Maitron
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50588
FOURRIER Marcel, Édouard
Nicole Racine (pour avant 1934), Éric Nadaud (à partir de 1934).

Né le 11 août 1895 à Batna (Algérie), mort le 22 avril 1966 près de Saint-Michel-les-Portes (Isère) ; inscrit au Barreau de Paris en 1927 ; journaliste à Clarté (1919-1928), La Lutte de classes (1928-1929), l’Humanité (jusqu’en 1928), Franc-Tireur (1944-1948), Libération (1948-1964) ; membre du PCF (exclu en mai 1928), de la SFIO et du Parti socialiste unitaire.

Marcel Fourrier appartint à la génération que l’expérience de la guerre, faite à vingt ans, conduisit à adhérer au communisme naissant. Fils de Jean Fourrier, avoué à Constantine et de Madame née Bru, Marcel Fourrier se maria le 20 février 1929 avec Alice Guyon.
En 1914, il terminait sa licence de droit à Paris et ses études à l’École libre des Sciences politiques. En novembre 1914, engagé volontaire, nommé aspirant en juillet 1916, il se portait volontaire pour les chars de combat en novembre 1916 ; en avril 1917, il obtenait le commandement d’un char ; blessé et évacué en mai 1917, il fut promu sous-lieutenant. Retourné au front en septembre 1917, il prit part à la bataille de la Malmaison. Il rapporta son expérience de combattant dans Avec les chars d’assaut, publié en juillet 1919 dans la collection « Mémoires et récits de guerre » chez Hachette, sous la double signature du capitaine Maurice Gagneur et du lieutenant Marcel Fourrier ; d’après Norton Cru, dans Témoins, ce fut M. Fourrier qui rédigea le livre, à l’exception des quatre pages de préface et des vingt dernières pages. D’après le même auteur, ce document sur les tanks montrait qu’on ne leur permit guère de prouver leurs capacités sur le champ de bataille.

Durant la guerre, M. Fourrier s’était lié avec Vaillant-Couturier qui avait appartenu à la même formation de chars que lui. Comme lui, il adhéra au mouvement pacifiste et internationaliste « Clarté » fondé par H. Barbusse en 1919, et partagea la haine de la guerre qui fut celle des anciens combattants groupés dans l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC) fondée également en 1919. Acquis à la Révolution russe et au communisme, M. Fourrier fut de ceux qui cherchèrent à orienter le journal Clarté vers une action révolutionnaire et à le dégager de ses origines pacifistes idéalistes. Il fut, en 1921, un des orateurs des conférences de « Clarté » dont le but était de rétablir la vérité sur la guerre ; le 15 avril 1921, il donna une conférence à Paris, salle du Globe, sur l’offensive d’avril 1917 et les responsabilités du général Nivelle. Il fut un des promoteurs de la transformation du journal Clarté en une revue qui, renonçant à opérer, selon les idées d’H. Barbusse, le « rassemblement des élites » à travers le monde, voulait tenter une expérience originale, celle de faire vivre une « revue d’éducation révolutionnaire et de culture prolétarienne », (le premier numéro de la revue Clarté parut le 19 novembre 1921). Après qu’H. Barbusse se fut désintéressé de la revue (en mai 1923 son nom disparut du Comité directeur), M. Fourrier dirigea effectivement la revue avec J. Bernier, G. Michaël et Ed. Berth.

La croyance en la possibilité d’une révolution proche animait alors la direction de Clarté, lui permettant d’entreprendre une tâche de dénonciation critique : lutte contre « l’oubli de la guerre » (Clarté, 2 août 1922, 1er avril, 20 juillet et 20 août 1924) ; lutte contre la « culture bourgeoise » (numéros spéciaux contre Barrès, janvier 1924 ; contre A. France, « Contre Anatole France*. Cahiers de l’Anti-France » le 15 novembre 1924 avec notamment l’article de Fourrier, « A. France social-démocrate, social traître, social-chauvin, etc. »). En 1925, M. Fourrier fut, avec J. Bernier et V. Castre un des partisans du rapprochement et du front commun avec le groupe surréaliste, afin de résoudre la crise idéologique de la revue qui avait éclaté en juin 1925.

