filles située dans l’Hôtel Sully. Ce bâtiment était contigu à la place Royale (VIIIe arr. ancien, maintenant place des Vosges, IVe), l’un des centres géographiques, avec le quartier Latin (XIe et XIIe arr. anciens, maintenant Ve), de la vie parisienne de Blanqui de 1817 à 1833. Il donna également des leçons chez Adélaïde de Montgolfier — qui animait par ailleurs un salon réputé dans les milieux libéraux — et avec laquelle il entretint des relations amicales durant plusieurs années, jusqu’à ce que les divergences politiques les rendent impossibles.

En 1826, Auguste était étudiant en droit et partageait les activités de ses condisciples ; à plusieurs reprises toutefois, une santé fragile le contraignit à aller se soigner chez ses parents à Grandmont.
À la fin de la Restauration, il participa à diverses manifestations en faveur de la liberté de la presse, contre l’emprise des jésuites, ou encore pour conforter les résultats de l’opposition aux élections législatives, manifestations où se retrouvaient étudiants et ouvriers. C’est ainsi qu’au cours de l’année 1827, Auguste Blanqui fut blessé à trois reprises, deux fois de coups de sabre, en avril, rue Saint-Honoré, en mai sur le pont Saint-Michel et, le 19 novembre rue Quincampoix (VIe arr. ancien, maintenant IVe), d’une balle de pistolet. Il préparait alors son droit (et, selon certaines sources, également sa médecine). Sa mère, aussi remarquable par sa beauté que par la fermeté de son caractère, l’aurait alors soigné et caché, avant de lui procurer ensuite les moyens de partir avec son ami Alexandre Plocque participer à la libération de la Morée de l’oppression turque.

Tous deux devaient s’embarquer à Toulon en octobre 1828 et Blanqui en profita pour traverser son pays natal, redevenu comté de Nice et possession sarde à la Restauration. Il partit avec Plocque, muni de multiples recommandations, connaissant les risques qu’il encourait. Les autorités savaient en effet que la famille de Blanqui, dont le père, Dominique, avait milité pour le rattachement à la France en 1792, n’avait pas voulu redevenir sarde. D’autant que l’oncle d’Auguste, Joseph, qui avait suivi la monarchie sarde en 1792 et était revenu dans la région combattre la République les armes à la main, avait été abattu en 1798. Lors de son passage à Puget-Théniers, Auguste Blanqui tomba malade et, en plusieurs jours, les gendarmes le descendirent à dos de mulet à Nice où il fut emprisonné pendant vingt-quatre heures. Relâché, il resta un temps indéterminé dans le comté, vraisemblablement jusqu’à mars 1829, ce qui lui permit sans doute de dresser plus tard un plan de reconquête récemment retrouvé et d’y tisser un réseau de relations. Il partit ensuite en Espagne, « pays... dont la vue doit guérir pour toujours ceux qui seraient tentés par le diable d’une alliance avec le clergé » et rentra par « Bordeaux, ville de lucre dont l’existence se déroule autour de son tapis vert ».

Il fut de retour à Paris, le 9 août 1829, le jour même où était formé le gouvernement Polignac, dont la politique ultra-conservatrice allait provoquer l’assaut final contre Charles X. Le journalisme était un bon poste d’observation, l’endroit où l’on apprend ce qu’il faut savoir pour agir à coup sûr. Dès janvier ou février 1830, Auguste Blanqui entra comme sténographe au journal Le Globe, quotidien libéral de plus en plus hardi que dirigeaient Pierre Leroux et Paul-François Dubois, ancien professeur exclu de l’Université en 1821 et finalement réintégré dans le corps enseignant sous Martignac (1828). Blanqui partageait sa tâche professionnelle avec Achille Roche, un proche de Philippe Buonarroti. Le Globe, avant tout libéral et anti-Bourbons, n’était pas encore le journal des saint-simoniens, mais déjà Pierre Leroux s’intéressait à la doctrine depuis quelques années. C’est peut-être à son exemple que Blanqui l’étudia, s’il ne la connaissait déjà. Il apparaît en tout cas que les idées développées par Saint-Simon (davantage que celles de ses disciples) exercèrent une influence notable sur Blanqui.

Auguste Blanqui faisait au Globe les comptes rendus de la Chambre. Il découvrit donc très vite à quel moment l’action parlementaire cessait d’être suffisante, et à quel moment l’intervention du peuple dans la rue devenait possible et nécessaire. A la différence des autres rédacteurs qui hésitaient à prendre les armes en Juillet 1830, il arbora d’emblée la cocarde tricolore et récupéra un fusil et des munitions qu’il avait cachés faubourg Saint-Marceau (XIIe arr. ancien, maintenant quartier Mouffetard-Gobelins, Ve) à la fin du carbonarisme pour faire le coup de feu. Sa participation à diverses actions, au Palais Royal, rue de Hanovre, mais surtout au quartier Latin, puis au Palais de justice lui valut d’être décoré de Juillet. Jules Michelet, décrivant ces journées, a rapporté l’irruption dans le salon des Montgolfier, qu’ils fréquentaient l’un et l’autre, d’un Blanqui noir de poudre, le fusil à la main, s’écriant avant de repartir : « Enfoncés les romantiques ! »
Tout de suite la Révolution apparut confisquée au profit de la monarchie bourgeoise. Auguste Blanqui mena de front plusieurs activités, conservant son poste au Globe, reprenant ses inscriptions à l’École de droit, adhérant à la Société des Amis du Peuple et, sans que l’on ait pu encore déterminer dans quel cadre, il prépara, vraisemblablement en octobre ou novembre 1830, son plan de reconquête de la Ligurie ; on peut penser que Buonarroti n’était pas étranger à cette affaire.

La jeunesse des Écoles, très engagée dans les troubles qui éclatèrent en décembre 1830 en rapport avec le procès des anciens ministres de Charles X, se proposait de créer — contre la volonté du pouvoir qui lui en déniait le droit — une Association des étudiants. Demeurant « en garni » 85 rue de la Harpe (XIe arr., maintenant boulevard Saint-Michel, Ve) et participant activement à l’action étudiante, dont plusieurs animateurs furent arrêtés, Blanqui dut faire face à ses responsabilités. Cet événement, apparemment de peu d’importance, le vit adopter pour la première fois sans doute l’attitude qui fut longtemps la sienne et celle des carbonari et autres membres des sociétés secrètes : ne pas répondre aux juges dont il récusait la légitimité, et ne s’expliquer que publiquement, en usant de tous les moyens dont il pouvait disposer. Après avoir rejeté, dans une déclaration parue dans la presse, l’interdiction qui leur avait été signifiée, les dirigeants du mouvement refusèrent ainsi de déférer le 19 janvier à la convocation devant le Conseil académique, vieille institution moyenâgeuse ressuscitée par la Restauration, qu’ils assimilaient à une cour prévôtale. Dans un autre texte, rendu public le 22, ils réaffirmaient leur position et réclamaient la destruction de l’Université, vestige de l’Empire et de la Restauration. Le même jour, le Conseil académique, à nouveau réuni, priva la plupart des contestataires de leur inscription universitaire. Cette décision provoqua une manifestation à laquelle les étudiants sanctionnés ne participaient pas, mais pour laquelle ils furent cependant emprisonnés durant trois semaines à La Force. Ils furent libérés après qu’un non-lieu eut été prononcé le 12 février 1831, c’est-à-dire à la veille des émeutes de Saint-Germain-l’Auxerrois. Cette dernière affaire entraîna des réactions auxquelles Blanqui fut activement mêlé.

Désormais privé de son statut d’étudiant, il se consacra à la SAP, dont il fut un animateur très actif, n’ayant pas cessé depuis le début d’y entraîner ses camarades de lutte. Domicilié chez sa mère, 96 rue de Montreuil (VIIIe arr., maintenant XIIe), non loin de la place du Trône, il devint corédacteur de son journal, Au peuple, ce qui lui valut d’être arrêté le 11 juillet pour délit de presse. Remis en liberté provisoire sous caution le 25 août, transféré en maison de santé sous contrôle judiciaire, cela ne l’empêcha pas de poursuivre ses activités de cosecrétaire de la SAP. L’année suivante, le ministre Casimir Perier, pour anéantir la Société des Amis du Peuple, en fit comparaître les dirigeants, sous l’inculpation de complot, devant les assises de la Seine. Ce fut le procès des Quinze (10-12 janvier 1832). Blanqui en fut, avec François Raspail, Jean-Louis Hubert, Henri Bonnias, François Gervais et d’autres. Il se proclama devant la cour « prolétaire », et instruisit le procès du régime politique et du régime social : la Chambre est « une machine impitoyable qui broie 25 millions de paysans et 5 millions d’ouvriers ; jury et garde nationale servent une classe, la bourgeoisie ; ce qu’il faut instituer, c’est le suffrage universel et un impôt sur le superflu des riches ». Acquitté des poursuites primitives, Blanqui fut, pour délit d’audience et trouble apporté à la tranquillité publique « à travers sa défense qui constitua un moment essentiel de cette période tout entière » (Philippe Vigier), condamné à un an de prison et deux cents francs d’amende, verdict dont il fit appel. Il profita de cette courte période et d’une réunion de la SAP, dont il était devenu vice-président, pour prononcer le 2 février un important discours dont le grand poète allemand Henri Heine dira qu’il était « plein de sève, de droiture et de colère » contre « Philippe » et contre l’organisation économique et sociale ; c’était aussi une analyse lucide de la situation internationale. Sa peine fut confirmée en appel le 27 février. Sa mère, toujours dévouée à ses enfants, obtint qu’il ne soit pas incarcéré à Versailles (Seine-et-Oise) avec ses co-inculpés le 8 avril 1832 afin de pouvoir aller se soigner quelque temps à Grenoble (Isère) du choléra dont il était atteint (son père allait mourir de cette même maladie le 31 mai).

Cette absence de Paris l’empêcha de participer aux émeutes des 5 et 6 juin. Il revint en Beauce en août et était de retour à Paris en septembre. Il se constitua prisonnier le 1er décembre 1832 à la prison de Versailles. Transféré à Sainte-Pélagie le 20 janvier 1833, puis en maison de santé sous contrôle judiciaire le 25 du même mois, il fut réintégré à Sainte-Pélagie le 20 novembre 1833 et enfin libéré le 30, une fois sa peine expirée. Ce fut durant son séjour en maison de santé, rue Picpus, qu’il se maria, le 14 août 1833. La cérémonie se déroula à la mairie du VIIIe arrondissement (alors voisine de l’hôtel de la place Royale où vivait Victor Hugo), avec Raspail pour témoin. Il avait connu sa future femme, Suzanne Amélie Serre, fille d’un architecte, alors qu’âgée de treize ans elle figurait au nombre de ses élèves place Royale, où elle demeurait également.

