Né le 20 décembre 1926 à Uzès (Gard), mort le 28 mai 2014 ; agrégé d’histoire, professeur aux lycées de Toulon (Var) et de Marseille (Bouches-du-Rhône), professeur d’histoire contemporaine à la Faculté d’Aix-en-Provence puis à l’Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne, professeur au Collège de France ; militant communiste jusqu’en 1960, syndicaliste au SNESUP.

Biographie mise à la Une à l’occasion de la publication de
Maurice Agulhon, aux carrefours de l’histoire vagabonde, éd. par Christophe Charle et Jacqueline Lalouette, Publications de la Sorbonne, 2017, 240 p.

Maurice Agulhon
Maurice Agulhon était fils d’André Agulhon, né en 1899 à Bessèges (Gard), décédé accidentellement en 1962 et de Marie-Rose, née Rigaud (née en 1901 à Villeneuve-lès-Avignon, décédée en 1995).
Les parents de Maurice Agulhon étaient tous les deux instituteurs de l’enseignement public à Pujaut (Gard). Le couple eut également une fille, Hélène, née à Pujaut le 3 janvier 1930. Après des études secondaires à Avignon, une khâgne à Montpellier (Hérault) et à Fénelon (Paris), celle-ci obtient le CAPES de lettres classiques et devint professeur de l’enseignement secondaire puis à l’École normale d’Aix-en-Provence. Militante communiste comme son frère, elle épousa, en 1952, Claude Mesliand*, professeur d’histoire contemporaine à l’Université d’Aix puis président d’Université et recteur à Amiens (1984) et Nancy (1986).
Les parents de Maurice Agulhon présentaient quelques différences sociales et religieuses notables. Du côté paternel, la famille était d’ascendance huguenote et cévenole. Le grand-père paternel, Numa, Louis Agulhon (né en 1868 à Vébron en Lozère) était un cheminot peu qualifié. La grand-mère paternelle, Irma Agulhon, cousine de son futur mari, née à Florac (Lozère) en 1869, était blanchisseuse. Du côté maternel, le grand-père Maurice Rigaud, né à Villeneuve-lès-Avignon en 1875, décédé en 1939, appartenait à une famille comptant des catholiques pratiquants (un cousin éloigné fut même curé, puis évêque à Pamiers et archevêque à Auch). Il était détaché de la pratique à la différence de son épouse, fille d’un paysan républicain. D’abord commis chez un épicier en gros, Maurice Rigaud devint patron grâce à l’aide de ce dernier qui avait apprécié sa réussite et ses qualités de gestionnaire pendant la guerre de 1914. Épicier en gros à Bagnols-sur-Cèze, puis Uzès, militant radical admirateur d’Édouard Herriot, Maurice Rigaud, anticlérical, fut adjoint au maire radical-socialiste, et candidat malheureux au conseil général. Sa femme, Marie Tardieu (1877-1966) avait obtenu un certificat d’études en 1889, aimait l’histoire et avait « trois dévotions : à la France, à Napoléon et à Marie-Antoinette » (Maurice Agulhon, « Vu des coulisses », p. 17, voir SOURCES). Couturière avant son mariage, puis gérante d’épicerie après, elle cessa de travailler quand son mari devint patron.
Le père de Maurice Agulhon a suivi la filière primaire, puis primaire supérieure (EPS de Nîmes, École normale de Nîmes). Mobilisé en 1918, il échappa à la guerre et effectua son service de trois ans dans les troupes d’occupation de l’Allemagne puis du Maroc. Il enseigna dans divers postes dans le Gard avant son mariage. Instituteur à Pujaut de 1929 à 1937, il enseigna à Villeneuve-lès-Avignon de 1937 à sa retraite, tout en s’adonnant avec passion au jardinage. Sa future épouse suivit un parcours similaire (primaire à Villeneuve-lès-Avignon, puis Avignon, EPS à Avignon, École normale d’institutrices à Digne). Très bonne élève, elle prépara l’ENS de Fontenay-aux-Roses (Seine, Hauts-de-Seine) pour devenir professeur de sciences naturelles, mais échoua et fut nommée dans divers villages du Vaucluse avant son mariage. Celui-ci eut lieu le 26 décembre 1925 avec une bénédiction catholique, mais Marie-Rose Agulhon finira par devenir protestante, comme son mari. Les deux époux étaient laïques, de sensibilité socialiste et pacifiste mais sans engagement partisan, ni militantisme syndical actif, quoique abonnés à La Lumière, l’hebdomadaire de gauche de Georges Boris.
