Née le 5 janvier 1878 à Paris, morte le 18 décembre 1922 ; libre penseuse féministe, antinataliste et néo-malthusianiste, proche des milieux anarchistes français.

Née au sein d’une famille aisée, Nelly Roussel était, de par son éducation traditionnelle, destinée à mener une vie conventionnelle.
En 1898, à l’âge 20 ans, elle épousa le sculpteur Henri Godet auquel elle dédia en 1907, la brochure Quelques discours (la première version de la dédicace conservée dans ses archives donne : « à mon mari, à mon meilleur ami qui a compris et encouragé mon apostolat »).
Bien que marquée d’une sensibilité proche du christianisme social comme le laissent à lire les poèmes qu’elle rédigea jusque dans les années 1890, elle perdit la foi et se laissa tenter par les enseignements de la libre pensée. Son mari, socialiste et libre penseur, de quinze ans son ainé, se trouva également à influer sur le parcours de la jeune femme. À ses côtés, elle fut dreyfusarde, entra à la Ligue des droits de l’homme et dans la Grande Loge symbolique écossaise. Par Henri Godet aussi, dont la sœur épousa le fils de Paul Robin*, fondateur de la Ligue de Régénération humaine, la jeune Nelly Roussel trouva à rompre irrémédiablement avec le joug familial et à se lier aux milieux radicaux de son temps.
En 1901, elle prononça sa première lecture féministe et épousa publiquement la profession d’avocate du contrôle des naissances. Mère de famille elle-même (Mireille en 1900, un enfant qu’elle perdit en 1902 et Marcel en 1904), Nelly Roussel entama des tournées de conférences et de lecture et publia de nombreux articles dans différents journaux où elle se faisait une ardente défenseuse de la maternité choisie et de l’avortement. Se sentant investie d’une mission, d’un « apostolat » selon ses propres termes, ses conférences publiques, en France, en Belgique ou en Suisse lui valurent de réunir des auditoires de plusieurs centaines de personnes. Elle intervint entre autres dans les conférences du mouvement Régénération de Paul Robin, comme en 1903 à Paris avec Liard-Courtois*, ou aux côtés de Sébastien Faure* rallié par Eugène Humbert*.
Certaines de ses conférences firent du bruit : ainsi en novembre 1905 à Paris où elle clama que les femmes sont les éternelles sacrifiées, victimes de toutes les religions qui ne les acceptent que comme mères et de la société qui les espère simples procréatrices. De la même façon, dans les colonnes de Régénération (septembre 1907), elle provoqua un véritable scandale en écrivant que le « fœtus est une portion du corps d’une femme dont elle ne peut être, sans tyrannie, empêchée de disposer à son gré comme de ses cheveux, de ses ongles, de son urine, de ses excréments », ce à une époque où l’avortement était un crime passible des Assises. En effet, outre le contrôle des naissances, elle plaidait également pour une sexualité féminine qu’elle revendiquait libre.
A l’instar d’autres féministes, Nelly Roussel accordait au moins autant, si ce n’est plus, d’importance à lutter sur le terrain de la libre disposition de son corps que sur le terrain purement politique, le premier impliquant le second. Audacieuse dans ses vues, collaboratrice de nombreux journaux dont le journal féministe de Marguerite Durand, La Fronde, Régénération, La Femme affranchie (1904-1908), La Tribune internationale (1904-1905), Génération consciente (1908-1914) ou au Malthusien (1908-1914), Nelly Roussel martelait en 1911 : « La maternité n’est noble que consciente ; et elle n’est douce que désirée. Accomplie par instinct ou subie par nécessité, elle n’est qu’une fonction animale, ou une épreuve douloureuse. Non ! le refus de l’épreuve maternelle n’est pas forcément égoïste. Mais son acceptation est souvent héroïque. Et l’héroïsme bête est souvent inutile ». Cela n’alla pas sans inquiéter aussi bien les pouvoirs publics que médicaux, à l’heure où la France connaissait une baisse démographique et où les médecins perpétuaient une glose sur un tota mulier in utero et « un éternel féminin » à reconsidérer sous le sceau positiviste.
Pacifiste à l’aube de la première guerre et durant les quatre années de conflit, Nelly Roussel milita à l’Union fraternelle des femmes et adhéra à la Ligue des femmes contre la guerre – elle soutint par exemple l’institutrice et syndicaliste Hélène Brion –, et donna des articles à La Voix des femmes, titre créé par Colette Reynaud en hommage à Eugénie Niboyet, comme « L’amour libre », « Le féminisme et la révolution », « Le front unique des femmes », « Le droit de la mère »… Elle fustigea également « l’alliance nationale pour l’accroissement de la population française » et moqua le couronnement des mères prolifiques par le Président de la République. Dans « La repopulation de la France » et « Posons nos conditions », elle ironisait sur la crise de « repopulatrie » française en temps de guerre et d’hécatombe. Le 6 mai 1920, à l’occasion de la « Journée des mères de familles nombreuses », toujours dans la Voix des femmes, elle exhorta les femmes à faire la grève (reprenant l’expression employée en 1903 par Eugène Humbert) : « faisons la grève, camarades ! la grève des ventres (…) Plus d’enfants pour le capitalisme qui en fait de la chair à travail que l’on exploite, ou de la chair à plaisir que l’on souille »… Quelques mois plus tard, le 31 juillet, fut votée une loi renforçant l’interdiction de l’avortement et rendant la contraception passible d’une amende ou d’une peine de prison – ce qui ne l’empêcha pas, bien que tuberculeuse, de poursuivre son combat néomalthusien entamé depuis près de 20 ans.
Bien que proche des milieux anarchistes par le biais du néo-malthusianisme, Nelly Roussel remarquait que si « la propagande révolutionnaire auprès des femmes est nécessaire, il est quelque chose de plus nécessaire encore, c’est la propagande féministe dans les milieux révolutionnaires ». De fait, nombre de militants se faisaient les compagnons circonspects des revendications plus spécifiquement féministes, là où Nelly Roussel affirmait qu’une révolution, fût-t-elle socialiste, ne parviendrait pas à réformer des mentalités misogynes. Parmi ses derniers articles, elle dressait le constat suivant : « sans doute l’amélioration du sort de notre compagnon ne serait pas sans répercussion sur le nôtre (…) Mais cela ne suffit pas à nous, les femmes conscientes, les femmes révoltées. Ce qu’il nous faut (…) c’est l’indépendance complète. (…) c’est l’idée absolument nouvelle des rapports entre les sexes, et du rôle de la créatrice de vie », ce qui lui faisait espérer, quelques mois avant sa mort, la création d’un « front unique des femmes » à même de fédérer l’ensemble des luttes des femmes, toutes catégories sociales confondues.
Nelly Roussel est morte de tuberculose le 18 décembre 1922.
Principales féministes dans le Maitron
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ŒUVRE : L’Éternelle sacrifiée, (conférence du 28 janvier 1906 à l’université populaire de Lille) éd. préf.et notes par Maïté Albistur, Daniel Armogathe, Paris, Syros, Coll. Mémoire des femmes, 1979 — Quelques lances rompues par nos libertés, Paris, éd.Giard et Brière, 1910 — Paroles de combat et d’espoir, discours choisis ; préface de Madeleine Vernet, éd. de l’Avenir social, 1919.