Il est difficile de dire quand Blanqui entra en relations avec le patriarche égalitaire Buonarroti qui lui communiqua de vive voix la tradition babouviste. Fût-ce avant ou après le retour de celui-ci en France (août 1830) par l’entremise d’Achille Roche ? à l’occasion de la Ligurie ? plus tard ? Quelles qu’en soient la date et les circonstances, l’importance de l’influence exercée par Buonarroti sur Blanqui ne saurait être niée.

Blanqui ne cessait d’analyser le déroulement des événements et de réfléchir sur la suite des luttes des ouvriers de Paris et de Lyon qui commencèrent en juillet 1830, se poursuivirent à Paris dès le mois de décembre, s’échelonnèrent tout au long de 1831, février, juin, septembre, pour aboutir à l’insurrection lyonnaise de novembre et finalement aux journées parisiennes de juin 1832, lesquelles faisaient suite à la terrible épidémie de choléra qui avait essentiellement touché les classes les plus pauvres. Les émeutes populaires exposant au feu des forces de l’ordre les femmes et les enfants, victimes faciles, ne lui semblaient plus répondre aux nécessités. Ce fut peut-être ce raisonnement qui le conduisit à ne pas adhérer à la Société des droits de l’Homme, dont il pouvait pressentir l’échec, et à s’orienter vers la constitution de société secrètes.

Confronté à ces questions essentielles, il décida de publier un nouveau journal. Il disposa de deux mois, décembre 1833 et janvier 1834 pour préparer le lancement du Libérateur. Entre-temps, son collaborateur Louis Adam fit paraître une sorte de prospectus appelé « canard », intitulé Tout l’espoir est dans la République, première publication du Libérateur, destiné à faire connaître le journal. Le n° 1 (et unique) du journal Le Libérateur. Journal des opprimés voulant une réforme sociale par la République sortit le 2 février 1834 ; il contenait cinq articles, à la fois révolte contre les lois sur la presse qui l’« inféodent aux classes opulentes » et analyse de l’évolution défavorable des insurrections ouvrières. Le canard ayant été saisi et le gérant, Louis Adam, emprisonné, Blanqui ne put poursuivre la publication de sa feuille. Il avait cependant déjà rédigé des articles pour les numéros suivants. Celui qui était intitulé « La richesse sociale doit appartenir à ceux qui l’ont créée », probablement écrit en prison vu l’aspect du manuscrit, fut repris plus tard sous le titre « Qui fait la soupe doit la manger ». Il y dénonçait tous les symptômes de l’inégalité, de l’exploitation des masses, l’esclavage, etc.

_ Quelques jours plus tard, le 9 avril 1834, la seconde révolte des Canuts éclata à Lyon, entraînant jusqu’au 14 des troubles à Paris et plusieurs autres villes. On peut aujourd’hui se demander si les républicains ne furent pas en fait les victimes d’une vaste provocation organisée par la police. La position de Blanqui par rapport à la SDH et l’absence de documents ont longtemps donné à penser qu’il était resté étranger à ces événements. Or, il n’en fut rien. Dans une lettre à son ami Louis Watteau datée du 25 décembre 1861, trouvée dans les papiers déposés récemment par le fils de Maurice Paz à la Bibliothèque nationale, il évoque très sobrement les faits : « En avril 1834, journées de la rue Transnonain. Je manque y laisser ma peau. J’ai vu fonctionner là les meneurs républicains de l’époque d’alors. Le comité était en permanence chez moi pendant les deux jours de combat. Hélas ! pauvres gens. » Il demeurait alors 13 rue des Fossés-Saint-Jacques (XIIe arr. ancien, maintenant Ve). La répression fut très dure et déboucha sur des milliers d’arrestations et des centaines d’inculpations. Pourtant les républicains s’organisèrent rapidement pour faire front. La majorité des inculpés, niant toute culpabilité et récusant ses juges, opta pour le silence et refusa une défense classique par avocats. Désireux de profiter de la situation pour tenir de véritables assises républicaines, ces inculpés sollicitèrent l’élite des républicains non emprisonnés pour élaborer une défense collective et établirent une liste de cent trente-trois noms.

Blanqui semble avoir joué dans ce mouvement un rôle moteur. Avec Marc-René Voyer d’Argenson, il avait tenté de rendre visite aux prisonniers de Sainte-Pélagie dont ils devaient assumer la défense. Ce fut chez lui, le 5 mai, que les défenseurs se réunirent et s’affrontèrent, parfois avec violence, certains avocats lyonnais comme Jules Favre restant farouchement partisans d’une défense classique. En face, l’avocat Michel de Bourges et l’ancien président de la SAP, Ulysse Trélat, furent parmi les plus actifs avec Blanqui, Raspail, etc. Une première « Protestation des défenseurs » parut dans la Gazette des Tribunaux du 6 mai, signée d’une centaine de noms ; elle fut suivie le 11 par la « Lettre aux accusés », publiée dans La Tribune et dans Le Réformateur et signée par cent neuf républicains. Les signataires furent traduits devant la Chambre des pairs où la plupart rejetèrent toute responsabilité. S’étant déclaré l’auteur de ces textes, Trélat fut le plus lourdement condamné avec Michel de Bourges et les gérants des journaux. Contrairement à ce qui est généralement admis, c’est à son insu que Buonarroti s’était retrouvé au nombre des signataires. Le procès des accusés d’avril devant la Cour des pairs commencé le 5 mai 1835 ne devait se terminer que le 23 janvier 1836.

Également en 1835, le besoin fut ressenti de regrouper clandestinement les républicains décimés par la répression. La clandestinité s’imposait, parce que la qualification même de républicain allait être proscrite par les lois de septembre 1835 sur la presse. Officiellement les républicains ne pourront plus s’intituler que radicaux, terme d’ailleurs utilisé par Blanqui dès le mois de juin, lorsqu’il qualifia dans une lettre à Léonce Pelloutier son journal de « radical » ; ils ne se retrouveront plus entre eux comme républicains sans masque que dans l’atmosphère de conspiration permanente des sociétés secrètes épiées par la police.

La Société des Familles semble avoir été créée dès juillet ou août 1834 par un groupe de rescapés de la SDH rassemblés autour de Hadot-Desages, groupe au sein duquel Armand Barbès prit une part active. Blanqui y adhéra vraisemblablement en octobre. Parallèlement, il lança en 1835 avec ce même Hadot-Desages une feuille intitulée Propagande démocratique, qui avait pour but la diffusion populaire de textes révolutionnaires. Les premières livraisons proposaient ainsi Maximilien Robespierre, Louis Saint-Just, Jean-Paul Marat, Mercier, Volney, Raynal, Altaroche, mais aussi Tibère Gracchus....

Les Familles avaient des objectifs politiques et sociaux. Pour en venir à bout, le gouvernement réussit à arrêter, le 11 mars 1836, les deux dirigeants, Barbès et Blanqui, pour fabrication de poudre, 113 rue de Lourcine (XIIe arr. ancien, maintenant rues Broca et Léon-Nordmann, Ve et XIIIe). Blanqui fut frappé de trois mille francs d’amende et de deux ans de prison, peines confirmées en appel le 23 octobre 1836. Il fut incarcéré le 19 novembre à l’abbaye de Fontevrault (Maine-et-Loire), devenue maison centrale, et en général réservée aux légitimistes ; sa femme, déjà très malade, fut autorisée à l’y rejoindre en décembre avec leur fils. Il est intéressant de signaler qu’avant de partir de Paris, Suzanne Amélie Blanqui déposa plusieurs malles contenant les archives de son mari, forcément antérieures à mars 1836, chez leur beau-frère, Joseph Garnier, économiste et collaborateur d’Adolphe Blanqui, époux d’une sœur des Blanqui totalement occultée par l’histoire, Aglaé Blanqui. Joseph et Aglaé Garnier demeuraient place du Trône (VIIIe arr. ancien, maintenant place de la Nation, XIIe), tout près de la mère des Blanqui.
Auguste fut libéré par l’amnistie du 8 mai 1837, après moins de six mois de détention. Interdit de séjour à Paris et forcé de résider à Pontoise, il s’établit sur l’Oise même, à Gency, avec sa femme et son fils, ou ses enfants : en effet, dans une lettre en date du 5 septembre 1840 adressée à Fulgence Girard dont l’original a été retrouvé dans les archives de Moscou, Blanqui confirme lui-même qu’il eut plusieurs enfants, s’adressant ainsi à son ami : « J’ai appris que tu avais de la postérité et même plus que moi à qui il ne reste qu’un garçon. » Mais il est difficile de préciser davantage. Son fils Roméo (prénom conforme à l’état civil de la mairie du VIIIe arrondissement ancien) était né à Paris, chez sa mère, 96 rue de Montreuil (VIIIe arr. ancien, maintenant XIIe), le 14 novembre 1834 et il ne parle que de lui jusqu’en novembre 1836, quand en route vers Fontevrault, dans une lettre à sa femme qui doit venir le rejoindre, il lui donne des précisions sur la route à suivre. On peut noter aussi que le rapport Mérilhou, rédigé pour le procès de l’insurrection de mai 1839, indique (p. 151) que « Blanqui s’était retiré près de Pontoise avec sa femme et avec ses enfants ». Quand il mentionnera à nouveau le prénom de son fils (en février 1841, peu de temps après la mort de sa femme), il parlera cette fois d’Estève. L’acte de décès dont nous disposons maintenant concerne Blanqui Roméo, dit Estève, mort le 3 avril 1884, à Montreuil-aux-Lions (Aisne), âgé de quarante-neuf ans. Il s’agit donc bien de celui qui est né en novembre 1834, mais nous ignorons les raisons de ce changement de prénom. Peut-être une volonté de Blanqui pour marquer la disparition de sa femme ? Nous ne savons rien non plus de l’autre enfant.