Maurice Agulhon fit ses premières études dans l’école du village où enseignèrent ses parents de 1929 à 1936 et subit la forte contrainte d’être le fils du « maître » qui doit donner l’exemple. Il entra en sixième, à dix ans, en octobre 1936, au lycée Frédéric Mistral d’Avignon et y termina ses études secondaires par un double baccalauréat philosophie et mathématiques élémentaires en 1943. Il passa ensuite trois ans en classes préparatoires au lycée du Parc à Lyon (Rhône) (1943-1946). Il y eut pour professeur d’histoire Joseph Hours (« admirable maître », dit-il dans « Vu des coulisses », p. 13), résistant, compagnon de Marc Bloch, démocrate-chrétien et à l’époque fermement orienté à gauche. Il suivit les cours de philosophie de Jean Lacroix, disciple d’Emmanuel Mounier* et chroniqueur au Monde, en lettres ceux de Louis Faucon*, Jean Pillard et Victor-Henri Debidour, le traducteur d’Aristophane. Reçu 7e à l’École normale supérieure en 1946, il fait partie de la même promotion que François Bédarida, Michel Foucault*, Marcel Roncayolo, Pierre Jeannin, Paul Viallaneix.
C’est rue d’Ulm qu’il adhéra au Parti communiste, attiré par l’atmosphère de la Libération, l’activisme du PCF, sa radicalité et sa discipline, en phase avec une éducation rigoureuse comme la sienne. Il milita avec zèle à la fois à l’ENS et dans la section du Ve arrondissement aux côtés des philosophes Maurice Caveing, Louis Althusser*, du géographe André Charpentier (promotion 1948, dont Maurice Agulhon écrivit la notice dans l’Annuaire ENS, 1994), des littéraires Michel Crouzet et Roger Fayolle, de l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie* (promotion 1949), etc. En reconnaissance de son activité de propagandiste, il fut membre coopté du comité de la section communiste. Il fit également partie du bureau du syndicat des élèves (section du SNES), affilié à la CGT, où il fut chargé des rapports avec les autres Écoles normales supérieures (sous-commission des ENS de la Fédération de l’Education nationale). Il en est le secrétaire de 1947 à 1949 (voir Maurice Agulhon, « Le syndicalisme dans les hauteurs », in A. Peyrefitte [dir.], Rue d’Ulm, pp. 349-352). Il faisait aussi partie de la FEN-CGT. Le syndicat militait alors pour l’obtention par les élèves des ENS du statut de fonctionnaire stagiaire (voté en 1948), au lieu de celui de boursier, moins avantageux. Maurice Agulhon fut également délégué, en 1949, au congrès du Touquet de l’UNEF, au titre du cartel des ENS, pour négocier l’entrée de celui-ci dans l’organisation étudiante. Cette démarche n’aboutira qu’un peu plus tard. À cette époque il écrivit aussi sous son nom ou sous pseudonyme quelques articles dans la presse syndicale, dans La Nouvelle Critique et Clarté. Il rédigea en particulier pour ce journal destiné aux étudiants un article en collaboration avec Jean-Jacques Becker* (signé G.O.), qui critiquait La Méditerranée de Fernand Braudel en fonction de schémas empruntés à la guerre froide.
Pendant ses études en Sorbonne, Maurice Agulhon réalisa, sous la direction d’Ernest Labrousse*, un diplôme d’études supérieures consacré à « L’opinion publique dans une commune de banlieue sous la troisième République. Bobigny de 1850 à 1914 (il fut partiellement publié en 1950 dans Pierre George [dir.], Études sur la banlieue de Paris, Cahiers de la FNSP, n° 12). Par ce choix apparut son attrait pour l’histoire politique contemporaine et le lien qu’il établissait, en bonne orthodoxie marxiste et labroussienne, entre changement social et évolution politique.