Il signa le manifeste « La révolution d’abord et toujours » (l’Humanité, 21 septembre 1925 ; Clarté et La Révolution surréaliste, 15 octobre 1925) qui était présenté comme le signe de l’entente entre les deux groupes et qui annonçait la transformation de Clarté. Il signa également le texte paru dans l’Humanité (8 novembre 1925), « La Révolution ne peut être conçue que sous sa forme économique et sociale », publié sous le titre « Les intellectuels et la révolution » qui concrétisait ce rapprochement.

À la fin 1925, les membres de Clarté et les membres du groupe surréaliste avaient décidé de lancer une revue commune ; dans son numéro de décembre 1925-janvier 1926, Clarté annonçait qu’elle se transformait, avec les surréalistes, en une nouvelle revue, La Guerre civile (Un long article de M. Fourrier, « De Clarté à La Guerre civile », faisait l’historique de la crise qui avait secoué la revue depuis 1923 et critiquait notamment les conceptions d’H. Barbusse puis de Vaillant-Couturier sur Clarté). M. Fourrier était rédacteur du service politique à l’Humanité depuis janvier 1923 ; il fut critiqué en même temps qu’un autre rédacteur, Camille Fégy* , membre également de Clarté. La Guerre civile ne parut jamais, en partie à cause du conflit qui opposa M. Fourrier au PCF (voir le procès-verbal de la séance du Bureau politique du 18 février 1926, publié par les Cahiers de l’Institut Maurice Thorez, 1er trimestre 1976. Le BP désavoua M. Fourrier et défendit les positions d’H. Barbusse et de Vaillant-Couturier.)

Après l’échec de la fusion entre la revue Clarté et le groupe surréaliste et celle d’une revue commune, La Guerre civile, M. Fourrier prit la décision de faire reparaître une nouvelle série de la revue Clarté en juin 1926.

Pierre Naville*, ancien membre du groupe surréaliste qui venait d’adhérer au PCF, entrait à Clarté. Sous son influence, Clarté abandonna sa critique de l’activité culturelle contemporaine pour se consacrer à l’étude des problèmes du communisme international. La revue évolua vers l’« opposition communiste ». En novembre 1927, Clarté publia, à la suite de La Révolution prolétarienne, les textes écrits par Lénine peu avant sa mort et connus sous le nom de « Testament de Lénine ».
Clarté passait ouvertement du côté de l’opposition trotskyste et, en février 1928, P. Naville la transformait en une nouvelle revue, La Lutte de classes, dont il assumait seul la direction. M. Fourrier, qui avait été convoqué le 19 mars 1928 devant la Commission de contrôle du PC, avait refusé de se désolidariser de la rédaction de La Lutte de classes. Il fut exclu du PCF et congédié de l’Humanité en mai 1928. Dans une lettre du 21 mars 1928, Paul Vaillant-Couturier* et Marcel Cachin* écrivaient : « Des divergences dans la conception de la ligne du Parti rendent la présence de Fourrier impossible à la tête de l’Information et dans un organe du Parti. » (I.M.Th., bobine 302). Naville fut également exclu du PC en mai 1928. M. Fourrier collabora en 1928 et en 1929 à La Lutte de classes. En mai 1928, il écrivit dans la revue une « Lettre ouverte » dans laquelle il dénonçait la bureaucratisation de l’Internationale communiste ; en juillet 1928, il signa avec Naville une « Lettre au VIe congrès mondial de l’Internationale communiste », dans laquelle tous deux demandaient l’ouverture d’une discussion libre dans le PCF, la reconnaissance des erreurs tactiques et la réintégration des militants exclus pour « délits d’opinion ». Il s’écarta cependant assez rapidement de La Lutte de classes, vraisemblablement parce que Pierre Naville* s’opposait fermement à soutenir la revendication du droit à l’autodétermination pour l’Alsace-Lorraine. Il avait défendu cette position dans un article paru dans La Lutte de classes (n° 5, juillet 1928) : « Les tâches du PCF dans les questions d’Alsace-Lorraine ». Dès la fin de cette même année 1928, il rejoignit la revue Contre le courant et fut membre de son comité de rédaction à partir de mars 1929. Dès février, deux articles signés de son nom étaient apparus pour la première fois dans cette revue.