Tout en maintenant le contact avec Paris et en contribuant à la mise sur pied et à la direction, avec Barbès et Martin Bernard, de la Société des Saisons, qui succéda en 1837 à la Société des Familles démantelée par la police, il passa deux années presque tranquilles, les seules que sa femme ait pu vivre à ses côtés sans angoisse, sans cette angoisse qu’elle supportera stoïquement après 1839, comme elle l’avait supportée et dissimulée sous une apparente bonne humeur depuis qu’elle le connaissait.

Mais, au début de 1839, Blanqui jugea les circonstances favorables à une insurrection dans Paris. La crise économique engendrait le chômage et l’inquiétude était générale. Malgré l’étroite surveillance dont il était l’objet, Blanqui faisait discrètement de nombreux séjours dans la capitale et il fixa, avec Martin Bernard d’abord, puis plus tardivement avec Barbès, les conditions d’une prise d’armes. La Société des Saisons manquait de fusils et de munitions : on pillerait les arsenaux et les armureries durant l’insurrection, dont la date fut plusieurs fois reculée. Il fut enfin décidé que celle-ci aurait lieu le 12 mai, un dimanche de courses hippiques qui viderait Paris d’une partie de la police et de la population bourgeoise.

Le 12 mai, plus de 500 hommes armés se concentrèrent rue Saint-Denis, rue Saint-Martin et aux alentours. Au signal de Blanqui, ils s’ébranlèrent vers l’hôtel de ville et l’occupèrent, mais ils furent cernés par les troupes et, au cours d’une lutte inégale, écrasés en deux journées de combats. Au cours de ceux-ci, Blanqui, en le soignant, put soustraire à la police le typographe Henri Stévenot, qui avait été blessé sur une barricade ; mais il ne put éviter à Barbès, grièvement atteint lui aussi et laissé pour mort, d’être fait prisonnier.

Blanqui et Martin Bernard réussirent à échapper aux recherches, ce dernier jusqu’au 21 juin. Blanqui, grâce à des soutiens divers, comme celui de David d’Angers, ne fut arrêté, sur dénonciation, que le 14 octobre, alors qu’en partance pour Genève, il prenait la diligence de Chalon-sur-Saône avec cinq compagnons. Ces derniers furent tous relâchés au cours des jours suivants (voir la biographie d’Honoré Breton). Quant à Blanqui, il fut condamné à mort au procès de la deuxième catégorie des inculpés, le 31 janvier 1840, tout comme Barbès l’avait été lors du procès de la première catégorie, le 12 juillet 1839. La peine de Barbès fut commuée en détention perpétuelle le 14 juillet 1839, puis le 31 décembre 1839 en déportation ; celle de Blanqui le fut également en déportation le 1er février 1840. Il est intéressant de noter que Blanqui, Barbès et Martin Bernard, observèrent un silence absolu pendant leurs interrogatoires et tout au long des procès, récusant la légitimité de leurs juges, sauf pour dénoncer des erreurs préjudiciables à leurs co-inculpés, qui, eux, se défendirent. Ni Barbès ni Blanqui ne signèrent de recours en grâce, les démarches effectuées l’ayant été à leur insu. C’est peut-être cette attitude, traditionnelle pour les chefs des sociétés secrètes et que le rapporteur Mérilhou, lui-même ancien carbonaro, pouvait prévoir, qui permit à ce dernier d’utiliser à charge, comme s’ils avaient été élaborés spécialement pour cette prise d’armes, les documents saisis dès le 13 mai 1839 (et non le 31 comme le prétend le rapport) et qui n’étaient autres que ceux déposés par Amélie Blanqui en décembre 1836 chez sa belle-sœur, Aglaé Garnier. Or, il s’agissait de documents anciens, qui dataient donc au minimum de plus de trois ans, et pour certains de près de quinze ans... Coïncidence tragique, Aglaé Garnier mourut le 10 mai et fut enterrée le 11 au Père-Lachaise en présence de Blanqui, comme en témoigna Victor Hugo. Cela ne dut pas favoriser la clandestinité indispensable à la veille d’une semblable tentative d’insurrection et explique sans doute la rapidité des perquisitions effectuées dès le 13 mai chez la défunte, bien avant celles qui eurent lieu au domicile de Barbès. Mais curieusement, cet événement qui n’est pourtant pas anodin (on y reviendra), non plus que l’existence de cette sœur dont le rôle fut pourtant loin d’être négligeable, ne furent évoqués dans les documents du procès. Ces faits ont été pareillement passés sous silence dans les travaux de la plupart des historiens.

Le 5 février 1840, Blanqui arriva au Mont-Saint-Michel où l’avaient déjà précédé Barbès, Martin Bernard et d’autres militants, condamnés en juillet ou lors de divers procès politiques. Son arrivée provoqua des remous, des soldats de la garnison s’étant mis à chanter la Marseillaise et autres chants révolutionnaires. Il fut placé en isolement total. Sa mère obtint un droit de visite en juin, mais n’en usa que fin août ou début septembre. Sa femme, Suzanne Amélie, ne fut autorisée à le voir, avec leur fils, qu’en août ; mais les conditions de visites étaient tellement inhumaines que Blanqui la dissuada de venir. Toutes ses correspondances étant ouvertes, il finit par demander qu’elles soient brûlées avant d’être décachetées. Blanqui et sa femme ne devaient plus se revoir. Amélie, depuis longtemps très malade, mourut le 31 janvier 1841, un an jour pour jour après la condamnation à mort de son mari. Celui-ci ne se remit jamais de cette disparition prématurée. Dès le 2 février, il fut en outre confronté à l’angoisse de perdre moralement son fils, suite à la visite de sa mère, de sa sœur Zoé (la future Mme Antoine), qui lui donnait des informations politiques écrites à l’encre sympathique, et du futur tuteur d’Estève, André Jacquemart. Ce problème, et le besoin de s’évader à travers la lecture, l’obséda continuellement, comme le prouvent un certain nombre de lettres à sa famille retrouvées dans les Archives de Moscou. Sa correspondance avec son ami et condisciple Fulgence Girard, avocat à Avranches, que celui-ci a publiée, montre pourtant que les terribles épreuves subies dans l’enfer cellulaire n’avaient en rien entamé son énergie et qu’il ne cessa de lutter. Malgré les dissensions qui l’opposaient déjà à Barbès, tensions dont l’origine n’est pas très claire mais qui avaient créé une rupture entre les prisonniers difficile à surmonter, ils prirent ensemble des décisions importantes. Ainsi Blanqui contribua-t-il et donna son accord, en octobre 1841, à la publication par la famille de Barbès, les Carles, d’une Pétition de M. Carles aîné et de Mme Augusta Carles née Barbès, sœur d’Armand Barbès, au sujet du système cellulaire de la prison du Mont-Saint-Michel, rédigée conjointement avec Fulgence Girard. Cette brochure fut à l’origine d’une campagne de presse en faveur des prisonniers appuyée par des célébrités du barreau, et alimenta également les débats parlementaires de 1843 et 1844. Le 24 décembre, son frère Gustave, marin, accompagna leur mère lors d’une visite, et huit jours après, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier 1842, Barbès, Blanqui, Martin Bernard et Constant Hubert mirent au point une évasion qu’ils tentèrent ensemble dans la nuit du 10 au 11 février. Barbès la fit involontairement échouer, car sans doute entraîné par son poids, il se blessa en glissant et provoqua ainsi un vacarme considérable qui alerta les sentinelles. Bien qu’âgée de soixante-deux ans, la mère de Blanqui joua (avec l’aide de son frère Gustave ?) un rôle essentiel dans cette tentative, en apportant les outils et matériaux indispensables, et en servant d’intermédiaire avec l’extérieur. Soupçonnée, elle fut interdite de visite et partit peu de temps après d’Avranches, où elle s’était installée.
Il est inutile de chercher à résumer ces années de souffrance. La santé de Blanqui, que les mauvais traitements subis détérioraient, et sa douleur de veuf (il prendra longtemps après le nom de plume de Suzamel en souvenir de la femme aimée), obligèrent les autorités à le transférer à la prison de Tours le 18 mars 1844, puis le 22 avril à l’hôpital de la ville où, retrouvant Aloysius Huber (juin 1844), Michel Dupoty et Laure Grouvelle, qui sombrait dans la folie, il devait rester alité jusqu’en octobre 1845. A peine arrivé, il reçut de nombreuses visites. En dehors de Frédéric Degeorges, ou d’anciens codétenus comme Jean-François Béasse et Dupoty (octobre 1844), ou encore Pierre Béraud (en 1846), de nombreux militants de la région vinrent le voir, tels ceux de la Société mutuelle de l’Union générale de Tours (dont il aurait écrit les statuts, d’après Maurice Dommanget) avec Étienne Bonnin, Blaire, Fortin et Bernard Blondeau, ou encore ceux de la Société philanthropique des ouvriers tailleurs, comme Pierre Boucher. Autour de son lit se retrouvaient aussi les fidèles d’Icarie (Tours étant devenu, sous l’impulsion du médecin Louis Desmoulins un des principaux foyers cabétistes de France), et enfin les membres de la « goguette » créée par Eugène Vieillefond, ouvrier et chansonnier parisien, ami d’Eugène Pottier et plutôt proche du babouvisme, la Société lyrique des Fils du Diable.

Exclu, avec Barbès, Martin Bernard et quelques autres de la remise de peine d’octobre 1844, Auguste Blanqui en bénéficia, seul, le 9 décembre, mais il la refusa. Cela provoqua d’ailleurs bien des remous et discussions, notamment sur la signification de cette mesure, qualifiée à tort d’amnistie (cf. ses lettres à Frédéric Degeorges).
Il ne sortait de sa chambre que depuis quelques mois lorsque les troubles des grains éclatèrent dans le Buzançais début novembre 1846, avant de dégénérer en véritables émeutes. Aussitôt soupçonné, il fut arrêté le 27 novembre. Il comparut au procès de Tours (1er-3 mars 1847), renvoyé à Blois (26-29 avril) et fut finalement acquitté. Il refusa d’être mis en liberté et de choisir une localité de résidence. Contraint de quitter la prison, il resta à Blois, chez son ami Édouard Gouté, contre la volonté d’un pouvoir dont il contesta les méthodes dans une lettre adressée au procureur du roi. Cette lettre fut publiée dans la presse régionale et dans une brochure publiée localement, Les communistes à Tours, réflexions sur leur procès. Persécution de police à Blois. Tout en continuant de rencontrer ses amis, il écrivait des articles pour Le Courrier du Loir-et-Cher et fut tout de suite mis au courant des événements qui se déroulaient dans la capitale.