Reçu 1er à l’agrégation d’histoire en 1950 (le président du jury était Fernand Braudel, le vice-président, Maurice Crouzet), devant (par ordre de mérite) Pierre Jeannin, Robert Mandrou*, Jacques Le Goff et Alain Touraine, Maurice Agulhon fut nommé professeur au lycée de Toulon en octobre 1950. Après son service militaire (octobre 1950-octobre 1951), il reprit son poste et fut nommé en décembre 1951 au lycée Thiers de Marseille. Il continua de militer dans ces deux villes dans les sections locales du PCF. Il en apprécia rétrospectivement ce que l’atmosphère lui a appris durablement sur le travail politique et les mentalités populaires, ce dont il a tiré profit, de son aveu même, pour sa réflexion historique.
Professeur de khâgne, il obtint, grâce à Ernest Labrousse, un détachement pour trois ans au CNRS comme attaché de recherches (1954-1957). Il put ainsi entamer sa thèse sur le Var de la Révolution à 1851, tout en continuant de militer au Parti communiste à Marseille. Cette libération des contraintes de l’enseignement le mit à nouveau en relation avec d’anciens camarades, à l’occasion de voyages à Paris aux archives ou à la Bibliothèque nationale, au moment où le XXe congrès du PCUS développait l’humeur critique, en particulier chez les intellectuels communistes. Mais ces critiques, que Maurice Agulhon cherchait à faire passer dans les motions de section, se heurtèrent à un refus de la direction, ce qui commença à lui faire découvrir l’hostilité de cette dernière à toute déstalinisation du PCF. Il ne se résolut pourtant pas à quitter le Parti à ce moment-là pour ne pas se trouver solidaire du climat anticommuniste virulent qui suivit la répression de l’insurrection de Hongrie. En 1958, il défendait toujours la ligne officielle à l’égard du gaullisme, mais découvrait la contradiction entre la radicalité du discours antifasciste officiel communiste et l’absence de réelle action pour s’opposer au nouveau régime. De même, l’ambiguïté de la politique algérienne de la direction du Parti communiste acheva de lui faire perdre confiance dans le sens de ce militantisme de base sans effet.
À l’issue de son passage au CNRS, Maurice Agulhon devint assistant auprès de Pierre Guiral à la Faculté des lettres d’Aix (1957-1963). En 1960, ayant changé de domicile pour des raisons privées, il ne reçut pas sa mutation pour la nouvelle section et quitta donc le Parti communiste sans éclat. Par option anticolonialiste, il rendit quelques services à une structure d’aide au FLN. par l’intermédiaire d’un collègue et ami, très engagé dans un réseau de « porteurs de valises ». Maurice Agulhon n’adhérera plus à aucun parti, tout en continuant de voter à gauche (socialiste, presque toujours, sauf en 1969 où il vota pour Poher). En revanche, il resta un membre actif du SNESUP dont il dirigeait la section syndicale au moment des « événements » de mai 1968. Acquis aux idées de réforme de l’Université et fermement antigaulliste, il passait pour gauchiste aux yeux des communistes minoritaires dans la section, mais bientôt pour réformiste face aux gauchistes quand il soutint, avec les communistes, la participation aux nouvelles structures issues de la loi Faure.
À la Faculté d’Aix, Maurice Agulhon franchit toutes les étapes jusqu’au professorat en 1970 (maître-assistant en 1963, chargé de maîtrise de conférences en 1967, maître de conférences en 1969) avant d’être élu professeur à l’Université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne en 1972, nouvellement créée par partition de l’ancienne Sorbonne divisée par la loi Edgar Faure de 1968.
Son itinéraire intellectuel est moins lisse que cette progression académique ne le laisserait penser. Avant de soutenir sa thèse d’État consacrée à un département selon le modèle promu par Labrousse, il délaissa la quantification sociale et économique que lui proposait son maître. Il plongea dans ce qu’on appelait alors « l’histoire des mentalités » et surtout « inventa » la sociabilité méridionale, ce qui le fit remonter au XVIIIe siècle, objet d’une thèse de troisième cycle sur les confréries de pénitents et la diffusion de la franc-maçonnerie en Provence, dirigée par Pierre Guiral. Le jury lui accorda « l’équivalence de thèse complémentaire pour le doctorat d’État ». Publiée en 1966 chez un éditeur local, elle fut reprise, deux ans plus tard, chez Fayard, dans une collection dirigée par François Furet et Denis Richet. Elle fut vite reconnue comme un travail novateur par un compte rendu de Daniel Roche dans la Revue historique en 1969. Ce livre ouvrait une longue lignée de travaux sur les associations, le lien social, l’espace pré-démocratique et revisitait les relations entre social, culturel, politique, local et régional.