Inscrit au Barreau de Paris en 1927, il défendit les autonomistes alsaciens inculpés de complot contre la sûreté de l’État, au procès de Colmar (mai 1928). Il fut, au cours de ce procès, suspendu pour un mois de ses fonctions d’avocat pour outrages au chef du gouvernement (commentant des discours de R. Poincaré, président du Conseil, M. Fourrier avait déclaré à l’audience : « Après tout, si M. Poincaré veut réparer ses gaffes ») ; mais cette peine disciplinaire resta sans effet, cette décision ne lui ayant pas été notifiée, dans un but d’apaisement. M. Fourrier appartint au Bureau juridique du Secours rouge international. Il fut l’avocat de l’objecteur de conscience Gérard Vidal.
La question alsacienne était décisive pour Marcel Fourrier ; il refusait de considérer l’Alsace comme les autres provinces de France mais la considérait comme « un petit pays animé d’une existence particulière puisée sur le fonds de son sol et de sa race » ; aussi pensait-il que les ouvriers avaient intérêt à voir s’y développer un mouvement autonomiste sans oublier que « ce mouvement, comme tout mouvement de minorité nationale présente la plus grande confusion idéologique ». Cette position fut en définitive adoptée par Contre le courant. Cependant, ce journal rompit bientôt avec Trotsky et ne survécut pas à cette rupture. Il fut remplacé, à partir du 20 novembre 1929, par Le Libérateur. Marcel Fourrier rendit compte dans le premier numéro de ce journal du congrès du Parti communiste d’opposition ou Parti communiste d’Alsace récemment formé. À ce congrès, qui s’était tenu le 27 octobre 1929, avaient pris la parole les deux dirigeants de l’Opposition « de droite » allemande, Heinrich Brandler et August Thalheimer. Marcel Fourrier y parla également au nom de Contre le courant : il revendiqua encore son appartenance à l’Opposition de gauche et se prononça pour la formation d’un nouveau parti communiste. Le Libérateur eut des contacts avec l’Opposition « de droite » internationale. Marcel Fourrier y écrivit plusieurs articles, essentiellement consacrés à l’évolution du Parti communiste français. Mais l’existence du Libérateur fut éphémère et il disparut dès mars 1930.
Continuant à évoluer dans les milieux oppositionnels, Marcel Fourrier participa au début des années 1930 à l’activité du groupe dit de la banlieue Ouest de Paris, issu des nombreuses exclusions du 15e rayon du Parti communiste. Il assista le 8 avril 1933 à la conférence de Courbevoie qui vit la naissance de la Fraction de gauche communiste, résultat de la fusion de plusieurs groupes oppositionnels. En novembre 1933, il forma avec Pierre Rimbert* et d’autres militants issus de la Ligue communiste — qui regroupait les trotskystes — l’Union communiste dont l’organe fut l’Internationale. Orateur de cette organisation, il s’en sépara cependant rapidement, sans doute avec Pierre Rimbert* qui rejoignit de son côté André Ferrat* et la revue Que faire ? Sympathisant de cette revue dès sa fondation, Marcel Fourrier adhéra également à la 17e section de la Fédération socialiste SFIO de la Seine en 1934 où il rejoignit la tendance animée par Marceau Pivert qui, l’année suivante, allait se transformer en Gauche révolutionnaire.

Marcel Fourrier revint à la SFIO en 1934. Etant domicilié à partir de cette même année au 78, rue Laugier, à Paris (jusqu’à sa mort), il adhéra à la 17e section de la Fédération socialiste de la Seine.
Il en fut le candidat aux élections législatives du 26 avril 1936, dans une circonscription où il n’avait aucune chance de l’emporter, la 3e du XVIIe arr. (quartier des Épinettes). Il ne rassembla que 755 voix sur 16 117 inscrits et 14 293 votants, et se retira en faveur du communiste Prosper Moquet, qui fut élu.