Le 25 février 1848, Blanqui arrivait à Paris. Le soir même, à la réunion du Prado, il dissuadait les membres des sociétés secrètes républicaines d’une action immédiate contre le Gouvernement provisoire, qui avait refusé d’arborer le drapeau rouge à l’hôtel de ville. Il avait peur de ce que la contre-révolution pourrait tirer d’un mouvement prématuré et demandait que l’on jugeât le Gouvernement provisoire sur plus d’un acte. Séance tenante, il fondait la Société républicaine centrale, club ouvert aux non-adhérents, qu’il dirigera avec Théodore Dezamy et où il expliquera l’évolution de la situation politique.

Le Gouvernement provisoire le déçut vite ; il le pressa d’agir dès le 2 mars ; les 7 et 14 mars, il réclama à l’Assemblée constituante l’ajournement des élections prévues d’abord pour le 9 avril : les élections allaient se faire avant que le peuple ait bénéficié de la moindre éducation politique ; il voterait donc pour tous ceux qui, depuis le 9 thermidor, l’avaient élevé dans l’obéissance et le respect de la hiérarchie sociale établie ; il sanctionnerait par son vote sa propre dépendance. Le 17 mars, Blanqui conduisit une impressionnante manifestation pacifique, de cent mille ouvriers peut-être, devant l’hôtel de ville. Le Gouvernement provisoire donna à Blanqui, qu’il dut recevoir en qualité d’émissaire de cette foule, l’assurance que les élections seraient retardées : elles le seront effectivement, mais jusqu’au 23 et 24 avril seulement. Et, à dater de leur reculade devant le petit homme aux mitaines noires, au « corps meurtri sous des habits râpés » et de couleur noire, qui pérorait chaque soir sur un ton d’éducateur, certains des gouvernants, ou de leurs conseillers, décidèrent de perdre Blanqui.
Le 31 mars, Taschereau, politicien et homme de lettres, journaliste de talent, ressuscita la Revue rétrospective (dont douze volumes avaient déjà paru au lendemain de la révolution de Juillet) pour livrer au public divers documents se rapportant à la Restauration, notamment les documents saisis aux Tuileries le 24 février 1848. Jules Taschereau est un personnage au parcours singulier, qui oscilla entre un soutien réservé au régime en place et une opposition libérale, au gré des circonstances. Il collabora sous la Restauration au Courrier français, où il rencontra peut-être le jeune Blanqui, et sous Louis-Philippe au National, où il fut proche de Armand Carrel et très opposé à Guizot ; élu à la Chambre, il vota avec l’opposition modérée avant de rallier, sous la Deuxième République, la droite la plus conservatrice et d’attaquer très vivement le parti démocratique ; pour finir il adhéra pleinement au coup d’État du 2 décembre et à l’Empire, et Napoléon III récompensa ses services en le nommant administrateur général de la Bibliothèque nationale (devenue Bibliothèque impériale), dont il supervisa la réorganisation et dirigea la publication des catalogues, notamment le Catalogue des imprimés.
La première livraison de la Revue rétrospective, du 31 mars 1848, contenait un texte — vraisemblablement émané du ministère de l’intérieur — intitulé « Déclarations faites par XXX devant le ministre de l’Intérieur les 22, 23 et 24 octobre 1839 », c’est-à-dire à peine plus de huit jours après l’arrestation de Blanqui. Bien que le nom de ce dernier n’y fût pas mentionné en toutes lettres, tout suggérait que c’était bien de lui qu’il s’agissait et personne ne s’y trompa.

Cette publication fit l’effet d’une bombe. Après avoir brièvement hésité, Barbès accepta comme authentique ce document (dont l’existence fut confirmée plus tard dans les Mémoires de Rémusat) et désigna Blanqui comme le seul coupable possible. Ce faisant, Barbès entraîna l’adhésion de la plupart de ses partisans. Sans doute influencés par les manœuvres de la justice à l’occasion du procès des insurgés et par l’exacerbation des haines au Mont-Saint-Michel, tous se disaient persuadés que Blanqui avait manqué de courage le 12 mai 1839. D’autres militants, tout aussi nombreux, maintinrent au contraire leur confiance à Blanqui, et la réponse de ce dernier, imprimée le 13 et distribuée à partir du 14 avril, fut étayée par les signatures de plus de quatre cents révolutionnaires de divers horizons.

La question d’une éventuelle trahison de Blanqui a depuis lors divisé les historiens comme elle divisa à l’époque les révolutionnaires. En l’absence de toute preuve irréfutable et du fait de la disparition des documents originaux, elle fait aujourd’hui encore l’objet d’une controverse. On se penchera donc, trop brièvement sans doute, sur les principaux arguments développés par les uns et les autres concernant trois points essentiels : l’authenticité du document, son contenu, et la question du mobile éventuel de Blanqui.

Concernant le document lui-même, il semble effectivement dater de 1839, plusieurs témoignages (au demeurant assez flous) en ayant attesté la circulation dans les milieux gouvernementaux à cette époque. Il est donc très improbable que le document Taschereau ait été un faux fabriqué après coup dans le seul but de discréditer Blanqui. Au vu du témoignage cité plus loin, on pourrait même penser qu’il a été élaboré progressivement, sur la base de documents rassemblés entre 1834 et 1839, au fur et à mesure de la prise de conscience par la monarchie de Juillet de la menace permanente que représentait Blanqui au sein des sociétés secrètes. Croyant le danger écarté dans les années 1840, le pouvoir louis-philippard laissa ce texte en héritage à ses successeurs.

Plus épineuses en revanche sont les questions se rapportant à son contenu. Il est évident en premier lieu que ce texte peut difficilement être attribué tel quel à Blanqui. On n’y retrouve pas son style et une lecture attentive met en évidence la nature composite d’un texte écrit tantôt à la première personne tantôt à la troisième personne, et dans lequel alternent des passages arides purement descriptifs et des commentaires plus élaborés, ces derniers pouvant être lus soit comme des remarques se rapportant au passage précédent, soit comme des réponses à des questions ne figurant pas dans le texte. En outre, aucun manuscrit original rédigé de la main de Blanqui n’a jamais pu être retrouvé. Le document Taschereau a donc toutes les apparences d’un montage, et cet argument a largement été utilisé par Maurice Dommanget et d’autres pour disculper Blanqui en soutenant la thèse d’une fabrication. La question se pose en deuxième lieu des éventuelles « révélations » figurant dans le document Taschereau. Ceux qui ne sont pas convaincus de la culpabilité de Blanqui ont toujours insisté sur le fait que ce texte ne contenait rien qui ne fût déjà connu, mais qu’en revanche il renfermait des erreurs qui, comme Blanqui le soulignait déjà dans sa réponse, n’auraient pu être commises par lui. Ses détracteurs, notamment Maurice Paz, se sont attachés à démonter que ces erreurs étaient discutables ou inconséquentes, et surtout qu’elles ne touchaient en rien au fond. Or, chaque nouvelle découverte d’archives tend à montrer d’une part que le document ne contenait pas de réelles révélations ; que d’autre part, le jugement porté sur l’importance (ou la non-importance) des erreurs dénoncées par Blanqui n’était pas étayé sur des preuves confirmées ; qu’enfin, certaines affirmations concernant divers épisodes antérieurs de la vie de Blanqui destinées à renforcer la thèse de sa culpabilité, s’avèrent finalement infondées face à un examen sérieux (cf. L. A. Blanqui, œuvres I).

En ce qui touche enfin à la question du mobile, pour les adversaires, puis pour les détracteurs de Blanqui, la réponse a toujours été évidente : ce fut par peur de se voir condamné à mort et exécuté que Blanqui parla. En fait, on peut presque affirmer aujourd’hui que, l’eût-il souhaité, le pouvoir ne pouvait pas se permettre politiquement de faire de Blanqui un martyr en le faisant exécuter, surtout après avoir, par deux fois, commué la peine de Barbès. Admettons pourtant un instant que Blanqui ait pu croire au lendemain de son arrestation qu’il jouait sa tête. Le principal témoignage invoqué par les détracteurs de Blanqui est celui de Pierre Quignot, qui déclara (en 1848) que tout au long de son procès devant la Cour des Pairs, Blanqui avait vécu dans la hantise d’être condamné à mort et exécuté. On remarquera qu’il émane d’un adversaire déclaré. Bien qu’investi de grandes responsabilités dans les journées de mai, Quignot ne respecta pas pour sa part la règle des sociétés secrètes et se défendit lors du procès ; il fut un fidèle partisan de Barbès dès le Mont-Saint-Michel et l’ami du cabétiste Aron, que Blanqui accusa de l’avoir livré en octobre 1839... Or, si tant est que l’on puisse apporter quelque crédit à ce témoignage tardif, il peut a contrario être utilisé comme un témoignage à décharge : si Blanqui redoutait tant d’être condamné à mort à l’issue de son procès, c’est bien qu’il n’avait pas trahi ; car si tel avait été le cas, il n’aurait eu aucune raison sérieuse d’avoir aussi peur, sachant que la peine capitale lui serait à coup sûr épargnée. Ou alors il faudrait attribuer à Blanqui une capacité décidément machiavélique à donner le change. Autre réflexion sur les motifs d’une éventuelle trahison ; que pouvait-il recevoir en échange ? Pouvait-il fait confiance à ce pouvoir qu’il ne cessait de dénoncer ? Qui peut croire qu’il fut naïf à ce point ? On peut penser par contre que Blanqui était pratiquement assuré de la commutation de sa peine sans avoir recours à de telles méthodes qu’il ne pouvait que mépriser. Quel que soit le raisonnement, aucun motif sérieux ne vient justifier cette hypothèse.