En 1969, Maurice Agulhon soutint sa thèse principale en Sorbonne avec comme rapporteur Pierre Vilar*, successeur d’Ernest Labrousse. Les autres membres du jury étaient Jacques Droz, Louis Girard et Labrousse. Elle fut publiée en trois volumes qui en reprennent la matière, mais sont fortement individualisés : La République au village, Une ville ouvrière au temps du socialisme utopique. Toulon de 1815 à 1851 et La Vie sociale en Provence intérieure au lendemain de la Révolution. Parallèlement à ces travaux de fond et d’érudition, comme Le Cercle dans la France bourgeoise, il fut amené, sous l’impulsion et à la demande de son ancien collègue d’Aix-en-Provence, Georges Duby, à écrire des ouvrages de synthèse ou des contributions dans quelques-unes des grandes collections des années 1970-1980 : l’Histoire de France chez Larousse, le volume III de l’Histoire de la France rurale, le volume IV de l’Histoire de la France urbaine, le volume VIII de la « Nouvelle histoire de la France contemporaine », un manuel universitaire en collaboration avec André Nouschi chez Nathan, ou encore le dernier volume sur La République de l’Histoire de France chez Hachette.
À l’Université de Paris-I, la chaire d’histoire du XIXe siècle fut laissée libre par le choix de Louis Girard de passer à Paris-IV. L’élection à ce poste de Maurice Agulhon en 1972, se fit sous l’influence notamment de Pierre Goubert, d’Albert Soboul* et de Jean-Baptiste Duroselle.
À Paris, son rayonnement s’étendit grâce aux nombreux docteurs qu’il forma entre 1972 et 1985, année de son élection au Collège de France où il prononça sa leçon inaugurale le 11 avril 1986. Dans le cadre du Centre de recherches sur l’histoire du XIXe siècle de la Sorbonne qu’il co-dirigea avec Louis Girard, il anima deux grandes enquêtes collectives : l’une sur les maires en France, l’autre sur les parlementaires de la troisième République poursuivie sous la direction de Jean-Marie Mayeur et Alain Corbin, successeurs respectivement de Louis Girard et de Maurice Agulhon. Ce dernier entama une troisième enquête personnelle sur les symboles politiques dans l’espace français (en particulier la diffusion de l’imagerie républicaine), fondement de nombreux séminaires du Collège de France et de la trilogie des Marianne dont les volumes parurent en 1979, 1989 et 2001. Son enseignement en Sorbonne et au Collège de France correspondit également à la période de préparation et de commémoration du bicentenaire de la Révolution française, lancé dès 1981, dans lequel il joua un rôle actif et original entre « furétiens » et « sobouliens », plus proche de ces derniers cependant.
Ami d’Albert Soboul, Maurice Agulhon rédigea la nécrologie de ce dernier pour Le Monde (« L’historien des sans-culottes », 15 septembre 1982). Il fit de l’auteur des Sans-culottes un portrait chaleureux et moins orthodoxe que l’Humanité. Cet article suscita sur le moment le mécontentement ostensible des communistes disciplinés et le soutien également ostensible de nombreux communistes critiques (Jean Bruhat*) ou ex-communistes (Jean Bouvier*, Madeleine Rebérioux*), en particulier lors des obsèques au Père-Lachaise.