Parmi les socialistes, il se fit d’abord connaître comme un militant de la tendance Gauche révolutionnaire (GR), que conduisait Marceau Pivert. Il était membre suppléant de son comité directeur en janvier 1937. Il la représenta à la commission exécutive de la Fédération de la Seine en 1936 et 1937. Il signa ses motions pour les congrès nationaux que la SFIO tint à Paris du 30 mai au 2 juin 1936, et à Marseille en juillet 1937. Avec elle, il estimait que le gouvernement dirigé par Léon Blum depuis la victoire du Front populaire aux élections législatives de mai 1936 devait mener une politique réellement révolutionnaire. Il se situait même sur ce point à l’aile gauche du pivertisme. Pour le Conseil national que le Parti réunit le 6 novembre 1936, il proposa à la GR un texte beaucoup plus dur que celui qu’elle adopta et s’opposa finalement à la majorité blumiste, où il accusait le gouvernement et les dirigeants de la SFIO de n’avoir fait que poursuivre l’action des gouvernements bourgeois antérieurs pour le sauvetage du régime capitaliste. Il milita également pour l’aide à l’Espagne républicaine en butte à la rébellion du général Franco. Considérant comme une duperie la politique de non-intervention engagée par le gouvernement Blum, il prit part en avril 1937 à la fondation du Comité d’action socialiste pour l’Espagne (CASPE), qui faisait campagne au sein de la SFIO pour la levée immédiate de l’embargo sur les armes à destination des républicains. Il siégea à son bureau, et en signa la motion pour le congrès SFIO de Marseille, en juillet 1937. En 1937, il compta aussi parmi ceux qui dénoncèrent les procès staliniens de Moscou. Il fut avec Magdeleine Paz l’un des deux représentants de la SFIO au sein du Comité d’enquête sur ces derniers, aux côtés d’un certain nombre de trotskistes.

À l’automne 1937, il se détacha de Marceau Pivert. Il n’en admettait désormais ni le pacifisme, ni l’attitude antiunitaire. Il rejoignit la revue d’André Ferrat Que Faire ?, dont il devint à partir de novembre un collaborateur régulier. Il y retrouva d’anciens communistes restés révolutionnaires qui, comme lui, voulaient empêcher la capitulation du Front populaire, construire un « Parti unique du prolétariat », et opposer au fascisme la même résistance au plan international qu’au plan intérieur, même au prix d’une guerre. Sur la base d’un tel programme, il aurait pu se rapprocher de la tendance Bataille socialiste de Jean Zyromski (BS). Cependant, il jugeait celle-ci trop accommodante avec la direction de la SFIO. En outre, il estima inacceptable la formule de « rassemblement national autour du Front populaire » que Zyromski et Blum mirent en avant au Conseil national du 12 mars 1938. Il publia à ce sujet avec Ferrat une déclaration intitulée « Pas d’union nationale ! ». C’est pourquoi il exposa les thèses de Que Faire ? dans une motion particulière, dite « du Combat socialiste », lors du congrès de la Fédération SFIO de la Seine préparatoire au congrès national de Royan, le 14 mai 1938.

Cette tentative d’affirmation resta toutefois sans lendemain. Constatant son isolement, le groupe Que Faire ? rallia finalement la BS. Lors de la deuxième session du congrès fédéral de la Seine déjà cité, le 30 mai 1938, Fourrier signa la motion conçue par Zyromski. Il en fut le représentant les 4-7 juin au congrès national de Royan, et fut élu en son nom à la Commission coloniale du Parti. Le 14 juin, il assura lui-même le compte rendu des débats du congrès national devant une assemblée d’information de la BS. Ce fut aussi à ce moment qu’il commença une collaboration régulière au bulletin La Bataille socialiste. L’aggravation de la menace hitlérienne, avec la signature des accords de Munich, en octobre, resserra ces liens. Au congrès fédéral de la Seine du 1er novembre, Fourrier signa et défendit la motion zyromskiste, qui réclamait une politique de fermeté contre le fascisme international. En décembre, il n’accepta pas de gaieté de cœur l’adhésion de la BS à la motion de politique internationale présentée par Blum en vue du congrès national qui devait se tenir à Montrouge. Au Congrès fédéral de la Seine du 4 décembre, il regretta que cette motion ne fût pas « plus accentuée ». Malgré tout, il s’y rallia lui aussi, et la soutint au congrès national. Il fit de même en mai et juin 1939. Au congrès fédéral de la Seine du 7 mai, il signa et défendit avec la BS un texte de Blum similaire à celui de décembre, qu’il représenta au congrès national que la SFIO tint à Nantes. Ce fut précisément au titre de la tendance zyromskiste qu’il fut alors élu membre de la commission exécutive de la Fédération de la Seine, et, à Nantes, réélu à la Commission coloniale du Parti.

