LERAT Émile

Par Claude Pennetier

Né le 3 septembre 1887 à Brinon-sur-Sauldre (Cher), mort le 16 septembre 1943 à Saint-Satur (Cher) ; cordonnier ; dirigeant socialiste puis communiste du Sancerrois.

Émile Lerat
Émile Lerat

Émile Lerat était fils unique ; son père, Emile Isidore Lerat, jardinier chez les châtelains de Brinon, ne faisait pas de politique. Sa mère, Eugénie Corneaut était sans profession. Reçu premier du canton au Certificat d’études, Émile quitta l’école et fit son apprentissage de cordonnier à La Chapelle-d’Angillon. Il suivait les cours du soir de l’instituteur (le père d’Alain Fournier). Lerat eut toujours un goût pour la littérature et la poésie qu’il pratiqua lui-même. Il exerça son métier dans le Loiret puis abandonna vers 1910 la cordonnerie pour un emploi de bureau à Sancerre, à l’Imprimerie Pigelet. En 1911, il s’installa dans une commune proche, à Saint-Satur, comme cordonnier et marchand de chaussures avec sa femme née Lydie Lacour, le 11 mai 1884 à Mémétréol-sous-Sancerre.

Émile Lerat, dans une profession de foi de 1922, fait remonter très tôt ses convictions socialistes : « Aux élections législatives de 1902, le programme socialiste du regretté citoyen Rouquier-Ricart l’attire, cinq ans plus tard en 1907, il soutient la candidature de Rouquier au conseil général à La Chapelle d’Angillon » (l’Émancipateur, 7 mai 1922). Il adhéra au Parti socialiste SFIO à La Chapelle-d’Angillon en 1907 mais ce n’est qu’après son installation à Saint-Satur qu’il eut une activité politique régulière. Le Sancerrois était en 1912 « un désert socialiste ». Il y fonda plusieurs groupes locaux.

Pendant la Première Guerre mondiale, il ne fut pas mobilisé pour raisons de santé. De quand datent ses premières prises de position contre l’Union sacrée et en faveur de la reprise des relations internationales ? Lerat écrivait en 1920 : « Camarades du Sancerrois, vous qui fûtes dès juillet 1915 à nos côtés dans le mouvement minoritaire... » (l’Émancipateur, 5 décembre 1920). Il représentait, après le congrès départemental de décembre 1916, le seul groupe rural qui échappa à l’influence du majoritaire Henri Laudier. Il est vraisemblable qu’il ait été en contact avec des minoritaires de Saint-Denis (Seine) ; en effet, la colonie de vacances de Saint-Denis s’installa en 1917 dans le Sancerrois, des rencontres avaient sans doute eu lieu l’année précédente entre les délégués de la colonie et le responsable socialiste du Sancerrois.

Émile Lerat fut délégué minoritaire au conseil national socialiste tenu du 28 et 29 juillet 1917. Au début de l’année 1918, il lisait et diffusait le journal de Pierre Brizon*, la Vague. Les groupes du Sancerrois le désignèrent comme candidat aux élections cantonales en 1919 et au congrès fédéral du 19 octobre 1919, cinq groupes proposèrent sa candidature pour les élections législatives de novembre 1919 ; celle-ci ne fut pas retenue par le congrès. Lerat soutenait le comité de la IIIe Internationale, en accord avec Maurice Boin* à Bourges et Auguste Gauvin* à Vierzon. Au début de l’année 1920, il parcourut les villages du Sancerrois et du Saint-Amandois, pour faire de la propagande socialiste, mais il en profitait pour discuter avec les militants et développer ses arguments en faveur de la IIIe Internationale. Son groupe, Saint-Satur, fut le premier dans le Cher à prendre publiquement position pour l’adhésion sans réserves (juillet 1920). Tous les groupes du Sancerrois l’imitèrent. Les qualités oratoires de Lerat et son influence en milieu rural, le firent désigner comme unique délégué de la Fédération du Cher au congrès de Tours (décembre 1920). Soixante-quinze pour cent des mandats du Cher s’étaient portés sur la motion Cachin*-Frossard*. Dans son intervention, il souligna l’importance du courant en faveur de la IIIe Internationale, chez les paysans socialistes du Cher.

Trop éloigné géographiquement du bureau fédéral communiste de Bourges, Lerat ne put jouer le rôle dirigeant auquel ses qualités le destinaient ; il fut seulement membre du conseil fédéral puis de la commission administrative en 1924. La Région communiste le délégua au congrès de Lille en 1926. Lerat fut candidat au conseil général à Sancergues en 1922 puis se présenta aux élections législatives de mai1924 sur la liste BOP et en avril 1928 dans la circonscription de Sancerre, malgré l’opposition du secrétaire régional Alexandre Guillot*. Il obtint au premier tour 23,6 % des voix par rapport aux inscrits, et 15,9 % au deuxième. La maison d’Émile Lerat servait souvent d’étape ou de lieu de séjour à des militants (parfois dans l’illégalité) : ainsi Émile Dutilleul*, Pierre Semard*, Virgile Barel*, Paul Vaillant-Couturier* et surtout Jacques Doriot* qui venait visiter la colonie de vacances de Saint-Denis.