Comme historien, l’auteur de La République au village prit des voies de traverse dont témoignent notamment les trois volumes d’articles qu’il avait recueillis sous le titre parlant d’Histoire vagabonde. C’est la période aussi où les thèmes qu’il a lancés dans l’historiographie française (la sociabilité, l’histoire des symboles politiques, la question de la politisation pré-démocratique) se diffusèrent largement en France et, de plus en plus, à l’étranger où il se rendait régulièrement : Espagne, Italie, États-Unis (deux séjours à Princeton), Canada, Allemagne principalement. Parmi les collègues étrangers avec lesquels ses liens furent les plus étroits, il faut citer Lynn Hunt, Edgar Newman, Eugen Weber, Maurizio Ridolfi, Maria Malatesta, Gerd Krumeich, Reinhart Koselleck. Maurice Agulhon contribua aussi à faire sauter les frontières entre les disciplines et entre les périodes par son rôle influent dans plusieurs sociétés ou revues où les historiens dialoguent avec les ethnologues (Jean Cuisenier, Martine Segalen, Christian Bromberger), les littéraires, les philosophes, les historiens d’art (au sein du Musée d’Orsay) : parmi ces lieux de dialogue, on trouve la Société d’ethnologie française (dont il fut vice-président en 1987), la Société des études romantiques (vice-président également), la Société d’histoire de la révolution de 1848 (président), la Société d’études jaurésiennes (vice-président), la Fédération historique de Provence.
Parmi les débats historiographiques qu’il a entretenus et qui ont marqué la discipline, il faut mentionner la rencontre autour de l’œuvre de Michel Foucault, Surveiller et punir, le 20 mai 1978 à la Sorbonne, qui a donné lieu à la publication de L’impossible prison sous la responsabilité de Michelle Perrot* (Paris, Le Seuil, 1980). À la différence de cette dernière, Maurice Agulhon y a marqué ses distances par rapport à certaines thèses de l’auteur de l’Histoire de la Folie à l’âge classique. Il a résumé lui-même la divergence en ces termes : « les analyses d’histoire qu’il (M. Foucault) fait sont hyper intellectuelles et trop peu globales et (...), si l’on veut porter un jugement historique sur la civilisation et le régime du siècle dernier, il vaut mieux adopter une vue plus globale des choses. (...) Les analyses foucaldiennes seraient plus percutantes pour le XXe siècle que pour le XIXe. Le mouvement général du XIXe siècle était quand même plutôt de desserrer les liens » (sur ce débat, voir Sociétés et Représentations, n° 3, novembre 1996). De même, un débat sur la politisation des campagnes l’a opposé à l’historien américain Eugen Weber et à la politiste Christine Guionnet.
Les enjeux de ces débats ne sont pas qu’académiques, ils engagent, au-delà d’une interprétation de l’histoire du XIXe siècle, la réflexion sur ce qu’il est convenu d’appeler « l’exception française », sur le rôle de l’État, sur le sens de l’avènement de la République, sur la place du politique, thèmes qui sont au cœur de la leçon inaugurale de Maurice Agulhon au Collège de France. Il y insistait sur les problèmes déontologiques qu’implique la proximité entre l’histoire contemporaine et les enjeux politiques les plus actuels : « Mon usage de la politique sera (ou plutôt il est déjà) un usage assez classique en histoire : emprunter au présent la perception ou la formulation d’un problème, et voir si ce problème peut relancer sous une forme inédite et féconde la réflexion sur le passé. »
Dans la mesure où ces thèmes ont été, à partir de la commémoration du bicentenaire de la Révolution française, au cœur également du débat politique, ils redonnèrent aux historiens un rôle civique et moral que Maurice Agulhon, en dépit de son abstention relative de la politique au sens classique, a toujours voulu pleinement assumer. En témoignent ses innombrables conférences et articles de vulgarisation destinés à des publics divers, son intervention, discrète mais constante, souvent dans le sillage et à l’appel direct de Jean Poperen*, sur les questions que sa compétence d’historien et ses convictions d’homme de gauche et de rationaliste l’amenèrent à considérer comme essentielles : la vérité historique (il signe l’appel de l’Association « 17 octobre 1961 : contre l’oubli »), la morale civique, la laïcité (il se prononce contre le port du « foulard islamique » en 1995), la pédagogie de la République et de la citoyenneté, toutes choses qu’il juge fort malmenées depuis les années 1980. Il s’avoue aujourd’hui déçu par la gauche (« la Gauche n’est plus républicaine, elle est anarchiste, anarchiste façon Foucault plutôt que Louise Michel ») et n’a pas cru devoir voter Lionel Jospin en 2002, alors qu’il avait soutenu les candidatures successives de François Mitterrand*.
