GÉMIER Firmin (Firmin Tonnerre dit)

Par Nicole Racine

Né le 21 février 1869 à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), mort le 26 novembre 1933 à Paris ; comédien, metteur en scène, directeur de théâtre ; fondateur et directeur du « Théâtre national populaire » (1920).

« Firmin Gémier était fils du peuple » et il s’est toujours montré fier de cette origine — écrit Paul Gsell. Il naquit d’un colporteur, Julien Tonnerre, qui, après avoir pendant quelque temps parcouru les routes de France, s’était fixé à Aubervilliers et y avait épousé une digne aubergiste, Eve Zeimen, « mère des Compagnons Charpentiers ». L’enfant dut gagner sa vie dès sa sortie de l’école ; mais il sentit bientôt une vocation irrésistible pour le théâtre. Il commença à étudier l’art dramatique avec le grand acteur Saint-Germain ; refusé au concours d’entrée du Conservatoire, il en suivit les cours en qualité d’auditeur. En janvier 1888, à dix-huit ans, il débuta au Théâtre de Belleville ; il appartint pendant deux ans à la Troupe des Bouffes du Nord, puis à l’Ambigu. La notoriété lui vint après qu’il eut rejoint Antoine au Théâtre Libre. Le 4 mars 1900, il participa pour la partie artistique à la fête de l’Université populaire « Le Réveil » des Ier et IIe arrondissements, à l’école des garçons, rue Étienne-Marcel, fête présidée par Anatole France* et où parlèrent Jean Jaurès et Allemane. Le 13 avril 1900, il participa à la représentation du Théâtre Civique, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, présidée par Anatole France. En 1901, il devint directeur du Théâtre de la Renaissance où il mit en scène Le 14 Juillet de Romain Rolland* qui faisait intervenir les foules de la Révolution française. La première représentation du 14 juillet mis en scène par Gémier eut lieu le 21 mars 1902 et la pièce se joua jusqu’au 13 avril (vingt-neuf représentations). R. Rolland fut impressionné par la mise en scène et notamment par l’intensité des scènes de foules ; mais il déplora l’arrêt prématuré des représentations. Péguy blâma également Gémier (Cahiers de la Quinzaine, avril 1902). Peu de temps après, survint une rupture entre Gémier et R. Rolland qui, ainsi que l’écrit J.-D. Fisher, laissa un vide dans le mouvement de théâtre populaire en France.

Le 2 mars 1902, Gémier participa au Trocadéro au festival organisé par les Universités populaires pour le centenaire de la naissance de Victor Hugo, présidé par Anatole France*. Il s’intéressait à l’organisation des fêtes politiques ; en 1903, il avait été chargé, par le canton de Vaud, d’organiser un festival pour commémorer l’entrée du canton dans la Confédération helvétique. Cette même année, il épousa Marie Chamonal dite Andrée Mégard.

En 1906, il devint directeur du Théâtre Antoine. « Maître désormais d’une scène favorablement située tout près des boulevards et à l’entrée d’un quartier populaire, il devint l’éducateur d’une clientèle qui lui voue une confiance émouvante » — écrit P. Gsell. En 1911, il conçut le projet de décentraliser l’art dramatique et organisa les tournées en province du « Théâtre Ambulant ».

Au début de la guerre, il devint chef de cabinet du préfet des Ardennes. Replié à Paris, il organisa dès décembre 1914 des représentations pour secourir les réfugiés et alimenter la caisse du « Prêt d’Honneur aux Artistes » ; début janvier 1915, il organisait un premier spectacle devant les « poilus ». En 1915, il rouvrait son théâtre et provoquait la réouverture des salles à Paris. L’année suivante, il fondait la « Société Shakespeare », société d’amitié franco-anglaise qui, en 1916 et 1917, joua Le Marchand de Venise et Antoine et Cléopâtre. Puis, il se rendit à Lyon en 1918 où il organisait de grandes soirées populaires. En 1919, il réintégrait le Théâtre Antoine.

Gémier était partisan d’un théâtre nouveau qui s’adresserait à de vastes audiences et qui romprait avec la conception élitiste de l’art théâtral. En 1920, l’Assemblée Nationale ayant adopté une proposition de loi déposée par Paul-Boncour en faveur de l’organisation d’un théâtre national populaire, F. Gémier fut nommé directeur du Théâtre National Populaire. Celui-ci fut inauguré le 11 novembre 1920, jour de la translation du corps du Soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe. Gémier avait mis en scène au Théâtre du Trocadéro des tableaux illustrant les grands moments de l’Histoire de France, avec l’évocation notamment de la première « Marseillaise ». P. Gsell rapporte qu’à la veille du 11 novembre 1920, Gémier lui aurait déclaré : « Chaque fête sera comme un des actes d’une immense pièce qui magnifiera la vie du peuple et qui sera jouée par le peuple lui-même sur le majestueux théâtre dont le plancher sera la terre de France.