SOURCES : Est conservé à la bibliothèque Marguerite Durand un fonds (don de sa fille, Mireille Godet) qui rassemble l’ensemble des archives de Nelly Roussel, depuis ses cahiers d’écolière jusqu’aux lettres de condoléances reçues par sa famille à sa mort. Il contient des manuscrits, parmi lesquels ses agendas, une abondante correspondance, tant familiale et amicale que professionnelle et militante, de nombreux articles de journaux ou de périodiques, de ou sur Nelly Roussel. Le fonds comprend également des photographies, quelques affiches, les livres et les brochures écrits par Nelly Roussel. — Elinor Accampo, « Private life, public language. Motherhood and militancy in the self-construction of Nelly Roussel, 1900-1922 » pp 218-261, in The New biography : performing feminity in 19th century France, ed. by Jo Burr Margadant, University of California Press — Elinor Accampo, Blessed Motherhood, Bitter Fruit : Nelly Roussel and the Politics of Female Pain in Third Republic France, The Johns Hopkins University Press, 2006 — Anne Cova, « Féminisme et natalité : Nelly Roussel (1878-1922) », in History of European ideas, vol. 15, n°4-6, 1992, pp. 663-672 — Centenaire Nelly Roussel : 1878-1922, à l’avant-garde des combats actuels, féminisme, libre pensée, droit au travail. Paris, Bibliothèque féministe Marguerite Durand, 1978. Publié à l’occasion de l’exposition "Centenaire Nelly Roussel", (éd.) Bibliothèque féministe Marguerite Durand, Paris, 5 janvier-4 mars 1978 — Claude Maignien et Salwan Magda, Deux féministes, Nelly Roussel, Madeleine Pelletier, bibliothèque Marguerite-Durand, 1975 — Le Grief des femmes. Anthologie de textes féministes du Second Empire à nos jours, textes présentés par Maïté Albistur et Daniel Armogathe, Paris, Hier et demain, 1978, pp 385-389 — Francis Ronsin, La grève des ventres, Paris, Aubier, 1980.

Véronique Fau

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