En 1928, Lerat était un ferme partisan de la tactique « classe contre classe ». Il insistait volontiers sur l’inefficacité du bulletin de vote. « Il faut, écrivait-il, faire comprendre au paysan la nécessité de la violence pour détruire le capitalisme » (l’Émancipateur, 3 juin 1928). Ses rapports avec la nouvelle direction communiste de Bourges, formée de jeunes ouvriers issus des Établissements militaires étaient mauvais, le secrétaire régional, Alexandre Guillot*, reprochant à Lerat sa trop grande indépendance. Le conflit éclata en novembre 1931. Candidat aux élections cantonales, Lerat avait demandé le retrait de sa candidature au deuxième tour, le bureau régional refusa. Lerat obéit mais accepta d’accompagner Ali-Brun, dirigeant du Parti radical chez Joseph Derbier*, maire de Sury-en-Vaux et sympathisant communiste, en pensant que sa présence faciliterait le refus de Derbier de soutenir les radicaux. Lerat fut blâmé et privé de la possibilité d’être candidat pendant deux ans. Des amis de Saint-Denis intervinrent en sa faveur, Lambert résumait ainsi les démarches : « Il y avait eu un Comité central les jours précédents où il avait été discuté des élections cantonales et où Guillot avait raconté les choses à sa façon évidemment. Seulement il en est résulté au CC un courant en faveur de la version Guillot [Alexandre Guillot*] et j’ai l’impression que Jacques [Jacques Doriot*] s’est senti handicapé et qu’il n’a pas osé attaquer de front ce courant. De même je crains que ce dernier n’influence le BP. Aussi, devant cette situation, je ne m’en suis plus tenu à Jacques et, comme moi-même je suis persuadé des inexactitudes de l’article de l’Émancipateur, j’ai écrit une lettre de quatre pages, motivée et détaillée à Maurice Thorez*. Ma lettre a été apostillée par Pierrot [Pierre Semard* ?] » (Lettre à Émile Lerat du 14 décembre 1931). La sanction fut cependant maintenue. Lerat pensait que le bureau régional avait cherché à l’écarter pour présenter aux élections un jeune ouvrier devenu administrateur de l’Émancipateur, Louis Gatignon*. Ce dernier démentit. Le parti présenta un parisien, Georges Fouilloux*, ajusteur-outilleur et secrétaire de la section agraire du PC. Il n’obtint au premier tour que 10,1 % des voix des électeurs inscrits et 2,4 % au deuxième. En 1936, le résultat obtenu par Joseph Millerioux* fut encore plus faible : 9,5 %.

La personnalité de Lerat avait facilité l’implantation du Parti communiste au lendemain du congrès de Tours : son limogeage ruina le travail entrepris et favorisa la propagande socialiste. Les doriotistes, qui cherchaient à s’implanter dans le Sancerrois, tentèrent sans succès d’utiliser ses anciens rapports personnels avec Jacques Doriot* pour le gagner à leurs idées. Le Parti communiste présenta Lerat au conseil d’arrondissement en 1937 dans le canton de Sancerre.

La police le décrivait en 1941 : "Taille 1 m 70, mince, très brun, entièrement rasé, cheveux bruns épais". Elle ajoutait : "Depuis la dissolution fu parti communiste, il a cessé toute activité politique ouverte et rien d’anormal n’a été remarqué dans son attitude".
Arrêté par les Allemands le 23 juin 1941, Émile Lerat fut emprisonné à Bourges jusqu’au 16 août 1942, puis au camp de Compiègne. Sa femme née Lydie Lacour, écrivit le 1er août 1941 au préfet du cher : "Mon mari, travailleur honnête et désintéressé n’a jamais fait de tort à personne et depuis sa longue maladie de 1938 ne s’occupait plus de politique, consacrant ses rares loisirs à la poésie qui lui permit de chanter les bords de Loire. Sa place est à son foyer et non en prison".
Libéré en raison de son état de santé, il revint à Saint-Satur où il apprit que son fils aîné, Roger, avait été fusillé le 11 août au Mont-Valérien. Il mourut le 16 septembre 1943 à Saint-Satur.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article89632, notice LERAT Émile par Claude Pennetier, version mise en ligne le 8 octobre 2010, dernière modification le 15 mars 2017.

Par Claude Pennetier

Émile Lerat
Émile Lerat

SOURCES : Arch. Dép. Cher, 25 M 127-128, 20 M 44-45, 21 M 31-32, 35-36, série W. — Papiers d’Émile Lerat détenus par son fils, Pierre Lerat. — L’Émancipateur. — La Défense. — Témoignage de A. Laloue, de Pierre Lerat et de Madame Thibaudat, fille de É. Lerat. — A.-M. et Claude Pennetier, Influence et implantation de la Fédération communiste du Cher, 1921-1936, 1970, microfiches AUDIR Hachette. — A.-M. et Claude Pennetier, « Les militants communistes du Cher » dans Jacques Girault et coll. : Sur l’implantation du Parti communiste français dans l’entre-deux-guerres, 1977, Éd. Sociales. — Claude Pennetier, Le socialisme dans le Cher 1851-1921, Éd. Delayance-Maison des sciences de l’homme, 1982.

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