BARBUSSE Henri

Par Jean Relinger

Né le 17 mai 1873 à Asnières (Seine), mort à Moscou le 30 août 1935. Écrivain ; fondateur de l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC) en 1917, membre du Parti communiste à partir de 1923, fondateur du mouvement et de la revue Clarté (1919-1924), directeur littéraire de l’Humanité (1926-1929), directeur de Monde (1928-1935), initiateur du congrès mondial contre la guerre en 1932.

Par sa date de naissance, Henri Barbusse appartenait à la génération désenchantée qui avait été marquée par les séquelles de la guerre de 1870, de la défaite et de la Commune, obsédée par l’idée diversement reprise mais constamment présente d’une crise profonde de civilisation, lancée avec plus ou moins de désespoir dans la recherche éperdue d’une issue à cette faillite : la génération de Barrès, Claudel, Gide, Maurras, Péguy, Proust, Rolland, Valéry... Par son père, Adrien Barbusse, il descendait d’une vieille famille de paysans cévenols protestants, qui avaient connu les persécutions religieuses et compté dans leurs rangs deux galériens pour la foi dans les années 1700. Adrien Barbusse fut envoyé à Genève pour faire des études théologiques de pasteur : il en revint athée, républicain et homme de lettres. Henri Barbusse subit toute sa vie l’influence de cette filiation, protestante et athée, républicaine et littéraire, à laquelle s’ajouta une éducation kantienne. Il devint écrivain athée, à l’inspiration et aux accents souvent mystiques. Il resta fidèle à la pensée républicaine de gauche qui recueillait l’héritage de la philosophie politique du XVIIIe siècle et de la Révolution française, de la pensée de Kant, et du moralisme protestant, qu’elle opposa à l’absolutisme, à l’irrationalisme et au catholicisme.

Il se distingua brillamment à dix-neuf ans au concours poétique de l’Écho de Paris dirigé par Catulle Mendès, dont il acquit l’estime et l’amitié et qui lui apporta son appui pour lui permettre d’éditer ses vers en volumes : Les Pleureuse parurent en 1895. Ces vers, d’inspiration romantique et symboliste, furent bien accueillis par la critique. Il se maria en 1898 à la plus jeune des filles Mendès et mena jusqu’en 1914 la vie brillante de l’homme de lettres du Tout-Paris : après trois années, de 1899 à 1902, passées sans enthousiasme comme sous-chef de cabinet de Jean Dupuy, ministre de l’Agriculture, il se consacra exclusivement au journalisme (contes, nouvelles, chroniques théâtrales), et à l’édition (Pierre Lafitte puis Hachette). Il connut alors la vie facile et mondaine des cercles poétiques et littéraires, des premières théâtrales, des concerts et des expositions.

Pourtant deux éléments de l’activité de Barbusse à cette époque contrastent avec cette image trop simple et nous permettent de mieux comprendre son évolution future.

Son premier roman Les Suppliants parut en 1903 et n’obtint qu’un succès d’estime. Il fut suivi en 1908 par une oeuvre majeure, L’Enfer. Dans le même temps, Barbusse écrivit pour les journaux des contes et nouvelles d’une grande maîtrise, qui furent repris en recueil en 1914 (Nous autres) et après la guerre (L’Illusion, L’Étrangère, Quelques coins de coeur). Romans et nouvelles étaient empreints de noir pessimisme, de désespoir existentialiste, de douloureuse pitié pour l’humanité souffrante. Marqué par le naturalisme, Barbusse était à la recherche passionnée du réalisme, de la condition humaine, de la communion avec les autres. Quand la guerre surgit, le mondain fut aspiré par cette énorme réalité à la mesure de sa quête antérieure, l’écrivain fut fasciné par cette geste tragique de la destinée humaine.

Un deuxième aspect de son activité antérieure à la guerre doit être pris en compte : il s’intéressa aux questions sociales par ses chroniques théâtrales à l’occasion des pièces de théâtre dont il rendait compte, et surtout par sa collaboration à la Revue de la paix de F. Passy et Ch. Richet, et par le secrétariat de rédaction qu’il assumait à la revue pacifiste La Paix par le droit, publiée par la Société française pour l’arbitrage entre les nations. Ainsi, dès cette époque, et bien qu’il ne les intégrât pas à son oeuvre littéraire et à sa vie, il manifestait de l’intérêt pour les idées pacifistes, internationalistes, socialisantes et même anarchisantes.