« Ainsi se retrouvera restauré ce culte extérieur dont le credo social a besoin pour s’affirmer, cette liturgie qui fait encore défaut à notre religion civile.

« Les solennités publiques resserreront l’union si utile au pays. Elles instruiront mieux les citoyens de leurs espérances communes (...). Quant à moi, je n’ambitionne pas de plus beau rôle que d’en être le coryphée. Et si jamais cette faveur m’était accordée, elle comblerait tous mes vœux d’artiste. »

Gémier avait le projet de commémorer les grands événements historiques. Il put faire acclamer ses spectacles au Trocadéro, aux arènes de Lutèce, ou dans les mairies de banlieue. « Il s’oriente — écrit P. Gsell — vers un art qui réclame les innovations les plus fougueuses et les plus nobles, celui des solennités populaires. Il rêve également d’exprimer les frissons et les enthousiasmes de la foule. »

Gémier prit la direction de la Comédie Montaigne en 1921 où il mit en scène Molière, B. Shaw, Claudel, s’appliquant à renouveler la mise en scène dont il disait qu’elle était à la fois picturale et psychologique. De 1922 à 1930, il dirigea le théâtre de l’Odéon où il s’illustra dans ses mises en scène et ses rôles les plus fameux comme celui de Shylock dans Le Marchand de Venise. Il continua à participer à des célébrations qui traduisaient son idéal civique. Le 11 mars 1923, Gémier mit en scène pour la célébration du centenaire de Renan, le Prêtre de Némi, joué par des artistes de l’Odéon, au cours de la célébration organisée par des Groupements républicains et laïques lors d’une soirée populaire au Trocadéro qui se voulait une réponse à la célébration officielle de la Sorbonne. En 1924, il mit en scène la pièce que Pierre Chaine avait tirée des Dieux ont soif d’Anatole France*. L’année suivante, en décembre, il participa à une fête pour célébrer la signature des accords de Locarno.

Firmin Gémier mourut en 1933. Le 10 juin 1937, son buste par Benneteau fut inauguré au Théâtre de l’Odéon en présence de Jean Zay, Paul-Boncour, J. Romains, H.-R. Lenormand. Ceux qui, après 1945, participèrent à la création du Théâtre National Populaire — qui allait s’installer au Palais de Chaillot, sur cette colline de Chaillot où s’érigeait autrefois le Théâtre du Trocadéro dans lequel Gémier avait joué, — reconnurent en Gémier l’ancêtre du TNP.

Premier directeur du TNP, Jean Vilar rappela clairement cette filiation, lors de la commémoration à Aubervilliers en février 1969, du 100e anniversaire de la naissance de F. Gémier.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article92746, notice GÉMIER Firmin (Firmin Tonnerre dit) par Nicole Racine, version mise en ligne le 2 novembre 2010, dernière modification le 3 février 2018.

Par Nicole Racine

SOURCES : Arch. Nat. F7/12953. — P. Vaillant-Couturier, « Un théâtre pour le peuple. Les projets de Gémier », Le Populaire, 28 mai 1919. — Paul Gsell, Firmin Gémier. Biographie-critique illustrée d’un portrait-frontispice, Paris, Sansot, 1921, 39 p. — F. Gémier, Le Théâtre, entretiens réunis par Paul Gsell, Grasset, 1925, 286 p. — Regards, 1er juillet 1937. — Anatole France*, Trente ans de vie sociale 1897-1924, textes réunis par Cl. Aveline, Émile-Paul, 1949-1973, 4 volumes. — Paul Blanchart, Firmin Gémier, L’Arche, 1954, 351 p. — Émile Copferman, Le théâtre populaire. Pourquoi ?, Maspero, 1965, 168 p. — David-James Fisher, « The origins of the French Popular Theatre », Journal of Contemporary History, 12, 1977, pp. 461-497. — Texte de l’allocution prononcée par Jean Vilar, à Aubervilliers, pour le 100e anniversaire de Firmin Gémier (communiqué par la mairie d’Aubervilliers). — Christian Genty, Histoire du Théâtre national de l’Odéon. Journal de bord. 1782-1982, Éditions Fischbacher, 1981, 360 p. — État-civil.

ICONOGRAPHIE : P. Gsell, Firmin Gémier..., op. cit. — Paul Blanchart, Firmin Gémier, op. cit. — Christian Genty, Histoire du Théâtre national de l’Odéon, op. cit.

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