Les questions de l’unité ouvrière et de la guerre ne furent pas les seules qui le mobilisèrent. Il se préoccupa aussi de la défense des militants coloniaux en butte à la répression, comme membre de la Commission coloniale, mais aussi du Bureau de défense des peuples coloniaux, où il siégea en 1939 aux côtés d’anticolonialistes extérieurs à la SFIO, tels Daniel Guérin ou Colette Audry. Il signa en août 1939 avec le Bureau de défense le manifeste « Sauvez El Fassi », qui demandait au gouvernement un geste d’apaisement en faveur du président du Comité d’action marocaine, déporté sans jugement au Gabon. Il appartint de plus, en 1939, au conseil d’administration de « Mai 36 », « mouvement d’art et de culture » de la SFIO.

Après la défaite de la France face à l’Allemagne, il entra rapidement en résistance. Il fonda le 1er janvier 1941 à Paris avec d’autres anciens membres de Que Faire ? et de la BS, comme Pierre Rimbert, André Thirion et Léon Boutbien, le journal clandestin Notre révolution, qui prit ensuite le nom de Nos combats, puis en 1942 de Libertés. Le groupe se limitait à l’édition d’un journal politique « dans la ligne du vrai socialisme révolutionnaire et non stalinien », « antinazi et antipétainiste ». Il laissait ses membres libres d’adhérer à d’autres organisations de résistance. Il n’est donc pas impossible que Fourrier ait été aussi membre du groupement Ceux de la Résistance, comme l’affirme un rapport de police. En tout cas, son groupe finit par fusionner avec les animateurs d’un autre organe clandestin, pour sa part d’origine lyonnaise, Franc-Tireur.

À la Libération, le journal Franc-Tireur réussit non seulement à se maintenir, mais à se développer. Fourrier en détenait des parts de fondateurs, et en fut le rédacteur en chef. Avec quelques autres journalistes, notamment Andrée Marty-Capgras, Pierre Rimbert, Jean-Maurice Hermann et Jean Guignebert, il formait un véritable courant socialiste unitaire au sein d’une rédaction politiquement composite, qui comptait aussi des socialistes réformistes et des gaullistes. Quoique minoritaire, il inspira largement la ligne du journal jusqu’en 1947. Il contribua à en faire un quotidien de gauche populaire et contestataire, qui n’hésitait pas à prendre la défense du petit peuple contre tous les gouvernements, même à participation socialiste. Il y écrivait lui-même régulièrement des articles d’esprit unitaire qui étaient de plus en plus critiques pour la SFIO. Cependant, en 1947 et surtout 1948, le climat de guerre froide rendit impossible la cohabitation entre les courants au sein de la rédaction. En octobre 1948, Fourrier tenta de prendre le contrôle du journal, en proposant sa fusion avec le quotidien « progressiste » Libération, que dirigeait Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Mis en minorité au sein du comité de direction, il donna sa démission, et rejoignit la rédaction de Libération avec la plupart des rédacteurs de la fraction de gauche.

Parallèlement, il reprit ses activités militantes au sein de la Fédération SFIO de la Seine. Il fut le délégué de celle-ci au congrès national qui reconstitua le Parti en novembre 1944, appartint à sa commission exécutive en 1945, et fut présenté par elle et élu « grand électeur » dans le 17e arr. le 24 novembre 1946. Mais il s’efforça surtout d’opérer un redressement du Parti, qui mît fin à la « collaboration de classe » et au divorce avec le Parti communiste. Il se joignit aux militants de l’aile gauche qui, derrière Élie Bloncourt et ses amis de Franc-Tireur, Andrée Marty-Capgras et Jean-Maurice Hermann, ressuscitèrent la tendance Bataille socialiste en juillet 1947. Il écrivit dans son bulletin du même nom dès son numéro 3, le 29 juillet, puis de nouveau, régulièrement, à partir d’octobre. Il y dénonça sans ménagements la direction de la SFIO, et y prit le parti de la majorité de la CGT contre les dissidents de Force ouvrière. Il s’associa à chacun des actes par lesquels les militants de la BS rompirent avec la SFIO : lettre ouverte à Guy Mollet, le 14 novembre ; manifeste de la BS, le 8 décembre ; lettre à la Commission nationale des conflits, le 9 janvier 1948. Le 15 janvier 1948, il fut exclu de la SFIO avec dix-sept autres militants pour s’être solidarisé avec Bloncourt, exclu lui-même une semaine plus tôt, et pour avoir donné son adhésion au Mouvement socialiste unitaire et démocratique (MSUD), que la tendance venait de créer.