Quant à la plupart des autres arguments utilisés à charge contre Blanqui, ils se réduisent finalement à peu de chose. Sur le fait par exemple qu’il ait tardé durant deux semaines à publier la réponse qu’il avait annoncée dès le premier jour, l’explication nous a été donnée par Blanqui lui-même : « J’ai plié un instant sous la violence du coup. » (BN., ms NAF 9584-1, f° 30V). Enfin pour ce qui est de l’affirmation selon laquelle Blanqui aurait bénéficié d’un traitement de faveur de la part des autorités judiciaires et pénitentiaires, elle est pour le moins discutable. Il n’aurait pas été le seul dans ce cas... et pas forcément le plus favorisé !
Reste néanmoins une question essentielle : y a-t-il eu oui ou non une rencontre entre Duchâtel et Blanqui les 22, 23 et 24 octobre 1839 ? Que l’ancien conspirateur n’ait pas souhaité faire appel en 1848 au témoignage de l’ancien ministre peut se comprendre : cet homme, qu’il avait bien connu à l’époque du Globe libéral, était entre-temps devenu l’un des adversaires les plus acharnés des révolutionnaires. En revanche il est plus troublant que Blanqui n’ait jamais nié la réalité de ces rencontres en mettant au défi ses accusateurs de prouver le contraire. On ne lit rien de tel dans sa réponse : Blanqui y accusait sur un plan général le gouvernement de lâcheté et de faux, mais sans opposer un démenti formel sur ce point capital.

Une commission d’enquête des clubs, sorte de jury d’honneur fut constituée et tenta d’en savoir plus en se faisant communiquer un certain nombre de documents officiels. Cette commission ne rendit jamais publiquement son verdict, mais force est de constater que Pierre-Joseph Proudhon, qui la présidait, se disait en privé (lettre à Adolphe Blanqui du 9 juillet 1848) à la fois convaincu du caractère « apocryphe » du document Taschereau et de la réalité de certaines confidences faites par Blanqui à Duchâtel — confidences dont il minimisait par ailleurs la portée et affirmait qu’elles n’entachaient en rien les états de service révolutionnaires de Blanqui.

En fait, il existe un témoignage qui semble jusqu’à ce jour avoir échappé aux historiens, et qui a pour principal mérite de nous permettre de surmonter toutes ces contradictions apparemment insolubles. C’est celui d’un vétéran des luttes révolutionnaires, le néo-babouviste Charles Teste, tel qu’il a été rapporté par le communiste lyonnais Joseph Benoît dans une note figurant p. 116-117 de ses Souvenirs de la République de 1848. Lyon — Paris (Genève, Impr. Duchamp et Cie, 1855, in-12, (4), 311 p.), note que nous citons in-extenso :
« Comme tout le monde, la situation faite à Blanqui me préoccupait, et je m’en ouvris à Ch. Teste, un des hommes les plus estimés et les mieux renseignés du parti républicain, — “Blanqui, me dit-il, n’est pas coupable de trahison comme on l’a accusé, il a cependant fourni les renseignements qui ont paru. Voici comment : Blanqui fut arrêté après la condamnation de ses coaccusés et jugé par la cour des pairs. Blanqui, que l’on dit privé de qualités de cœur, aimait éperdument sa femme et désirait ardemment la voir avant son transfèrement au Mont-Saint-Michel. Sur les instances de Mme Blanqui, l’entrevue eut lieu, mais en présence du ministre, et c’est là que s’établit une conversation sur les événements de mai, entre Blanqui et le ministre, conversation qui était recueillie par un sténographe caché derrière une tapisserie, ce que Blanqui ignorait. Mais en aucune façon ces renseignements ne pouvaient porter de préjudice matériel à ses amis, attendu qu’ils étaient condamnés et subissaient déjà leur peine”. »

Ce témoignage, qui reprend de manière un peu différente des éléments d’explication qui circulèrent à l’époque dans les milieux républicains (cf. M. Dommanget, Un drame politique…, op. cit., p. 199-202), suggère une interprétation nouvelle plus cohérente des événements.

La réalité de la conversation y est attestée. Ce n’est pas d’ailleurs en soi illogique : Duchâtel et Blanqui se connaissaient suffisamment pour que ce dernier ait pu, même à contre-cœur, accepter l’idée qu’il s’agirait d’une conversation privée destinée à rester confidentielle. On s’expliquerait mieux du même coup la forme du document lui-même, composé pour partie d’un rapport de synthèse — effectivement rédigé à partir de l’ensemble des éléments rassemblés durant des années par la police, y compris les notes d’un mouchard très haut placé dans l’organisation, ainsi que le confirma le préfet de police Delessert à Victor Bouton (et l’on revient ici à l’hypothèse d’une possible trahison d’Eugène Lamieussens) — soumis à l’appréciation de Blanqui pour bien le persuader que la police savait tout, ce dernier relevant divers points erronés pour bien montrer au ministre que la police ne savait pas tout. Cela expliquerait aussi pourquoi ce document ne fut pas utilisé lors des débats devant la Cour des pairs, débats à l’occasion desquels l’accusation fit pourtant la preuve de son machiavélisme en manipulant sciemment les faits, sachant que les principaux accusés refuseraient de se défendre, comme cela a été souligné plus haut.

Ce texte apporte plusieurs éléments supplémentaires de réflexions, en particulier sur le rôle d’Amélie Blanqui qui semblerait avoir pris l’initiative de ces rencontres. Bien que Victor Bouton ne soit pas un témoin entièrement fiable, on peut accorder crédit à la citation qu’il fait de son interlocuteur, préfet, dans sa lettre à Mme Blanqui mère, du 15 mars 1857, évoquant « deux lettres de sa femme implorant la grâce de ne pas mourir sans dire adieu à son mari ». La lettre est souvent citée, mais cette phrase n’est jamais relevée. Elle montre pourtant qu’Amélie Blanqui, très malade depuis 1836, savait qu’elle ne reverrait pas son mari, non pas parce qu’elle craignait qu’il soit exécuté, mais parce qu’elle avait parfaitement conscience que c’était elle qui était condamnée. La phrase de Teste venant après ce qu’on pourrait prendre pour une erreur de chronologie quand il situe la conversation à la veille du transfèrement de Blanqui au Mont, est aussi porteuse d’une signification précise, à savoir que pour tout le monde Blanqui ne pouvait que rejoindre ses compagnons d’infortune au Mont-Saint-Michel, que le procès ne serait qu’une formalité, alors que les jours de sa femme étaient comptés, et qu’il fallait qu’ils se revoient avant qu’elle ne meure. Tout ceci apparaît parfaitement conforme avec ce que l’on sait aujourd’hui des qualités de cœur de Blanqui, qualités qui ont été largement mises en évidence avec la publication du premier volume de ses œuvres. Plusieurs lettres d’Amélie Blanqui à son beau-frère Joseph Garnier datant de fin janvier 1840 et conservées dans les Archives de Moscou vont d’ailleurs dans le même sens. On peut comprendre du même coup que Blanqui ait par pudeur refusé de s’exprimer sur ces rencontres dues à l’initiative de sa femme, et penser qu’en dépit de son amour pour elle — sentiment attesté par tous les témoignages — il les aurait refusées, comme il le fit en 1840 au Mont-Saint-Michel, s’il avait un instant imaginé qu’elles dissimulaient un piège.
Quant au silence de Duchâtel postérieurement à la publication du document Taschereau, il pourrait s’expliquer par son peu de désir de confirmer, sauf à devoir mentir sciemment, des faits qu’il s’était sans doute engagé à ne pas consigner par écrit, et donc d’avouer par là même son indélicatesse, voire la bassesse consistant à abuser d’une détresse qu’il ne pouvait ignorer.

L’affaire Taschereau n’aurait ainsi été que l’aboutissement ultime d’une vaste manœuvre de discrédit orchestrée plus de dix ans auparavant par Mérilhou, et peut-être déjà par d’autres avant lui, avec la collaboration active de politiciens comme Rémusat ou Duchâtel. On notera pour finir que tous ces hommes avaient été en étroite relation avant, pendant et après le Globe, et n’avaient sans doute guère goûté l’apostrophe de Blanqui du 28 juillet 1830 fustigeant leur lâcheté !

Mais ce ne sont là qu’hypothèses et, aussi plausibles soient-elles, l’affaire Taschereau reste une énigme historique. Blanqui fut-il un traître ? Un vaincu trop naïf, coupable de faiblesse par amour, abusé par la déloyauté de son vainqueur ? Faut-il admettre, pour reprendre l’élégante formule de Proudhon, que Blanqui peut au fond seulement se voir reprocher d’avoir « fait de l’histoire beaucoup trop tôt » et d’avoir « laissé tomber ses confidences en mauvaises mains » (lettre à Jérôme Langlois en date du 7 janvier 1851) ? En l’absence de preuve formelle, redisons qu’il est à ce jour impossible de trancher définitivement, même si au regard de la vie de révolutionnaire du « Vieux », la première de ces suppositions paraît la moins crédible. Une seule chose est certaine, cette affaire allait désormais peser sur la carrière politique de Blanqui comme une tunique de Nessus.

Bien qu’affecté par la publication du document Taschereau, Blanqui reprit rapidement son combat politique. Il distribua sa réponse le 16 avril dans un rassemblement ouvrier du Champ de Mars qui élisait les officiers d’état-major de la Garde nationale. Il fut sans doute réconforté de constater qu’il y fut assez bien accueilli. Il participa ensuite au cortège qui alla porter à l’hôtel de ville une pétition demandant « l’organisation du travail et l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme ».

Les résultats des élections à l’Assemblée constituante confirmèrent les vues de Blanqui sur l’éducation populaire. Il n’en devint pas pour cela partisan de dissoudre sans plus attendre l’Assemblée nominalement républicaine. S’il se mêla à la manifestation du 15 mai, ce fut pour ne pas perdre contact avec les masses, qu’entraînait Aloysius Huber, lesquelles envahirent l’Assemblée en exigeant qu’elle volât au secours de la Pologne et finalement la déclarèrent dissoute. Blanqui prit la parole en séance pour demander entre autres choses du travail pour tous les chômeurs et une amélioration immédiate de la condition des classes populaires.

