AGERON Henri, Pierre, Arthur, Hubert

Par Pierre Bonnaud

Né le 2 février 1900 à Angoulême (Charente), mort le 19 avril 1977 à Montpellier (Hérault) ; directeur de la distillerie de Vallon-Pont-d’Arc (Ardèche) ; maire socialiste de cette commune (1945-1977), conseiller général de l’Ardèche ; coopérateur, militant du Mouvement des citoyens du monde.

Henri Ageron vint s’installer à Vallon-Pont d’Arc en 1930 pour redresser la situation d’une petite entreprise locale, une distillerie coopérative créée deux ans plus tôt à l’initiative de l’un de ses cousins, Jean Mazer.
Dans ce village du sud de l’Ardèche, fief du socialiste Sully Eldin (voir Paul Eldin*), Henri Ageron retrouva ses racines maternelles. Sa mère épouse d’un officier de carrière originaire de la Haute-Marne, appartenait à une famille de viticulteurs protestants vallonnais. Élève de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses (Seine, Hauts-de-Seine), professeur de l’enseignement public, puis directrice de l’École normale d’institutrices de Nîmes (Gard), très attachée à la laïcité, elle exerça une influence profonde sur les idées de ses deux fils, Paul et Henri Ageron.
Ce dernier naquit à Angoulême, ville où ses parents se trouvaient affectés. Il suivit le même parcours scolaire que son frère, de deux ans son aîné : solides études secondaires puis classes préparatoires scientifiques au lycée Louis le Grand à Paris. Les deux frères furent admissibles à l’École centrale, mais seul l’aîné intégra l’école. Henri tomba gravement malade et dut y renoncer.
Mobilisé en 1918, dans les derniers mois de la Grande Guerre, il participa en 1920 à l’occupation de la Haute-Silésie (mission militaire Weygand). Puis il fut conducteur de travaux dans les mines de Sarre et Moselle ; en 1929, il dirigeait un chantier de terrassement à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire). Gagné aux idées socialistes, il avait adhéré à la SFIO.
C’est à Vallon qu’il réalisa le restant de son parcours. Il demeura directeur de la distillerie coopérative de 1930 à 1965. Après plusieurs années de difficultés et de stagnation, les affaires de celle-ci prirent leur essor et les effectifs s’étoffèrent.
Ageron encouragea vivement le développement de la coopération viticole qui réalisait un support essentiel pour les activités de la distillerie, elle-même constituée sur une base coopérative : en 1935 fut ainsi créée une fédération des caves viticoles de l’Ardèche qui regroupait dix-sept coopératives adhérentes à la distillerie. En 1953, elles étaient trente-cinq. Au début des années soixante, la distillerie de Vallon rayonnait largement à l’extérieur du département.
En 1932, Henri Ageron épousa une jeune secrétaire, originaire de la localité voisine de Salavas, Jeanne Escoutay. Ils eurent cinq fils. Adhérent à la section locale de la SFIO, proche de la municipalité, Ageron exerça le commandement de la compagnie des sapeurs-pompiers jusqu’en 1939.
Il fut alors mobilisé et requis à la tête de son entreprise. Durant les années noires, Ageron eut une attitude sans équivoque à l’égard des autorités de Vichy et de l’occupant allemand tout en assumant ses responsabilités de chef d’entreprise. Il embaucha à la distillerie un instituteur communiste, André Vioujas*, révoqué en avril 1940, et un antifasciste italien, Giovanni Cavalini, ancien membre des Brigades internationales, assigné à résidence à Vallon. En 1944, Henri Ageron à l’instar de nombreux villageois sympathisants ou membres de la Résistance, fit l’objet d’une dénonciation comme élément « gaulliste ». La lettre anonyme adressée aux autorités fut interceptée par une postière résistante.
En août 1944, lors des combats de la Libération en Ardèche, Henri Ageron mit au service des maquis ardéchois la production d’alcool de son entreprise pour une éventuelle utilisation dans les camions gazogènes.
À l’automne 1944, il participa à la reconstitution de la section SFIO de Vallon. Il fut désigné comme secrétaire adjoint, aux côtés d’un enseignant, Jean Faravel*, et de deux propriétaires viticulteurs, Paul Dumas et Samuel Ozil, trésorier et trésorier adjoint.
Aux élections municipales d’avril-mai 1945, communistes et socialistes de la localité présentèrent des listes séparées. La SFIO obtint neuf élus, le PCF sept. Henri Ageron recueillit 470 voix le 29 avril puis 490 voix le 13 mai. Il fut élu conseiller municipal puis maire de la commune. Aux cantonales de septembre 1945, la fédération SFIO désigna Ageron comme candidat pour le canton de Vallon. Le PC ne lui opposa pas de candidat. Ageron fut élu au premier tour : sur 4 401 inscrits et 3 121 suffrages exprimés, il obtint 1 805 voix contre 1 282 qui allèrent au candidat radical, Alméras.
Henri Ageron conserva ces deux mandats sans interruption durant trois décennies. Il fut réélu maire en octobre 1947 et avril 1953 à la tête d’un conseil municipal exclusivement socialiste. La droite ne lui opposa plus de concurrent aux cantonales jusqu’en 1958, mais la compétition avec le PC s’ouvrit à partir de 1951. Durant cette période, Henri Ageron accéda à la vice-présidence du conseil général. Bien que lié d’amitié à des responsables de la fédération socialiste comme Faravel, Pierre Fournier*, Jean Palmero*, Henri Ageron ne semble pas avoir pris part aux querelles internes qui divisèrent ses camarades dans les années cinquante (exclusion de Froment).