Il trouva dans le MSUD, puis dans son successeur le Parti socialiste unitaire (PSU), une formation entièrement vouée à la réalisation de son objectif personnel de toujours : l’unité politique de la classe ouvrière. Il en fut l’un des dirigeants les plus actifs. Il siégea à la commission exécutive provisoire du MSUD dès janvier 1948, fut élu et réélu au comité directeur et au bureau permanent du PSU de 1948 à 1951, et compta parmi les éditorialistes les plus prolifiques de son organe central, qui restait La Bataille socialiste. Dans les débats internes sur les questions stratégiques, il se situa d’une manière mouvante. Il parut d’abord s’inscrire dans la majorité qui, derrière le secrétaire général Élie Bloncourt, voulait différencier le PSU du Parti communiste. En 1950 cependant, il fut l’un des dirigeants unitaires les plus déterminés à obtenir de ses camarades une condamnation sans nuances de Tito et l’expulsion des « titistes », ce qui lui valut d’être dénoncé comme un agent des communistes. En 1951, il se rapprocha de nouveau de Bloncourt, pour tenter de résister aux manœuvres d’un groupe proche du Parti communiste, qui cherchait à prendre le contrôle du Parti. En fin de compte, il fut évincé de la direction, comme la plupart des fondateurs, et renonça à toute responsabilité au PSU à partir de la fin 1951. Il aurait pu, à l’instar de Bloncourt, continuer de représenter le socialisme unitaire au sein de l’Union progressiste, qui lui attribua un siège dans le premier Conseil national qu’elle constitua, en janvier 1951. Mais ce mandat ne fut pas renouvelé par la suite. Par contre, il demeura jusqu’en 1961 membre du conseil d’administration de la Société de publications et d’études socialistes, où il siégeait depuis sa fondation en 1949. Celle-ci éditait les Cahiers internationaux, « revue internationale du monde du travail » animée par Jean Duret et Jean-Maurice Hermann, dans laquelle il écrivit épisodiquement.
Il fut également actif dans d’autres secteurs de la nébuleuse des « compagnons de route », où il collabora avec les communistes pour des causes précises. Il rejoignit d’abord ces derniers dans leur lutte pour la paix, une paix qu’il jugeait comme eux menacée par les Etats-Unis, mais défendue par l’URSS. Il adhéra aux Combattants de la liberté, dont il signa l’appel solennel de février 1948. Il prit part aux Assises nationales des Combattants de la liberté et de la paix, en novembre 1948, et entra au Conseil national qu’elles constituèrent alors. Il signa aussi l’appel des Partisans de la paix du 25 février 1949, et donna son adhésion au Congrès mondial des Partisans de la paix qui se tint à Paris en avril 1949. Après quelques années d’effacement, il participa à l’Assemblée nationale des forces pacifiques réunie à Drancy en avril 1955, et fut élu par elle au Conseil national du Mouvement de la Paix. Il s’associa aux campagnes contre l’arme atomique et le réarmement allemand. Il signa notamment l’appel de juillet 1950 contre l’emploi de l’arme atomique dans la guerre de Corée, puis l’appel invitant l’Assemblée nationale à refuser la ratification des accords de Bonn et de Paris. D’autre part, il s’impliqua comme avant guerre dans le mouvement « ancien combattant », et désormais « ancien résistant », proche du Parti communiste. Il continua notamment de faire partie de la direction de l’ARAC. En octobre 1965, celle-ci, en son 33e congrès, le reconduisit encore à sa vice-présidence. Il fit également cause commune avec les communistes pour la défense des libertés publiques et individuelles dans les pays occidentaux. Il appartint à ce titre à de multiples comités : Comité des lois scélérates, Comité de défense des douze dirigeants du PC américain, Comité de défense des seize de Basse-Pointe (dont il était le président d’honneur), Comité d’action pour la libération d’Alain Le Léap… Il signa dans cet esprit nombre de lettres ouvertes ou d’appels : pour l’acquittement d’Henri Martin en 1950, et pour sa libération en 1952, pour la libération d’Alain Le Léap en 1953, contre l’exécution des condamnés à mort en Algérie en 1956, pour la clémence envers les jeunes soldats emprisonnés pour leur refus de participer à la guerre d’Algérie en 1959, pour le retour d’Alban Liechti en 1961, pour l’amnistie, et aussi pour l’aide au peuple algérien, en 1962… Il assista à maintes reprises le Secours populaire français (SPF), même s’il n’appartint pas à sa direction, en signant nombre de ses appels, dont plusieurs de ceux précédemment cités, en intervenant dans ses meetings, et en l’appuyant dans ses démarches, par exemple pour l’amnistie de France Binard, impliquée dans l’affaire dite du « réseau Jeanson », en 1963. Son entente avec les communistes se manifesta aussi sur le terrain judiciaire, puisqu’il reprit sa toge d’avocat en 1952 pour défendre André Wurmser, attaqué en diffamation pour le livre L’Internationale des traitres. Elle s’exprima également dans la célébration de souvenirs communs. Ainsi fonda-t-il en 1961 avec Léon Moussinac, Louis Aragon et Jacques Duclos l’association des amis de Paul Vaillant-Couturier, dont il fut l’un des vice-présidents. Elle se traduisit aussi dans ses collaborations à des journaux tels que : La France au combat, La Défense, qui était l’organe du SPF, la Revue progressiste de droit français, et l’hebdomadaire Action, au comité de direction duquel il appartenait.