Tandis que Barbès et d’autres étaient arrêtés aussitôt, Blanqui échappa à la police jusqu’au 26 mai. Enfermé à Vincennes, il put écouter la fusillade des Journées de Juin dans Paris. Le 2 avril 1849, après des débats au cours desquels Barbès qui figurait aussi parmi les accusés, maintint que Blanqui était le traître du document Taschereau, la Haute Cour de Bourges frappa Blanqui de dix ans de prison. Il commença de purger sa peine à Doullens (Somme), où il arriva vers la mi-avril 1849, avant d’être transféré à la maison centrale de Belle-Île-en-Mer (Morbihan), le 2 novembre 1850. Il s’en évada le 5 avril 1853 avec Barthélemy Cazavan ; mais à la suite de la trahison d’un pêcheur, ils furent repris et réintégrés dans un cachot. Durant cette même période, Blanqui se lia avec Louis Watteau, qui allait devenir l’un de ses principaux soutiens. Le 1er décembre 1857, Blanqui fut transféré en Corse, à Corte, et enfin du 2 avril au 16 août 1859, à Mascara, en Algérie, en vertu de la loi dite de sûreté générale consécutive à l’attentat de Félix Orsini. L’amnistie le libéra plus de dix ans après sa condamnation. Sur le chemin du retour vers Paris, il fut de nouveau appréhendé et menacé d’être envoyé à Cayenne. Lors de son passage dans la capitale, son fils Roméo, dit Estève, âgé de vingt-cinq ans, lui proposa de partager la vie bourgeoise qu’avaient aménagée pour lui les parents de sa mère. Estève habitait alors à Montreuil-aux-Lions (Aisne), ville dont il fut en 1873 conseiller municipal, républicain et laïc, voire anticlérical, l’étant encore à la mort de son père auquel il ne survécut, sans descendance, que trois ans. Mais Blanqui refusa de le rejoindre. Par ailleurs, la veuve du Conventionnel, si ardente, si dévouée à ce fils qui lui ressemblait, était morte en 1858.

Auguste Blanqui, très vieilli, et que ses fidèles n’appelleront plus désormais que « le Vieux », reprit la lutte. Il passa quelques mois à Bruxelles fin 1859-début 1860 et tenta à cette époque de relancer le journal Le Bien-être social publié dans la capitale belge et dirigé en sous-main par le docteur Watteau. Ce séjour semi-clandestin passa presque inaperçu, mais il permit à Blanqui de nouer des contacts avec des démocrates belges et français, et surtout de se faire une idée claire de la situation politique et sociale de la Belgique. Un bref voyage à Londres lui donna l’occasion de rencontrer librement des communistes comme lui. Il revit en particulier son neveu et disciple, le Dr Louis Lacambre. Puis il rentra dans la lutte, dans la ville qui était pour lui la capitale de la Révolution française et par suite la capitale de toutes les révolutions, dans le Paris de l’Empire dit libéral. Là, en juin 1861, pour organisation de société secrète, il fut une fois de plus condamné, à quatre ans de prison, cette fois. Il retrouva à Sainte-Pélagie de jeunes détenus républicains. Des étudiants vinrent le voir : le futur Dr Georges Clemenceau (1841-1929), Arthur Ranc, futur collaborateur de Gambetta, etc. Certains, comme Gustave Tridon, ou Émile Villeneuve, se lièrent étroitement avec lui et entreprirent de constituer avec des militants ouvriers une organisation politique clandestine où, comme dans les sociétés secrètes républicaines de la monarchie de Juillet, se réunissent les intellectuels en paletot bourgeois et les prolétaires en blouse. A Sainte-Pélagie naquit le « Parti » blanquiste, communiste et révolutionnaire, qui, au quartier Latin ou dans les faubourgs, parviendra à grouper, à la fin de l’Empire, 2 500 hommes décidés et armés. Ce fut aussi pendant son séjour à Sainte-Pélagie qu’il commença à collaborer, sous le pseudonyme de Suzamel, au Candide de Gustave Tridon.

Puis Blanqui s’évada, arriva à Bruxelles en 1865 chez le Dr Watteau qui l’hébergea et lui fit une vie tranquille, mais pas pour longtemps. L’année précédente, depuis Sainte-Pélagie, il avait tenté de créer un journal à Bruxelles ou, à défaut, d’utiliser l’Espiègle et son rédacteur Odilon Delimal pour diffuser ses idées. En 1865 fut publiée à Bruxelles chez Verteneuil une brochure de Lacambre, Évasion des prisons des conseils de guerre. Épisode de juin 1848, brochure si profondément remaniée par Blanqui qu’il en est souvent considéré comme le véritable auteur.

Blanqui écrivit beaucoup durant cette période de sa vie, comme il le fit toujours. Toutefois les écrits de cette période sont mieux connus. Maintenant, au calme, il rédigea plusieurs textes importants qui ne furent imprimés qu’après sa mort dans le recueil en deux volumes de 1885 intitulé Critique sociale. Au congrès international d’étudiants de Liège (29 octobre-1er novembre 1865), Blanqui fit la connaissance de Paul Lafargue et d’Ernest Granger, lequel devint un de ses meilleurs amis, sinon son meilleur ami. En 1866, la parution de la première partie d’un article fortement polémique dans Candide, « Foi et science, ou la sainte mixture du R. P. Gratry », provoqua la suspension du journal et l’article ne put être publié en totalité. Ce texte fut repris par La Tribune du peuple de Bruxelles, et plus tard publié en brochure par Brismée.
En 1867-1868, à l’intention des « Sections » blanquistes — ainsi désignait-on dans le langage courant ses groupes de partisans armés — il rédigea une « Instruction pour une prise d’armes », un des très rares écrits de tactique révolutionnaire, allant jusqu’à préciser les emplacements des barricades, les marches d’approche, mais qui ne s’en tenait pas à cet aspect militaire d’une révolution, et avait aussi pour objet d’établir une dictature parisienne et un régime de transition vers le communisme. En 1868, il assista au congrès de l’AIT à Bruxelles.
Aux obsèques de Victor Noir, les Sections blanquistes étaient dans le cortège, les poches et les ceintures gonflées de pistolets. Il paraît même que Blanqui, qui revenait fréquemment de Bruxelles se tenir au courant du processus de dépérissement de l’Empire, défila incognito parmi ses hommes. Eugène Varlin et Henri Rochefort, qui étaient les maîtres de la situation ce 12 janvier 1870, ne donnèrent pas le signal de l’assaut contre l’Empire.

_ Blanqui rentra définitivement à Paris le 12 août. Les blanquistes tentèrent le 14 un coup de force. Ils échouèrent à la caserne des pompiers du boulevard de la Villette où ils cherchaient à prendre des armes. Leur rôle, dans la journée qui chassa l’impératrice des Tuileries, le 4 septembre, deux jours après Sedan et la capitulation de Napoléon III, n’est pas encore exactement connu. Il est probable qu’au lieu d’agir en dehors des masses, comme dans l’équipée du 14 août, ils se mêlèrent à elles intimement pour pousser à l’action.
Blanqui et ses amis lancèrent alors La Patrie en danger, premier journal quotidien du blanquisme. Il signa le 6 septembre 1870, la déclaration, tirée en affiche, La Patrie en danger, qui commençait par la phrase : « En présence de l’ennemi, plus de partis ni de nuances... » (Voir Émile Eudes). Ce journal publia 89 numéros, du 7 septembre au 8 décembre 1870. La Patrie en danger, où Blanqui ne se priva pas à plusieurs reprises de tenir des propos chauvins, périra faute d’argent, c’est-à-dire faute d’acheteurs en assez grand nombre. A cette époque de journalisme brillant, Blanqui, dont le style est très clair, très pur, mais dénué de clinquant, ne faisait pas figure de grand journaliste.

De l’union pour la défense de la patrie derrière le Gouvernement provisoire du 4 septembre, dit de la Défense nationale, Blanqui passa petit à petit à la critique de ce gouvernement et de ce qu’il entendait par défense nationale. Déjà, avant l’investissement de Paris (19 septembre), il avait proposé un plan stratégique intelligent et réalisable de défense avancée de la capitale au moyen d’ouvrages légers à établir d’urgence et d’actions offensives à lancer sous la protection de l’artillerie fixe de la citadelle et des forts extérieurs. Désormais, il était convaincu que c’était volontairement, par peur des Parisiens, que le général Trochu et ses auxiliaires sabotaient la défense.

Chef de bataillon élu de la garde nationale, Blanqui participa à la journée du 31 octobre 1870, où sa candidature à un nouveau gouvernement fut posée. Il joua aussi un grand rôle dans la journée du 22 janvier 1871, seconde tentative de remplacer le gouvernement, dit de la Défense nationale, qui échoua comme la première.
Exaspéré par l’armistice, déçu par les électeurs parisiens qui lui accordèrent, aux élections pour l’Assemblée nationale du 8 février 1871 tout juste 52 839 voix, ce qui représentait d’ailleurs la cinquantaine de milliers de révolutionnaires convaincus dont on constate l’existence dans la capitale depuis les élections de novembre 1870, Blanqui prit congé des Parisiens le 12 février avec une publication intitulée Un dernier mot. Il y mettait en accusation les traîtres du gouvernement de la défense nationale.

_ Avec Édouard Vaillant et Tridon, il se rendit à Bordeaux, où il rencontra Ranc et, de là, à Loulié (Lot), chez sa nièce, Madame Lacambre, pour se reposer. Malade, c’est à Loulié qu’il fut arrêté le 17 mars 1871 pour l’affaire du 31 octobre, en dépit de la solennelle promesse des hommes de la Défense nationale qu’il n’y aurait pas de poursuites. Conduit le 18 mars à l’hôpital de Figeac, le 20 à la prison de Cahors, et mis avec des détenus de droit commun, il fut bien élu le 26 mars à la Commune de Paris. C’est alors que Thiers déclara : « Nous le tenons enfin, ce scélérat ! » ; et, malgré les propositions des Communards, il ne le lâcha pas même en échange des 74 otages détenus par la Commune. Le 22 mai, Blanqui était conduit au fort du Taureau, dans la baie de Morlaix (Côtes-du-Nord), où avaient été détenus les martyrs de Prairial an III, Pierre Bourbotte, Ernest Duquesnoy, Du Roy, Jean, Marie Goujon, Gilbert Romme et Soubrany. Il y subit la détention la plus rigoureuse : il y avait ordre de tirer à vue sur lui à la moindre tentative de fuite, ou plutôt de ce que l’on appelle ainsi chez les geôliers ; il n’eut d’autre ressource que d’étudier le ciel et de méditer sur ce qui deviendra son ouvrage L’Éternité par les astres.