On comprend donc qu’il se soit engagé immédiatement le 2 août 1914, bien qu’il ait été dégagé de toute obligation militaire par sa santé et son âge. Il en donna les raisons dans sa fameuse lettre du 9 août 1914 à l’Humanité : comme presque tous les socialistes, il était persuadé que cette guerre serait une guerre sociale, à mener contre l’impérialisme et le militarisme.

Il resta dix-sept mois à l’armée, dont onze au front comme simple soldat et brancardier ; malade, il devint secrétaire d’État-Major puis, fréquenta les hôpitaux militaires. Il participa à toutes les corvées, à toutes les attaques, et reçut deux citations pour son courage. Cette expérience, consignée brute dans les Lettres à sa femme (publiées en 1937), lui servit à rédiger Le Feu, journal d’une escouade, qui décrit l’horrible quotidien de la guerre et l’aspiration passionnée à l’union des peuples pour lutter contre ce mortel fléau. D’abord publié en feuilleton dans L’Œuvre, le livre parut en décembre 1916 et obtint le prix Goncourt. Accueilli avec reconnaissance par les soldats, admiré par l’arrière, combattu avec violence par la presse nationaliste de droite qui l’accusait de « défaitisme », édité depuis à des centaines de milliers d’exemplaires, traduit dans toutes les langues, ce livre de démystification de la guerre consacra le nom de Barbusse, par sa vérité et sa tragique beauté. L’accueil qu’il reçut contribua à l’orientation définitive de son auteur vers la vie militante.

Devenu « soldat de la paix », il fonda en 1917 avec Georges Bruyère, Raymond Lefebvre et Paul Vaillant-Couturier l’« Association républicaine des Anciens Combattants », « L’Internationale des Anciens Combattants » et, en 1919, le mouvement « Clarté » (du nom de son deuxième livre de guerre publié cette année-là), mouvement international d’intellectuels, ayant son journal et ses groupes locaux en France et à l’étranger. D’abord un peu confus, généreux et vagues, les mots d’ordre des deux organisations se précisèrent : contre le capitalisme fauteur de guerre, pour la défense du bolchevisme, pour l’adhésion à la IIIe Internationale. Elles ont joué leur rôle dans le vaste débat qui aboutit au congrès de Tours d’où surgit le Parti communiste français. Leur directeur fondateur passa lui-même peu à peu de la tendance longuettiste (il fut directeur littéraire du Populaire du 11 avril 1918 au 20 août 1920) à celle de la IIIe Internationale. D’abord muet devant la Révolution d’Octobre, qu’il assimilait à un abandon du juste combat contre l’Allemagne militariste, il développa à partir de 1919 une campagne inlassable pour sa défense contre toutes les agressions et devint un ardent propagandiste du bolchevisme. Après avoir précisé sa pensée dans La Lueur dans l’Abîme, ce que veut le groupe Clarté), Paroles d’un combattant (articles et discours 1917-1920) Le Couteau entre les dents, qui contribuèrent à la diffusion des idées du communisme, notamment chez les intellectuels, il adhéra au Parti communiste en 1923, au moment où le parti subissait la répression pour son action contre l’occupation de la Ruhr. Il fut le premier écrivain français connu à le faire : qu’ils aient été d’accord ou non avec lui, il servit de référence aux intellectuels entre les deux guerres. Dès lors, son destin littéraire et son engagement politique se confondirent. Car il resta un écrivain, qui combattait par la plume. Il refusa d’être candidat à la députation, il publia encore de nombreuses oeuvres littéraires : la vaste fresque des Enchaînements (1925), les trois « films » de Force (1926), le cycle de Jésus (Jésus, Les Judas de Jésus, Jésus contre Dieu, 1926-1927), le roman Élévation (1930), la biographie de Zola (1932).