Le journal Libération resta tout de même le centre de son activité dans la dernière partie de sa vie. Il en était le rédacteur en chef, avec André Sauger. Il contribua à en faire l’organe officieux du progressisme, et y défendit pendant une quinzaine d’années des positions très proches de celles du PCF, même lors de la crise de Budapest, en 1956. À partir de 1958, il y subit une série de déconvenues. Dans le cadre d’une réorganisation du journal, lui et André Sauger durent abandonner les fonctions de rédacteur en chef à Claude Estier et Henri Bordage. Il resta toutefois directeur du service politique et éditorialiste. Il fut ensuite pris à contrepied par l’évolution vers le gaullisme d’E. d’Astier de la Vigerie, puis par l’étranglement financier et enfin la liquidation du journal, en 1964. En 1965, il exprima dans une lettre à Eliane Brault sa « réelle amertume » vis-à-vis de tout ce « ratage ».

En avril 1966, il mourut d’un accident de la route, avec son épouse, en Isère. Ses obsèques eurent lieu au cimetière de Bormes-les-Mimosas. L’Humanité publia les condoléances du comité central du PCF.
Il était chevalier de la Légion d’honneur depuis 1937, et titulaire des croix de guerre 1914-1918 et 1939-1945, ainsi que de la rosette de la Résistance.

ŒUVRE CHOISIE : Capitaine Maurice Gagneur, lieutenant Marcel Fourrier, Avec les chars d’assaut, Hachette, 1919, X-243 p. — « De Clarté » à « La Guerre civile », Clarté, n° 79, décembre 1925-janvier 1926, 369-378. — L’offensive du 16 avril 1917. Réquisitoire d’un ancien combattant contre le général Nivelle et son état-major, Éditions Clarté, 1921 (Conférences Clarté, cahier n° 5). — La débâcle financière. Comment par suite de dépenses de guerre la France ruinée court vers l’abîme. Éd. Clarté, 1921, 37 p. (Conférence n° 6). — Die autonomistische Bewegung in Elsass-Lothringen. Plädoyer des pariser Rechtsenwaltes Marcel Fourrier im komplottprozess, Strasburg-Neudorf, Verlag « Erwinia » (SM), 8 décembre 1930, 114 p. — L’Armée et le socialisme, conférence du 6 février 1945, s.l., 1945, 22 p., École du propagandiste. Fédération de la Seine. Cours n° 4.