Transféré le 12 novembre 1871 à la prison de Versailles, son procès devant le quatrième conseil de guerre (15 et 16 février 1872) lui donna l’occasion de dire : « Je ne suis pas ici pour le 31 octobre. C’est le moindre de mes forfaits. Je représente ici la République traînée à la barre de votre tribunal par la monarchie. M. le commissaire du gouvernement a condamné tour à tour la révolution de 1789, celle de 1830, celle de 1848, celle du 4 septembre. C’est au nom des idées monarchiques, c’est au nom du droit ancien en opposition au droit nouveau, comme il dit, que je suis jugé et que, sous la République, je vais être condamné. » Blanqui fut en effet frappé de la peine de la déportation et de la privation de ses droits civiques, pour le 31 octobre, et en tant qu’inspirateur moral de la Commune. Le jugement ayant été cassé pour vice de forme, le 29 avril le sixième conseil de guerre rendit un second jugement identique au premier. N’eussent été son âge et sa mauvaise santé, il aurait été expédié en Nouvelle-Calédonie. On se contenta donc de l’enfermer à vie à la maison centrale de Clairvaux, dans l’Aube.

Blanqui y vécut alité durant des mois entiers. En janvier 1878, le journal socialiste révolutionnaire L’Égalité fit campagne pour sa libération. En vue de le faire bénéficier d’une éventuelle amnistie, sa candidature fut présentée aux élections législatives à plusieurs reprises : dès le 14 octobre 1877 à Lyon (Rhône) ; les 3 et 17 mars 1878 à Marseille (Bouches-du-Rhône), où résidait un de ses neveux, Édouard ; dans le VIe arrondissement de Paris le 7 juillet 1878 ; le 6 avril 1879 à Roanne (Loire). Il fut élu à Bordeaux au second tour en avril 1879, par 6 801 voix contre 5 330 à Lavertujon, un ami de Gambetta. Invalidé, il fut gracié le 10 juin. Au cours de la seconde campagne électorale, le document Taschereau fut de nouveau brandi par ses adversaires. Cela suffit pour le faire battre de 158 voix.

Blanqui parcourut la France pendant les derniers mois de 1879 et en 1880. Il parla devant de nombreux auditoires ouvriers, présida des banquets populaires organisés en son honneur à Bordeaux, Marseille, Toulon (Var), Nice, Lyon. A Lyon il fut également candidat malheureux lors des élections législatives partielles de l’été 1880.

Le 20 novembre, parut à Paris Ni Dieu ni Maître, quotidien jusqu’au 13 décembre 1880, hebdomadaire du n° 25 (19 décembre) au n° 71 (6 novembre 1881). Jusqu’à sa mort, Blanqui fut le rédacteur en chef du quotidien ou de l’hebdomadaire qu’animaient Eudes, Granger et Vaillant, et dont le succès fut médiocre. Blanqui rédigea aussi une brochure sur l’armement du peuple, L’Armée esclave et opprimée, brochure qui reproduisait des articles antérieurs et qui fut réimprimée en 1913 au cours de la campagne contre la loi de trois ans, afin de soutenir la position prise par Jean Jaurès en faveur des milices dans L’Armée nouvelle.
Deux réunions populaires achevèrent de consumer les forces de Blanqui : le 21 novembre 1880, la conférence triomphale qu’il donna à Lille devant 6 000 personnes ; le 27 décembre, son intervention rue Lecourbe, dans le XVe arrondissement, salle Ragache, où les blanquistes et les Internationaux tenaient déjà leurs assises en 1870 et 1871.

Il rentra tard dans la nuit boulevard d’Italie (XIIIe arr., aujourd’hui boulevard Auguste-Blanqui), où il avait une petite chambre. Granger l’attendait. Il parla normalement de la défense du drapeau rouge qu’il venait de prononcer, puis tomba frappé de congestion cérébrale. Il mourut au bout de cinq jours de lutte contre le mal le 1er janvier 1881.
Cent mille socialistes et libres penseurs parisiens suivirent ses obsèques, le 5 janvier 1881, au Père-Lachaise. Une souscription parmi les ouvriers parisiens permit l’érection sur sa tombe, le 9 août 1885, du monument dû au sculpteur Jules Dalou. Blanqui eut également sa statue à Puget-Théniers.

Maurice Dommanget, qui a calculé très exactement le temps passé par Auguste Blanqui en prison, est arrivé à un total de trente-trois ans, sept mois et seize jours de prison effective ; dix mois et vingt-sept jours de prison volontaire ; deux ans, huit mois et vingt-quatre jours de résidence forcée ou de haute surveillance ; six ans, dix mois et vingt-quatre jours d’exil ou de surveillance policière ; soit en tout 43 ans et 2 mois de vie « irrégulière ».

Homme d’action, Blanqui fut aussi un homme de pensée, un théoricien. Il est victime d’une réputation aussi tenace qu’erronée quand il est représenté comme ne songeant qu’à la violence et à la force pour accoucher la société future. D’un bout à l’autre de sa carrière, il voulut, comme en 1848, éduquer le peuple. Il n’eut pas plus de goût que Marx pour l’ignorance populaire. « L’Enfermé », comme on l’a appelé, ne prêcha pas davantage la dictature de Paris pour exercer le pouvoir le plus étendu, mais comme un moyen indispensable pour créer les conditions dans lesquelles les hommes pourront devenir définitivement libres. S’il s’est trompé, si ses réflexions économiques, en particulier, paraissent aujourd’hui courtes à qui les examine sans parti pris, s’il peut choquer certains par son chauvinisme exacerbé de 1870, rien ne permet de douter de l’honnêteté de sa pensée comme de la rectitude de son caractère. Sa vie fut toute entière au service du peuple et de la classe ouvrière.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24369, notice BLANQUI Auguste [BLANQUI Louis-Auguste, dit Auguste] (appelé aussi parfois BLANQUI jeune). par Notice remaniée et complétée par Michel Cordillot et Jean Risacher, version mise en ligne le 27 janvier 2009, dernière modification le 26 novembre 2018.

Par Notice remaniée et complétée par Michel Cordillot et Jean Risacher

ŒUVRE : Maurice Dommanget a disparu avant d’avoir pu réaliser son projet de bibliographie complète de Blanqui et du blanquisme. La « bibliographie sommaire » qu’il donne à la fin de son ouvrage Les Idées politiques et sociales d’Auguste Blanqui, Paris, Marcel Rivière, 1957, est encore la plus complète. On trouve quelques additifs dans les ouvrages signalés dans la rubrique Sources, ci-après. Du vivant de Blanqui n’ont paru que des brochures ou des affiches en plus des articles de journaux : Aux Étudiants en médecine et en droit (placard du 11 décembre 1830), Paris, Impr. Fournier, s. d. — Défense du citoyen Louis-Auguste Blanqui devant la Cour d’assises de Paris, Paris, Auguste Mie, 1832, in-8°, 15 p. — Réponse du citoyen Auguste Blanqui, in-folio (c’est la réponse au document Taschereau du 14 avril 1848), Paris, Impr. Ad. Blondeau, s. d. — Parisiens ! Paris, Ad. Bondeau, in-8° 4 p. et affiche grand in-plano (appel lancé du donjon de Vincennes le 15 septembre 1848). — La Patrie en danger, Paris, Chevalier, 1871, in-12, 360 p. (c’est le recueil des articles de tête de Blanqui dans son journal, préparé et préfacé par Casimir Bouis). — Un dernier mot par A. Blanqui, affiche in-folio du 12 février 1871. — L’Éternité par les astres. Hypothèse astronomique, par A. Blanqui, Paris, Libr. Germer Baillière, 1872, in-8°, 78 p. — L’Armée esclave et opprimée, par Auguste Blanqui, Paris, aux bureaux du journal Ni Dieu ni Maître 1880, in-16, 35 pages.
Les principales publications posthumes sont : Critique sociale, Paris, Félix Alcan, 1885, in-12, tome I « Capital et Travail », X + 276 pages, tome II « Fragments et Notes », 372 pages. — Ni Dieu ni Maître, critique matérialiste, Éditions de l’idée libre, Conflans-Sainte-Honorine, 1925, in-8°, 36 p. (publication d’extraits philosophiques par les soins de M. Dommanget). — Il faut y rajouter Auguste Blanqui. Textes choisis, Introduction de V. P. Volguine, édition française assurée par Pierre Angrand, Albert Soboul et Jean Dautry, Paris, Éditions sociales 1955.
Outre La Patrie en danger de 1870, et Ni dieu ni Maître de 1880, Blanqui a dirigé Le Libérateur, Journal des Opprimés voulant une réforme sociale par la République, Numéro unique in-8° de 4 p. du 2 février 1834. — Les Veillées du Peuple, deux numéros de 64 et 60 pages, parus le premier à Sceaux, en novembre 1849, le second à Paris en mars 1850. — Le Candide, huit numéros in-4° du 3 au 27 mai 1865.
Depuis la première édition du Dictionnaire, peu de textes ont été publiés ou réédités : Instruction pour une prise d’armes. L’éternité par les astres, hypothèse astronomique, et autres textes, établis et présentés par Miguel Abensour et Valentin Pelosse, Paris, Société encyclopédique française et Éditions de la Tête de Feuille, 1973. — Lettres familières d’Auguste Blanqui et du docteur Louis Watteau, présentées et annotées par Maurice Paz, préface de P. Guiral, Marseille, Institut historique de Provence, 1976.
Plusieurs tentatives de publications d’un corpus global se sont succédées : Écrits sur la Révolution. œuvres complètes 1. Textes politiques et lettres de prison, présentés et annotés par Arno Münster, Paris, Éditions Galilée, 1977, 380 p., qui publie trente-quatre textes de 1830 à 1853, projet très vite abandonné. — Scritti e Materiali I (1830-1848), a cura di G. Danvier, Padoue, 1988, 500 p., qui publie une centaine de textes de 1830 à janvier 1849, mais dont nous ne savons pas ce qu’il est advenu de la suite.
La dernière en date fut initiée par Arno Münster à la suite du Colloque international, organisé sur le thème Blanqui et les Blanquistes, par la Société d’Histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du XIXe siècle, du 1er au 3 octobre 1981 au Centre Malher de l’Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne). Elle fut confiée, faute de candidats, à une petite maison d’édition parisienne disposant de peu de moyens, Études et Documentation Internationales (EDI), plutôt spécialisée dans la publication de classiques du marxisme et d’ouvrages concernant les mouvements ouvriers, socialistes ou communistes du XXe siècle, bien qu’ayant réédité en 1970, entre autres incursions dans le siècle précédent, le Blanqui de Maurice Dommanget, publié en 1924. L’équipe éditoriale se mit à l’œuvre sous la direction et avec la collaboration permanente de l’historienne Dominique Le Nuz, l’une des rares spécialistes de Blanqui, et un conseil scientifique présidé par Philippe Vigier, comprenant la plupart des chercheurs concernés. Mais, après une dizaine d’années de travail, l’éditeur fut contraint de mettre fin à ses activités, malgré un soutien, variable suivant les périodes, du ministère de la Recherche et du Centre national des Lettres, et de transmettre l’ouvrage terminé aux Presses Universitaires de Nancy qui le publièrent en 1993, mais disparurent à leur tour, moins de deux ans après. Il s’agit de : œuvres I. Des origines à la révolution de 1848, Textes rassemblés et présentés par Dominique Le Nuz, préface de Philippe Vigier, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1993, 764 pages. Ce premier tome, forcément incomplet comme le seront toutes les publications d’œuvres de Blanqui et qui contient cent quarante -trois textes, s’arrête en février 1848, à la veille de la Révolution. Il a été enrichi, in extremis, à la suite de l’ouverture des Archives de Moscou (vingt-cinq textes). Huit volumes étaient prévus pour lui succéder dont la matière était prête en grande partie. Blanqui sera-t-il toujours poursuivi par un mauvais sort ?

