Né en 1931 dans le village navarrais de Cascante, en Espagne ; ouvrier du bâtiment puis entrepreneur ; militant anarchiste ; activiste ; faux monnayeur au service de causes révolutionnaires.

Lucio Urtubia naquit en Navarre. Son père était secrétaire de l’Union générale des travailleurs (UGT) et maire adjoint du village de Cascante. Né dans une famille nombreuse (un frère et quatre sœurs), il eut une jeunesse houleuse : condamné aux travaux forcés (los fueros) pour des vols ; contrebandier entre la frontière espagnole et française. Engagé volontaire dans la Guardia Civil en 1952, il organisa un trafic d’uniformes et autres marchandises. Découvert, il fuit en août 1954 et passa la frontière pour gagner Vaucresson où travaillait sa sœur Saturnina (il ne fut pas inscrit comme déserteur).
À Paris, Lucio Urtubia (dit Lucio) était terrassier et maçon. Il obtint en trois mois son permis de travail et sa carte de résident. C’est là qu’il rencontra un anarchiste espagnol qui le mit en contact avec la CNT espagnole pour des cours de français. Il s’inscrivit aux jeunesses libertaires ibériques (FIJL). En 1957, il hébergea pendant neuf mois le guerillero Francisco Sabaté (dit Quico) dans son studio de Clichy, 32 rue Castérès ; celui-ci lui légua sa mitraillette Thomson 11,43.
Réunions et manifs, meetings, coups de pinceaux sur l’ambassade d’Espagne, Lucio finit par être inscrit au service de l’éloignement de la Préfecture de police, classé réfugié politique, carte de séjour à renouveler tous les trois mois et contraint de se présenter matin et soir au commissariat le plus proche lorsqu’un chef d’État sujet à controverse serait reçu en France.
En 1958-1959, il commença à participer à divers braquages en France, Belgique, Hollande, Londres, dont certains avec Sabaté. Pendant les mêmes années, pour le compte de Sabaté, Lucio fit le tour des réseaux anarchistes en Espagne : envoi de mandats et prises de contact. Lucio participa à deux tentatives de rapt de deux industriels.
Il eut des contacts avec toutes les organisations de résistance au franquisme, tant du côté français qu’espagnol : le Front de libération populaire F. L. P. (dit le Felipe), les GARI (Groupe d’Action Révolutionnaire Internationaliste), le Mouvement Ibérique de Libération MIL, la Défense intérieure (DI).
En tant qu’ouvrier du bâtiment, il eut également une activité revendicatrice sans être syndiqué. Au printemps 1962, Lucio rencontra dans les salons d’Orly Che Guevara à qui il proposa d’imprimer de faux dollars pour mettre à bas l’économie américaine.
En 1968, il fit la connaissance pendant les événements de mai 1968 d’Anne Garnier, qu’il épousa le 30 octobre 1969 et dont il eut une fille Juliette en avril 1970. Il monta un comité de quartier à Clichy.
C’est à partir de 1969 qu’il installa une imprimerie avec des camarades anarchistes pour y imprimer brochures, tracts, journaux ; et qu’il se lança dans la fabrication de faux papiers, au point de se surnommer lui-même la « préfecture libertaire », ainsi que le trafic d’armes et d’explosifs pour des groupes de confiance. À ces fins, lui et Anne louèrent, sous une fausse identité, des boxes ou des appartements afin d’opérer de stocker le matériel nécessaire.
Lucio mit au point et réalisa une série de détournements d’argent auprès d’établissements bancaires : des équipes munies d’une fausse fiche de paie, d’un faux chèque et d’une fausse pièce d’identité se présentaient dans diverses banques afin de retirer la somme. Le 22 mai 1974) Lucio et Anne furent arrêtés et accusés de complicité dans l’enlèvement de Balthazar Suarez, directeur de la succursale parisienne de la Banco de Bilbao (3 mai 1974). Lucio fut incarcéré à la Santé jusqu’au 18 septembre 1974 mais fut acquitté avec tous les autres inculpés lors du procès en 1981.
Après avoir participé aux mouvements de prisonniers (été 1974), Lucio reprit contact avec les libertaires en prison dès 1975. En octobre 1976, il fut assigné à résidence pendant cinq jours à Belle-Ile-en-Mer (avec une douzaine d’autres militants anarchistes ainsi que des militants de la cause basque) à l’occasion de la venue du roi d’Espagne Juan Carlos en visite officielle en France.
En 1978, Lucio continua de procurer armes et faux-papiers pour certains groupes ou personnalités en lutte contre les restes de la dictature franquiste (par exemple le financier Pere Baret, ou le metteur-en-scène Albert Boadella, qu’il hébergea aussi quelque temps à Clichy).
Il fit l’intermédiaire, en novembre 1979, à la demande de Roland Dumas, auprès d’un responsable de la scission poli-mili de l’ETA pour obtenir la libération de député centriste Javier Ruperez.
Sa réputation s’étendit à tel point que Lucio procura des faux papiers pour des exilés clandestins d’Uruguay, de Bolivie, du Chili et d’Argentine. Il était capable de fournir des papiers d’identité français, belge, suisse, italien, espagnol. À partir de 1979, il commença à concevoir et à réaliser la reproduction et la fabrication des traveller’s checks de la First National City Bank. Au printemps 1980, à Madrid, Lucio et une équipe anarchiste récupérèrent l’équivalent en pesetas de plus de trois millions et demi de francs. Ces faux chèques furent abondamment utilisés par les réseaux de lutte armée (GARI, AD). Sans que Lucio ne maîtrise tout à fait leur utilisation et leur diffusion.
En 1982, il mit au point avec Liber Forti (syndicaliste de la Central ouvrière colombienne (COB) l’enlèvement de Klaus Barbie en Colombie, opération stoppée en raison de l’arrestation de deux militants d’Action directe Jean-Marc Rouillan et R Schleicher.
La même année, il comparut devant la 13e chambre correctionnelle, et il fut condamné à treize mois de prison ferme pour fabrication de faux papiers.
Au cours des années 1982-1983, Lucio (appuyé par son avocat Fagart et l’avocat Joinet) négocia avec la City Bank la remise des films, des plaques et du reste du stock de chèques contre l’arrêt des poursuites.
En septembre 1983, il créa son entreprise « Atelier 71 » qui employa tous les corps de métier du bâtiment. Il fut à l’initiative de la création et de la construction du Centre Louise Michel, rue des Cascades à Paris.

SOURCE : Bernard Thomas, Lucio l’irréductible, Flammarion, 2000. — Documents fgilmés par Bernanrd Baissat. — Aitor Arregi et José Maria Goenaga ont réalisé un film documentaire consacré au militant anarchiste Lucio Urtubia, Lucio : anarchiste, braqueur, faussaire… mais tout d’abord maçon réalisé par Aitor Arregi et José Maria Goenaga. 2007. 93 minutes.

Olivier Ray

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