Bien qu’il ait toujours eu le sentiment d’être peu médiatique, en comparaison d’historiens de sa génération qui ont sacrifié trop souvent la poursuite du travail de fond à la gloire éphémère des médias de masse, les marques de la reconnaissance de l’État, de l’édition, du public savant ou moins savant ne lui ont pas manqué au point de rendre une liste exhaustive de celles-ci impossible et un peu vaine. Son œuvre et son action lui valent enfin l’obtention du grand prix national d’histoire en décembre 1990 et du premier grand prix Gobert de 1991 (pour le livre sur La République), et sa nomination dans l’ordre de la Légion d’honneur (chevalier 1989, puis officier, 1998).

ŒUVRE : bio-bibliographie quasi complète, jusqu’en 1998, dans C. Charle, J. Lalouette, M. Pigenet, A.M. Sohn (éd.), La France démocratique. Combats, mentalités, symboles, mélanges en l’honneur de Maurice Agulhon, Publications de la Sorbonne, 1998, p. 7-25. — La Sociabilité méridionale (thèse de 3e cycle), rebaptisée Pénitents et francs-maçons de l’ancienne Provence. Essai sur la sociabilité méridionale, Fayard, 1968, rééd., 1984. — Une Ville ouvrière au temps du socialisme utopique. Toulon de 1815 à 1851, Paris-La Haye, Mouton-EHESS, 1970. — La Vie sociale en Provence intérieure au lendemain de la Révolution, Société des études robespierristes, 1970. — La République au village, Plon, 1971, rééd. Le Seuil, 1979. — en collaboration avec A. Nouschi, La France de 1914 à 1940, Nathan, 1971 et La France de 1940 à nos jours, Nathan, 1972, nombreuses rééditions et mises à jour. — 1848 ou l’apprentissage de la République, Le Seuil, 1973, « Nouvelle histoire de la France contemporaine, 8 », plusieurs rééditions et mises à jour. — « La Seconde République » in G. Duby et A. Wallon (dir.), Histoire de la France rurale, vol. III, Le Seuil, 1976. — Le Cercle dans la France bourgeoise, 1810-1848. Étude d’une mutation de sociabilité, A. Colin, « Cahiers des Annales », 1977. — Direction de l’Histoire de la France urbaine, vol. IV, Le Seuil, 1983. — Histoire vagabonde, Gallimard, vol. 1 : Ethnologie et politique dans la France contemporaine, 1988 ; vol. 2 : Idéologie et politique dans la France du XIXe siècle, 1988 ; vol. 3 : La politique en France d’hier à aujourd’hui, 1996. — La République de 1880 à nos jours, Hachette, 1990. — Histoire et politique à gauche. Réflexions et témoignages, Perrin, 2005 Maurice Agulhon, Annette Becker, Évelyne Cohen (Études réunies par), La République en représentations. Autour de l’œuvre de Maurice Agulhon, Paris, Publications de la Sorbonne, 2006, 431 p.

SOURCES : Arch. Dép. Var, 1447 W 2. - C. Charle, J. Lalouette, M. Pigenet, A.-M. Sohn (éd.), La France démocratique, op. cit. — Who’s who in France, 1997-1998, Jacques Lafitte, p. 92. — Renseignements communiqués par M. Agulhon. — Annuaire du Collège de France, 1986-1997. — Maurice Agulhon, « Vu des coulisses », in P. Nora, Essais d’ego-histoire, Gallimard, 1987, pp. 9-59. — Conférence de Maurice Agulhon à l’IUFM de Lyon (1996), interventions au colloque sur La Morale de l’Union Rationaliste (1998) et aux rencontres de Pétrarque de Montpellier organisées par France-Culture (2000). — Maurice Agulhon, « Sur la culture communiste dans les années cinquante », dans Daniel Cefaï (dir.), Culture politique, PUF, 2001, p. 273-298. — J.-F. Sirinelli, « Les Normaliens de la rue d’Ulm après 1945 : une génération communiste ? », Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome XXXII, octobre-décembre 1986, p. 569-588. — Laurent Frajerman, L’interaction entre la Fédération de l’éducation nationale et sa principale minorité, le courant « unitaire », 1944-1959, thèse, Paris I, 2003. - Maurice Agulhon, Jaurès, le politique, Cahiers Jaurès, janvier-juin 2016, n° 219-220. — Notes de Jacques Girault. — http://entretiens.ina.fr/video/Histoire/Agulhon.

Christophe Charle

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