SOURCES : RGASPI, Moscou, 495 270 4595, gros dossier concernant l’affaire de 1928, RGASPI 539.3.1174. — Arch. Nat. F7/13090, F7/13514, F7/13515 et F R/13516. — Arch. Ass. Nat., résultats électoraux. — Arch. PPo., B/A 1636 et B/A 1715 ; classement provisoire dossiers 108 et 333. — Arch. J. Zyromski, lettres de Marcel Fourrier — I.M.Th., bobines 32, 149, 278 et 302. — Clarté, 1920-1928. — La Lutte de classes, 1928. — Contre le courant, 1929. — Le Libérateur, 1929-1930. — La Vérité, 23 février 1933. — L’Internationale, 30 mars 1934. — Que faire ? novembre et décembre 1937. — Le Barrage, 7 mars 1935. — Le Monde, 24-25 avril 1966. — L’Humanité, 25 avril 1966. — Discours du Bâtonnier Albert Brunois à la Cérémonie du Souvenir au Palais de Justice, le 17 novembre 1966. — Jean Norton Cru, Témoins, essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants, édités en français de 1915-1928, Les Étincelles, 1929, 731 p. — Vladimir Brett, Henri Barbusse, sa marche vers la clarté, son mouvement Clarté, Prague, Éd. de l’Académie tchécoslovaque des sciences, 1963, 375 p. — Nicole Racine, « Une revue d’intellectuels communistes dans les années 20 : Clarté » (1921-1928), Revue française de Science politique, juin 1967, 484-519. — Madeleine Jacob, Quarante ans de journalisme, Julliard, 1970, 349 p. — J. Rabaut, Tout est possible ! Les « gauchistes français » 1929-1944, Denoël, 1974, 416 p. — Histoire générale de la presse française, publiée sous la direction de Cl. Bellanger, P. Guiral, F. Terrou, PUF, tome IV, De 1940 à 1958, 1975, 486 p. — Renaud Beres, « Récit d’une scission du Parti socialiste SFIO. Le Parti socialiste unitaire 1947-1957 », Bulletin du Centre d’Histoire du Socialisme, janvier 1976, 1-16. — Pierre Naville*, L’Entre-deux-guerres, Paris, EDI, 1976. — Gérard Rosenthal*, Avocat de Trotsky, Paris, Laffont, 1975. — Nicole Racine, Les écrivains communistes en France (1920-1935), Thèse de 3e cycle, Paris. — Jacqueline Pluet-Despatins, Les étapes du mouvement trotskyste en France de 1929 à 1944, Thèse de 3e cycle, Paris I, 1975. — Félix Louis Derry, Les trotskystes, Trotsky et la question d’Alsace-Lorraine dans le débat de 1929, Dossier Cahiers de l’Alsace Rouge. — Bernard Reimeringer, Un communisme régionaliste ? Le communisme alsacien in : Régions et régionalisme en France du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, PUF, 1977. — Who’s who en France ?, 1957-1958, J. Laffite. — Entretien avec M. Fourrier (janvier 1963). — Bernard Chambaz, Clarté : 1921-1925 : éléments pour une étude de la conscience sociale des intellectuels français. Univ. de Paris I. Doctorat de 3e cycle, novembre 1983, 752 p. — Cahiers de l’Institut Maurice Thorez, « Le Bureau politique du PCF et « Clarté » (1926) », n° 15, 1976, p. 65-73. — Notes de J.-M. Brabant, Jacques Girault et Michel Dreyfus.
Sources d’EricNadaud : Arch. Pierre Naville, Elie Péju, Weitzmann, Charles Ronsac, David Rousset, Gilles Martinet, Eliane Brault. – Arch. Nat., dossier F7 15496. - Arch. PPo., dossiers n° 276.287 et 275.166. – Arch. OURS, dossiers biographiques. – Arch. dép. Bobigny, dossier CMP.- La Gauche révolutionnaire, supplément au n°8, mai 1936. – L’Espagne socialiste (1937). – Que Faire ? (1937-38). – La Bataille socialiste (1938-39, et 1947-50). – Le Populaire (1938-40). – Libertés (1942, 1945). – Franc-Tireur (1944-48). – Libération (1948-64). – France d’abord (1948). –Les Partisans de la paix (1949). -Action (1948-51). – Bulletin intérieur du Parti socialiste SFIO, n° 29, janvier 1948, p.26. – L’Humanité, 11 octobre 1948. – Bulletin mensuel d’information du Comité d’entente des mouvements progressistes, n° 1, janvier-février 1951. – Combat pour la paix (1955). – Le Réveil des combattants, décembre 1965. - Entretiens avec Gilles Martinet, Claude Estier et Jean Clémentin. – Sharon Elbaz, Franc-Tireur (1944-1948) : Anatomie d’un quotidien populaire de gauche, mémoire de DEA, IEP de Paris, 1995.


Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article50588, notice FOURRIER Marcel, Édouard par Nicole Racine (pour avant 1934), Éric Nadaud (à partir de 1934). , version mise en ligne le 8 juin 2009, dernière modification le 3 novembre 2011.

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