SOURCES : Gustave Geffroy, L’Enfermé, Paris, 1897, réédité et complété ; la meilleure édition est celle de la « Bibliothèque de l’Académie Goncourt », Paris, s. d., réédition, Paris, André Sauret, 1966, préface de Julien Cain, d’après l’éd. de 1926 (Fasquelle). — M. Dommanget, Blanqui, Paris, Libr. de l’Humanité, 1924, réédition, Paris, EDI, 1970. — M. Dommanget, Blanqui à Belle-Ile (1850-1857), Paris, Librairie du Travail, 1935 (Collection faits et documents). — M. Dommanget, Blanqui, la guerre de 1870-1871 et la Commune. Paris, Domat, 1947. — M. Dommanget, Un drame politique en 1848 (Blanqui et le document Taschereau), Paris, les deux Sirènes, 1948. — M. Dommanget, Les Idées politiques et sociales d’Auguste Blanqui, op. cit. — M. Dommanget, Blanqui et l’Opposition révolutionnaire à la fin du Second Empire, Paris, Armand Colin, 1960. (Cahiers des Annales 14).
En dehors de cette liste initiale qui y figurait, nous ne citerons ni sources ni ouvrages antérieurs à la première édition, sauf, bien sûr, Joseph Benoît, Souvenirs de la République de 1848. Lyon-Paris, Genève, Impr. Duchamp et Cie, 1855, in-12, (4), 311 p. — L’ouverture des Archives de Moscou apporte un fonds nouveau et inattendu, aux Archives de Centre russe de Conservation et d’études de Documents en Histoire contemporaine de Moscou (fonds 228, répertoire 1). — Rappelons cependant que les sources sont très nombreuses, mais que l’essentiel se trouve à la Bibl. Nat., NAF 9580 à 9594, Manuscrits Blanqui et NAF 9135, papiers Blanqui versés par Maurice Paz ; ainsi qu’à l’Institut français d’Histoire sociale, Fonds Dommanget, et aux Archives nationales, série CC (dossiers de la Cour des pairs) et autres séries consacrées aux questions judiciaires.
Depuis la parution du Dictionnaire, l’essentiel de la bibliographie se trouve dans œuvres I. Des origines à la révolution de 1848, op. cit., ainsi que dans l’excellent travail de Karl, Hans Bergmann, Blanqui, ein Rebell im 19. Jahrhundert, Frankfurt/Main-New York, Campus Verlag, 1986. 684 p. — On peut citer aussi les derniers ouvrages de l’incontournable Maurice Dommanget : Auguste Blanqui. Des origines à la révolution de 1848. Premiers combats et premières prisons, Paris-La Haye, Mouton, 1969. — Auguste Blanqui et la révolution de 1848, Paris-La Haye, Mouton, 1972. — Auguste Blanqui. Au début de la IIIe République, Paris-La Haye, Mouton, 1971. — Les grands socialistes et l’éducation : de Platon à Lénine, Paris, A. Colin, 1970 (coll. U).
Une mention particulière doit être faite aux travaux de Dominique Le Nuz et Marie-José Villepontoux, Blanqui et le Pouvoir, Mémoire de maîtrise inédit sous la direction de Philippe Vigier, Université de Paris X, 1979. — Également à la publication de Blanqui et les blanquistes, Colloque Blanqui 1981, Société d’histoire de la Révolution de 1848 et des Révolutions du XIXe siècle, SEDES, 1986, avec la préface de Philippe Vigier, l’allocution d’ouverture de Maurice Agulhon et les communications de P. Baudrier, Jean-Paul Brunet, Jean Cavignac, Yolande Cohen, André Combes, Alain Dalotel, Lise Dubief, Rémi Gossez, Jacques Grandjonc, Léo Hamon, Claude Latta, Dominique Le Nuz et Marie-José Villepontoux, Paul Martinez, J. Néré, Jean-Louis Robert et D. R. Watson.
Un nouvel et remarquable instrument de travail, devenu indispensable, est maintenant à la disposition des chercheurs : Cour des Pairs. Procès politiques. I. La Restauration. II. La Monarchie de juillet, 1830-1835. III. La Monarchie de Juillet, 1835-1848, Inventaire dressé par Jacqueline Charon-Bordas, Paris, Archives nationales, 1982-1984.
Cette notice a en outre été complétée pour la période belge de Blanqui par celle de Francis Sartorius parue dans le Dictionnaire biographique des militants du mouvement ouvrier de Belgique, Bruxelles, Éditions de la Vie Ouvrière, s. d. (1994), qui apporte les sources originales suivantes : John Bartier, Odilon Delimal, un journaliste franc-tireur au temps de la Première Internationale, édité et présenté par F. Sartorius, Bruxelles, 1983. — F. Sartorius, « Les amis de Saint-Josse-ten-Noode. A propos de quelques relations qu’Auguste Blanqui entretint avec la Belgique durant les années 1850-1860 », Les Cahiers Bruxellois, t. XXVII (1985-1986).
Il faut également citer deux ouvrages, hélas privés d’index : Samuel Bernstein, Auguste Blanqui, Paris, Maspero, 1970 (Bibliothèque socialiste 14). — Alain Decaux, Blanqui l’insurgé, Paris, Librairie Académique Perrin, 1976. — Également l’étude de Jean-Paul Brunet, « Le Drame de Blanqui », dans La police de l’ombre. Indicateurs et provocateurs dans la France contemporaine, Paris, Seuil, 1990, consacrée à l’affaire du Document Taschereau. — Et enfin les travaux d’un historien hostile à Blanqui, Maurice Paz, Auguste Blanqui, le révolutionnaire professionnel, Thèse, Aix-en-Provence, 1974, qui donna lieu à Un révolutionnaire professionnel, Auguste Blanqui, Paris, Fayard, 1984.
Parmi de nombreux travaux récents sur la période et l’environnement de Blanqui, citons : Alain Faure, Conflits politiques et sociaux au début de la monarchie de Juillet (1830-1834), Mémoire de Maîtrise inédit, sous la direction de Philippe Vigier, Université de Nanterre-Paris X, 1974. — Jean-Claude Caron, La Société des Amis du peuple (1830-1833), mémoire de maîtrise inédit, sous la direction de Louis Girard, Sorbonne-Paris IV, 1978. — Michelle Perrot, L’Impossible Prison, Le Seuil, 1979. — Claude Latta, Un républicain méconnu : Martin Bernard, 1808-1823, Saint-Étienne, Centre d’études foréziennes, 1980. — Marie-Hélène Reynaud, Les Moulins à papier d’Annonay à l’ère pré-industrielle. Les Montgolfier de Vidalon, Annonay, Éd. du Vivarais, 1981. — Jean-Yves Mollier, Dans les bagnes de Napoléon III. Mémoires de C.-F. Gambon, Centre des correspondances du XIXe siècle, Paris IV-Sorbonne, PUF, 1983. — Michelle Perrot (introduction et notes), in Alexis de Tocqueville, Écrits sur le système pénitentiaire en France et à l’étranger, tome IV (1 et 2) des œuvres complètes, Gallimard, 1984. — Jeanine Labussière, « La décennie décisive (1840-1851) », Histoire de Tours, Toulouse, Privat, 1985. — Philippe Matthey, Les Membres des sociétés secrètes républicaines parisiennes sous la Monarchie de Juillet, Mémoire de maîtrise inédit sous la direction de Ph. Vigier, Paris X, 1986. — Maintien de l’ordre et polices en France et en Europe au XIXe siècle, Société d’Histoire de la Révolution de 1848 et des Révolutions du XIXe siècle. Colloque 1983. Présentation Ph. Vigier, Créaphis, 1987. — Jean-Claude Caron, La Jeunesse des Écoles, Paris, 1815-1848, Étude statistique, sociale et politique, thèse de doctorat, sous la direction de M. Agulhon, Université Paris I, Panthéon-Sorbonne, 1989, dont une grande partie se retrouve dans l’ouvrage, Génération romantisme. Les Étudiants de Paris et le Quartier latin, Paris, A. Colin, 1991. — Répression et prisons politiques en France et en Europe au XIXe siècle, Société d’Histoire de la Révolution de 1848 et des Révolutions du XIXe siècle. Colloque 1986. Présentation Ph. Vigier, Créaphis, 1990. — J.-Cl. Vimont, Enfermer les politiques. Aux origines des régimes de détention politique (1810-1848), Thèse dact., Paris VII, 1991, 1295 p., dont une partie se retrouve dans l’ouvrage, La prison politique en France, Genèse d’un mode d’incarcération spécifique, XVIIIe-XXe siècles, Paris, Anthropos, 1993, 503 p.
ICONOGRAPHIE : Arch. PPo., album 286/43. Beaucoup d’ouvrages, biographiques ou autres, contiennent des repoductions de portraits de Blanqui ou de sculptures qu’il inspira. Voir en particulier Maurice Agulhon, Marianne au pouvoir, p. 306 pour L’action enchaînée de Maillol, et Marianne au combat, p. 158-159 Paris, Flammarion, 1979, L’imagerie et la symbolique républicaine de 1789 à 1880. La grande majorité des reproductions concernent l’âge mûr ou la vieillesse. Cependant le portrait peint par sa femme, Amélie, artiste peintre, et l’esquisse de David d’Angers après mai 1839, sont particulièrement attachants.

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