DWELSHAUVERS Jean-Jacques, dit Jacques Mesnil

Par M.-N. Bonet.

Né le 9 juillet 1872 à Bruxelles, mort le 14 novembre 1940 à Montmaur-en-Diois (Drôme) ; journaliste et historien d’art qui évolua de l’anarchisme au communisme, mais resta fondamentalement « libertaire ».

Originaire d’une famille d’universitaires et de fonctionnaires, J.-J. Dwelshauvers s’inscrivit, après des études classiques, à l’Université libre de Bruxelles où il entreprit des études de médecine. Il milita au Parti ouvrier Belge où il connut E. Van Der Velde et C. Huysmans. En 1894, il suivit les cours de la Faculté de médecine de Bologne (Italie). L’année 1897 le vit en Belgique où il fit connaissance du penseur anarchiste Élisée Reclus. En mars 1899, il passa ses derniers examens à Florence. Il n’exerça pas, mais sa formation lui servit fréquemment dans ses études critiques des méthodes en histoire de l’art.

Ses séjours en Italie constituèrent une étape importante de son évolution. Il y connut Malatesta et Borghi et, sous leur influence, évolua rapidement vers l’anarchisme. Il y rencontra Clara Koetlitz, disciple d’E. Reclus, qui devint sa compagne. Ils demeurèrent à Florence une dizaine d’années. Ce séjour orienta définitivement la personnalité du jeune homme vers l’esthétisme. Il se passionna pour l’histoire de l’art du Quattrocento en compagnie d’Aby Warburg et de Giovanni Poggi. Il y développa ce goût du contact direct avec les œuvres d’art qui fait de lui un critique d’une perspicacité et d’une honnêteté remarquables.

Dès 1894, il signa tous ses articles d’un pseudonyme, Jacques Mesnil, sous lequel il fut connu de tous. De cette époque datent son étude sur Le Mouvement anarchiste et une première édition du Mariage libre, manifeste contre le conformisme bourgeois. Il y affirmait notamment, en fidèle disciple de Reclus, la nécessité du « perfectionnement moral » et d’un « développement considérable de la conscience individuelle », comme préalable à tout changement de la société. Il opposait les anarchistes qui s’adressent « à l’homme tout entier », aux socialistes qui, selon lui, ne s’intéressent qu’à « l’homme économique ». Pour lui, « l’anarchie repousse toute distinction de classes », la lutte de classes n’existe pas. Il s’opposait également aux socialistes sur les problèmes de discipline de parti et refusait le parlementarisme au profit du militantisme dans le syndicat, seul type d’organisation qu’il ne repoussait pas. Plus concrètement, il consacra plusieurs articles à la situation italienne d’avant 1914, où il trouvait l’illustration de ses thèses contre le parlementarisme et en faveur du syndicalisme révolutionnaire.

De 1894 à 1914, il collabora à de nombreux périodiques italiens (Il Pensiero, Miscellanea dell’ Arte), français (Le Mercure de France, La Société nouvelle, Les Temps nouveaux), ou belges (Van nu en straks). En 1906, le couple s’était fixé en France, à Maisons-Alfort. J. Mesnil poursuivait ses études d’histoire de l’art, et, suivant l’exemple de son maître E. Reclus, collaborait aux Guides Joanne. Il entretint alors de très nombreuses relations, une correspondance fournie et fréquenta à Paris les milieux libertaires et les associations internationalistes.

La « faillite de la paix » en 1914 fut pour lui une rude épreuve. Il rentra en Belgique le 2 août et y passa trois mois avant de revenir à Paris. Il écrivit, dès 1914, dans L’Humanité, des articles sur la violation de la neutralité belge et l’occupation allemande. Il tint la chronique d’Italie dans Le Mercure de France, mais la direction, pour des raisons d’opportunité, renonça à sa collaboration à la fin de l’année 1915. Il fut également le correspondant parisien de l’Avanti. Il aida de son mieux Romain Rolland* dans la publication de Au-dessus de la mêlée ; de 1912 à 1939 se poursuivit entre les deux hommes une correspondance amicale. À la « Société d’études documentaires et critiques de la guerre », J. Mesnil multiplia les rencontres avec les opposants au nationalisme et à la guerre. En 1917 il collabora au Journal du Peuple de H. Favre où il donna régulièrement des articles sur l’Italie. « Minoritaire » convaincu, il y consacra également des « papiers » à la conférence de Kienthal, au développement du courant zimmerwaldien, puis à la révolution russe.