Sa conception de l’homme de lettres « homme public » le fit déployer une constante et vaste activité contre l’oppression, contre les atteintes aux droits de l’homme, contre le fascisme, pour la paix, pour la liberté. Elle lui fit accomplir de nombreux voyages (Italie, Angleterre, Allemagne, pays balkaniques, Hollande, URSS, États-Unis...), participer à de nombreux comités et à de multiples campagnes (Sacco et Vanzetti, Tom Mooney, le « Secours ouvrier international », le « Comité pro-hindou », les « Comités de défense des victimes de la Terreur blanche », Rakosi, le procès de Meerut contre 35 révolutionnaires hindous, les époux Ruegg, les bagnes indochinois et le peuple chinois, le « Comité de Défense de la race noire », le « Comité de Défense des victimes du fascisme hitlérien », Dimitrov, Thaelmann...). Cette activité inlassable se concrétisa dans d’innombrables articles et plusieurs ouvrages : Les Bourreaux (la Terreur blanche dans les Balkans) (1926), Voici ce qu’on a fait de la Géorgie (1929), Russie (1930), J’accuse (contre les activités fascistes en France, 1932), Connais-tu Thaelmann ? (1934), Staline (1935).

Il fut l’homme du rassemblement, du regroupement de toutes les bonnes volontés contre la guerre et le fascisme : il prit une part très active à la « Ligue internationale contre l’impérialisme et pour l’indépendance nationale » contre le colonialisme ; il se dressa contre le fascisme italien et ses crimes ; il fonda avec Romain Rolland le « Comité antifasciste international », le « Congrès mondial contre la guerre », d’où sortirent le « Comité mondial de lutte contre la guerre impérialiste » de 1932 et le « Comité Amsterdam-Pleyel » fondé en 1933 et qui eut une grande activité nationale et internationale.

Parallèlement, Barbusse joua de 1920 à 1935 le rôle de chef de file culturel du mouvement révolutionnaire français : directeur de la revue et du mouvement « Clarté » de 1919 à 1924 ; directeur littéraire de l’Humanité de 1926 à 1929 ; membre fondateur de l’Union internationale des écrivains révolutionnaires (UIER) en 1927 ; directeur de Monde de 1928 à 1935 ; membre du Comité international de rédaction de la revue éditée par le Bureau international de la littérature révolutionnaire : La Littérature de la révolution mondiale en 1931-1932 puis de celle qui lui succéda, La littérature internationale ; dirigeant de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), section française de l’UIER fondée en 1933 ; membre du comité directeur de sa revue Commune de 1933 à 1935 ; enfin organisateur du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture qui se tint à Paris le 3 juin 1935.

Dans l’exercice de toutes ces lourdes responsabilités, on peut remarquer l’incontestable continuité des préoccupations de Barbusse : situant toujours son action au niveau de l’écrivain, s’adressant en tant que tel à la fois aux intellectuels et à la classe ouvrière, il poursuivit un but constant, unir dans un projet politique et culturel commun les intellectuels et la classe ouvrière. Appelant de ses vœux la création d’un nouveau type d’intellectuel fondé sur l’abolition des anciens clivages, il souhaitait l’« Internationale des travailleurs manuels et intellectuels », et dans l’immédiat il milita pour le rassemblement et l’union des uns et des autres.

En revanche il fit beaucoup en France pour favoriser l’éclosion d’une littérature révolutionnaire. En direction des prolétaires, cela se traduisit par un appel à la transformation révolutionnaire, au refus de céder à la tentation du repliement sur soi, avec tout ce que cela supposait de réticence à l’égard du mot d’ordre d’une littérature prolétarienne qui réaliserait ce repliement. En direction des intellectuels, il lança un double appel, à leur rassemblement pour l’action nécessaire, à leur ralliement à la cause politique de la classe ouvrière. À tout le moins, il souhaitait qu’ils changent leur attitude, qu’ils entrent dans l’« action sociale », dans leur vie et dans leur art. Sans imposer à l’art un rôle de propagande politique, il demandait à l’écrivain de ne pas se mutiler et de faire son « devoir d’homme ».