L’année 1958 marqua un tournant dans les relations entre socialistes et communistes locaux. Aux élections cantonales d’avril, tandis que le candidat de droite rassemblait 1 006 voix sur 3 927 inscrits au premier tour, Henri Ageron ne devançait le communiste Auguste Chapelle que d’une seule voix (902 voix contre 901). La « discipline républicaine » assumée par les communistes permit la réélection du maire de Vallon. L’entente entre les deux partis se confirma à l’échelle de la localité : en 1959, 1965 et 1971, Henri Ageron conduisit une liste d’union de la gauche aux élections municipales de Vallon.
Avant tout homme de terrain, il fut très attaché à l’administration locale. En 1949, il fit adjoindre au nom de Vallon celui de Pont-d’Arc, site naturel de la commune. Il s’attacha à impulser le développement du tourisme populaire, usant de son influence départementale pour la réalisation des travaux d’aménagement de la route des gorges de l’Ardèche. De nombreuses infrastructures communales furent mises en oeuvre sous ses mandats, notamment le collège qui porte aujourd’hui son nom.
Esprit original, non pratiquant mais « philosophiquement protestant » comme il aimait à se définir, pacifiste, Ageron fit adhérer sa commune en 1954 au Mouvement mondialiste des citoyens du monde. À ce titre, à deux reprises, il fit participer symboliquement les Vallonnais aux élections du congrès des peuples du monde, et développa l’enseignement de l’espéranto en créant des cours pour les enfants du collège et pour les adultes. Des relations de jumelage furent établies avec la petite ville yougoslave de Primosten qui se plaçait aussi dans la mouvance mondialiste. Henri Ageron fit graver sur une stèle érigée en 1956 dans le village l’inscription suivante : « Cette commune s’est reconnue territoire mondial (...). La collectivité mondiale faite de villages et de villes doit être protégée contre la menace atomique, les reculs de civilisation, la guerre (...) . »
Henri Ageron éprouva de l’aversion pour les conflits coloniaux. Trois de ses enfants durent participer à la guerre d’Algérie. Durant la période du « Front républicain » il ne prit aucune position en faveur de la « pacification militaire ». Lorsque survinrent les événements de mai 1958, il participa dans les jours qui suivirent, aux côtés des communistes et des radicaux, aux manifestations locales de défense de la République. Après le ralliement de Guy Mollet* à De Gaulle, il s’abstint à nouveau de toute prise de position publique. En 1961, il appela à la préparation d’ » assises départementales pour la paix en Algérie par la négociation immédiate avec le GPRA ». Celles-ci se tinrent à Privas le 5 mars. Aux côtés de la CGT, des syndicats d’enseignants et des principales organisations laïques du département, les seuls partis politiques représentés étaient le PC et le PSU. Mais Henri Ageron figurait en tête sur la liste des personnalités qui patronnaient la manifestation, avec un groupe d’élus SFIO qui suivaient son exemple.
Après 1965, dans la période marquée par la poussée de l’union de la gauche et la constitution de la FGDS, Henri Ageron se sentit conforté dans l’attitude unitaire qui était la sienne au niveau local. À deux reprises, il accueillit François Mitterrand* dans sa commune. Au printemps 1966, avec sa municipalité, il reçut officiellement à la mairie l’ancien candidat unique de la gauche devenu président de la FGDS. Le 22 mai 1972, entouré des principaux responsables départementaux socialistes et de plusieurs dirigeants nationaux dont Lionel Jospin, Henri Ageron accueillit à nouveau François Mitterrand dans le cadre d’une fête du Parti socialiste. Celle-ci donna lieu à un important rassemblement populaire. L’événement se situait un mois avant la signature du programme commun de gouvernement.
Henri Ageron décéda peu de temps après s’être retiré de la vie publique. Dans la mémoire de ses administrés il a laissé le souvenir d’un homme affable, ouvert, paternel qui n’était pas sans s’interroger sur les responsabilités des élus. Ainsi, en 1975, lorsque le conseil général de l’Ardèche eut à se prononcer sur l’implantation en vallée du Rhône, d’une centrale nucléaire, il s’éleva seul contre le projet, « au nom de l’avenir des générations futures ». Ce fut l’un de ses derniers votes à l’assemblée départementale.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article9709, notice AGERON Henri, Pierre, Arthur, Hubert par Pierre Bonnaud, version mise en ligne le 10 octobre 2008, dernière modification le 10 octobre 2008.

Par Pierre Bonnaud

SOURCES : L’Ardèche socialiste, n° 8, 28 octobre 1944, et n° 79, 1996. — Supplément à L’Émancipation, n° 94, 1961. — Bulletin du centre français des citoyens du monde, novembre 1977. — Le Dauphiné libéré, 1945-1977. — Louis-Frédéric Ducros, Montagnes ardéchoises dans la guerre, Valence, 1982, t. II, p. 233. — Les conseillers généraux du département de l’Ardèche, publication du service des assemblées du conseil général de l’Ardèche, Privas, 1992. — Raoul Galataud, Six jours qui ébranlèrent Vallon, Mémoires d’Ardèche et temps présent, n° 43, Arch. Dép. de l’Ardèche, Privas, 15 août 1994. — Renseignements recueillis auprès de Jean-Pierre Ageron, maire de Vallon-Pont-d’Arc, fils d’Henri Ageron. — État civil d’Angoulême.

ICONOGRAPHIE : photographie de Léon Sausset, Fête de la rose à Vallon-Pont-d’Arc, 1972 : Henri Ageron, François Mitterrand, Lionel Jospin, Jean Palmero, Franck Chante.

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