En 1918, à la suite de « l’échec du mouvement libertaire », il adhéra au socialisme et entra à la rédaction de L’Humanité après le succès des « internationalistes » en octobre 1918. Les mouvements sociaux en Italie, l’art contemporain et surtout la montée du fascisme retinrent alors son attention. En 1920, il fit partie de la rédaction de La Revue communiste. À la scission de Tours, il demeura dans l’équipe majoritaire. Non sans problème au demeurant, car s’il avait beaucoup évolué vers le communisme sur les problèmes d’organisation, la question économique et la nécessité de la lutte de classes, il ne renonçait pas à ses idées libertaires. Avec sa femme, il assista au IIIe congrès de l’Internationale communiste durant l’été 1921, aux côtés de P. Vaillant-Couturier, A. Morizet, Ch.-A. Julien, B. Souvarine. Il rencontra en Russie P. Pascal, Victor Serge*, se lia d’amitié avec Rosmer et, semble-t-il, avec Trotsky ; il nourrit une grande admiration pour Lénine. Mais après la répression de Cronstadt, il fut très déçu et jugea « par trop oppressive la dictature prolétarienne du communisme russe ».

Au retour, ses désaccords avec la ligne politique de L’Humanité allèrent croissant. Il collabora à Clarté où il se livra à une critique acerbe de l’Humanité. Il fut exclu de la rédaction de ce quotidien en août 1924. Il s’éloigna peu à peu de Monde, mais continua d’écrire dans la revue Europe. Il semble qu’il ait été beaucoup plus proche de la Révolution prolétarienne que dirigeait Monatte et où il écrivit jusqu’en 1938. Il se rapprocha de groupes d’antifascistes comme A. Tasca et de groupes « trotskystes » ou « d’opposition de gauche ». Aux côtés de M. Martinet, de Maurice et Magdeleine Paz*, il prit la défense vigoureuse de Victor Serge* et des victimes du « despotisme stalinien ».

Une grave maladie de Clara le contraignit à ralentir ses activités. Il s’absorba de nouveau dans les études artistiques, essayant, dans deux ouvrages sur Masaccio et Botticelli, d’esquisser une histoire « globale » de la Renaissance florentine. Mais son isolement allait croissant. En 1939, il perdit sa compagne. Lui-même mourut en 1940 dans la Drôme. Suicide ? ou mort d’épuisement ? Les témoignages se contredisent.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article111945, notice DWELSHAUVERS Jean-Jacques, dit Jacques Mesnil par M.-N. Bonet., version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 19 août 2018.

Par M.-N. Bonet.

ŒUVRE : Ouvrages et brochures (en français) : Masaccio et les débuts de la Renaissance, La Haye, 1927, VII-141 p., 61 planches. — Botticelli, Paris, 1938, IV-275 p, 112 planches. — Raphaël, Paris, 1939, 12 p., 60 ill. — Le Mouvement anarchiste, Bruxelles, 1897, 87 p. — L’Art au nord et au sud des Alpes à l’époque de la Renaissance, Paris-Bruxelles, 1911, VI-132 p. — Sur quelques gravures du XVe siècle, Anvers, 1912, 15 p. — Henry Van de Velde et le théâtre des Champs-Élysées, Anvers, 1914, 32-5 p. — Esprit révolutionnaire et syndicalisme, Paris 1914, 7 p. — Le Mariage libre, Bruxelles, 1924, 24 p.
Journaux et revues (liste non exhaustive. Les dates indiquées ne sont pas limitatives) : L’Avenir international, janvier 1918-octobre 1920. — Clarté, 1919-1921. — Europe, 1923-1936. — La Gazette des Beaux-Arts, 1930. — La Revue communiste, 1920-1921. — La Revue de l’art flamand et hollandais, Anvers, 1912-1923. — La Société nouvelle, 1894-1895. — Le Bulletin communiste, 1922. — Le Journal du Peuple, 1917. — Le Mercure de France, 1899-1918. — Les Cahiers idéalistes français, 1917-1918. — Les Temps nouveaux, 1914. — L’Humanité, 1914-1924. — Monde, 1928-1933. — La Révolution prolétarienne, 1925-1938. — Revue des idées, 1907-1910. — La Vie ouvrière.
Guides et traductions.

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE : M.-N. Bonet, Jacques Mesnil, journaliste et critique d’art, DES, Sorbonne, CHS, 1968. — R. Nourry, L’Humanité et la montée du fascisme, DES, Sorbonne, 1967. — V. Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, Paris, 1951. — R. Rolland, Journal des années de guerre 1914-1919, Paris, 1952. — Jean Maitron, Histoire du mouvement anarchiste en France, 1880-1914, Paris, 1951. — Les Archives de Pierre Monatte* présentées par Jean Maitron et C. Chambelland, Paris, 1968. — G. Walter, Histoire du Parti communiste français, Paris, 1948.
_ Biographie nationale de l’Académie royale de Belgique, notice de J. Lavalleye.

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