Pour autant, il n’entendait pas réduire l’art à la seule politique ni dédaigner la qualité littéraire des œuvres, ni porter atteinte aux responsabilités esthétiques de chaque créateur : au contraire, il préconisait à la fois une attitude militante à l’égard de la littérature et une conception ouverte de l’art et de la culture, fondée su la critique constructive, l’héritage culturel, la qualité et l’autonomie relative de l’art, la liberté créatrice. Cette attitude lui valut l’inimitié de divers sectarismes, du congrès de Kharkov aux surréalistes, mais il fut toujours soutenu par la direction du Parti communiste français.

Épuisé par tant d’activité, il mourut à Moscou le 30 août 1935. Ses funérailles au Père Lachaise furent suivies par cinq cent mille Parisiens.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article97985, notice BARBUSSE Henri par Jean Relinger, version mise en ligne le 3 novembre 2010, dernière modification le 23 mars 2018.

Par Jean Relinger

ŒUVRE : L’Enfer, Librairie Mondiale, 1908. Dernière édition : Albin Michel, collection Le Livre de poche. — Nous autres, Fasquelle, 1914. — Le Feu, Flammarion 1917. Dernière édition : Le Feu, suivi du carnet de guerre, préfacé et annoté par P. Paraf, Flammarion, 1965. — Paroles d’un combattant, Flammarion 1920. — Clarté, Flammarion, 1919. — La Lueur dans l’abîme, ce que veut le groupe Clarté, Éditions Clarté, 1921. — Les Enchaînements, Flammarion, 1925. — Les Bourreaux (Dans les Balkans, La Terreur blanche, Un formidable procès politique), Flammarion, 1926. — Jésus, Flammarion, 1927. — Les Judas de Jésus, Flammarion, 1927. — Manifeste aux Intellectuels, Les Écrivains réunis, 1927. — Faits divers, Flammarion, 1928. — Voici ce qu’on a fait de la Géorgie, Flammarion, 1929. — Ce qui fut sera, Flammarion, 1930. — Élévation, Flammarion, 1930. — Russie, Flammarion, 1930. — Zola, Gallimard, 1932. — J’accuse, Bureau d’Éditions, 1932. — Connais-tu Thaelmann, Éditions Comité Thaelmann, 1934. — Staline. Un monde nouveau vu à travers un homme, Flammarion, 1935. — La Guerre en Éthiopie, Éditions Mondiales, 1936. — Lettres de Lénine à sa famille, présentées par Henri Barbusse, Rieder 1936. — Lettres d’Henri Barbusse à sa femme 1914-1917, Flammarion, 1937.

SOURCES : Archives privées d’Annette Vidal (secrétaire de Barbusse de 1920 à 1935). — Archives Barbusse de la Bibliothèque nationale. — Archives Barbusse de l’Institut Gorki de Littérature mondiale à Moscou. — Archives Barbusse des Archives centrales de littérature et d’art à Moscou. — Annette Vidal, Henri Barbusse, soldat de la paix, Paris, Les Éditeurs Français Réunis, 1953. 382 p. — Vladimir Brett, Henri Barbusse, sa marche vers la clarté, son mouvement Clarté, Prague, Éditions de l’Académie tchécoslovaque des Sciences, 1963, 375 p. — Nicole Racine-Furlaud, Les Écrivains communistes en France, 1920-1936, Thèse de 3e cycle, dactylographiée, 1963, 466 p., Impr. Microfiche m. 1016, Paris Hachette, 1973. — Anastasia Paievskaia, Henri Barbusse, Index biobibliographique (en russe) Moscou, Éditions du Palais du livre de l’Union soviétique, 1964, 192 p. — Jean-Pierre A. Bernard, Le Parti communiste français et la question littéraire, 1921-1939, Presses Universitaires de Grenoble, 1972, 341 p. — Henri Barbusse, Actes du colloque Barbusse 1973, N° spécial d’Europe, sept. 1974. — Jean Relinger, Bibliographie critique de Barbusse (en anglais), USA, Critical Bibliographie of French Literature, dirigée par Douglas W. Alden, XXe siècle. — Jean Relinger, Lecture de Barbusse aujourd’hui, Canada, Le Tournant du siècle, dirigé par Stéphane Sarkany. — Denis Pernot, Henri Barbusse, les discours du Feu, Dijon, EUD, 2018.

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