MALAQUAIS Jean [MALACKI Vladimir dit]

Par Philippe Bourrinet

Né le 11 avril 1908 à Varsovie, mort à Genève le 22 décembre 1998 ; écrivain ; oppositionnel

Jean Malaquais -de son vrai nom Vladimir Malacki- naquit à Varsovie le 11 avril 1908 dans une famille polonaise d’extraction juive mais non croyante. Son père, professeur de lettres, était un amoureux des livres. Sa mère était une militante socialiste du Bund juif internationaliste qui s’était développé en Pologne. Sa famille disparut dans les camps hitlériens pendant la deuxième guerre mondiale.

En 1926, le bac en poche, il décida de quitter Varsovie pour la France. Il y travailla comme ouvrier ; notamment dans les mines de Provence. De cette expérience au milieu des étrangers parias et damnés de la terre, il tira la matière de son livre : Les Javanais, prix Renaudot 1939.

Il s’intéressa vite aux idées révolutionnaires. Le stalinisme le dégoûtait tout autant que l’ambiance nationaliste et xénophobe régnant en France. Il gravita autour de la Ligue communiste trotskyste dirigée par Alfred Rosmer, Pierre Frank, Pierre Naville, mais ne s’y engage pas à la différence de son ami Marc Chirik. Vers 1933, Vladimir Malacki, qui se fait appeler Jean Malaquais (comme un quai de Paris), prend contact avec les groupes révolutionnaires à gauche du trotskisme : l’Union communiste de Henri Chazé (Gaston Davoust), les bordiguistes italiens -regroupés autour des publications Prometeo et Bilan- immigrés en France et Belgique (Ottorino Perrone*, Otello Ricerri*, Bruno Zecchini*).

Dans la difficulté à Paris, il fait tous les métiers, y compris débardeur aux Halles, sans avoir de domicile fixe. À la Bibliothèque Sainte-Geneviève, où il se réfugie, il lit Céline et Gide. Un soir de 1935, il tombe soudainement sur ces lignes de Gide : « Je sens une infériorité de n’avoir jamais gagné mon pain ». Jean Malacki, scandalisé, lui écrit pour lui parler des conditions de ceux qui n’ont pas de toit et vivent dans la misère au jour le jour. Gide lui répond à la poste restante de la rue Cujas, Malaquais n’ayant pas d’adresse, et lui envoie 100 francs, qui lui furent retournés. Il rencontre enfin André Gide à son domicile : “C’est toi Malacki ?”. “C’est toi Gide ?” Personne n’avait osé tutoyer le grand écrivain. Flairant vite un écrivain doué, passionné et riche d’une expérience de paria, Gide lui donna de l’argent qui lui servit à louer une maison en province, tout le temps nécessaire à l’écriture de son livre Les Javanais. Ce livre social sur l’immigration dans la France xénophobe des ligues d’extrême droite et du préfet Chiappe fut d’abord refusé par Gallimard, puis publié chez Denoël en 1939. Le livre est couronné par le prix Renaudot en 1939. Il fut traduit dans plusieurs langues.

En août 1936, il part en Espagne lorsqu’éclatent la révolution et la guerre civile ; il prend contact avec les milices du POUM et la colonne Lénine, dirigée par des dissidents bordiguistes italiens comme Enrico Russo (Candiani*). Il rencontre Kurt Landau, trotskyste qui fut bientôt assassiné par le GPU, Andres Nin, théoricien du POUM et autre victime du GPU, et Gorkin, chef du POUM, qu’il retrouva et côtoya à Mexico pendant la guerre. Il a le malheur de se retrouver un jour face à Ilya Ehrenburg, écrivain stalinien promu chef de brigade internationale. Il fut à deux doigts d’être exécuté comme “agent fasciste” et provocateur. Il réussit à retourner en France, en septembre-octobre 1936. Il noua des liens avec Ante Ciliga et surtout Victor Serge, tous deux échappés du Goulag stalinien.

En septembre 1939 Malaquais, bien qu’apatride fut jugé suffisamment français pour se sacrifier pour la patrie. Pendant la drôle de guerre, il remplissait ses carnets de ses impressions au fil des jours, dans un style sarcastique, rebelle et iconoclaste : ces carnets deviendront ses « Carnets de guerre ». Prisonnier en mai 1940 il réussit à s’évader. Il rejoignit Marseille, avec sa compagne russe Galy Yurkevitch, où il survécut de 1940 à 1942. Dans la cité phocéenne, s’entassaient des écrivains fuyant le nazisme et en attente d’un hypothétique visa pour les Amériques : André Breton, Benjamin Péret, Victor Serge font partie du lot. Il travailla dans la coopérative le “Croque-Fruit” dirigée par des trotskistes –comme Sylvain Itkine – et fournissant un emploi à toutes catégories d’apatrides, Juifs, trotskystes et internationalistes. Avec son ami Marc Chirik, il dénonça l’exploitation dans la coopérative ouvrière. Il reçut alors son compte. Marc Laverne (pseudonyme de Chirik), qui se fit licencier avec lui, fut le héros principal de son second roman publié en 1947 : Planète sans visa. Stepanoff, l’autre héros du roman, a pour clef le Russe Victor Serge.

Jean Malaquais fut hébergé par Jean Giono en attente d’un hypothétique visa pour les Amériques. Ce visa il l’obtint par chance et grâce au Comité d’aide aux intellectuels. Gide, surtout, lui arrangea un passage sur un bateau en direction du Vénézuela. En octobre 1942, Jean Malaquais passa en Espagne ; il réussit avec Galy à gagner par bateau le Vénézuela. Il trouva par hasard de l’aide auprès d’une riche famille catholique, philanthrope, les Schlumberger, qui contribuaient anonymement à un Fonds d’aide aux réfugiés espagnols antifranquistes, et même subvenaient aux besoins de la veuve de Trotsky, sans ressources. De Caracas, il partit pour le Mexique.

En 1943, il fut à Mexico avec Victor Serge, André Breton, Benjamin Péret, Marceau Pivert et Munis. Il dénonça farouchement la guerre impérialiste dans les deux camps. Il rédige ses “Carnets de guerre” qui partant de la drôle de guerre dénoncent toute forme de patriotisme et de chauvinisme. Il rencontre le couple Alice et Otto Rühle avant leur suicide, et soutient l’écrivain allemand Gustav Regler, accusé par le parti communiste mexicain –comme Munis, Serge et Gorkin– de faire partie d’une “cinquième colonne fasciste”. Il donne des conférences à l’Institut Français d’Amérique Latine (IFAL), à Mexico, dont Marceau Pivert, son ami d’exil, était le secrétaire général. Il écrivit -tout comme Benjamin Péret- dans la revue surréaliste d’Octavio Paz : El hijo prodigo. Cependant, Jean Malaquais fit face à des attaques de Benjamin Péret et surtout de Victor Serge. Avec ce dernier, son amitié se brise : attaqué publiquement, tout comme Marceau Pivert, par Victor Serge, il rompit avec lui.

Jean Malaquais chercha à gagner New York, où ses Carnets de guerre furent édités par la Maison française. Le vice-consul américain à Mexico, grand amateur d’art, fit en sorte qu’il puisse gagner les USA et New York, bien que ses demandes de visa aient été rejetées.

En 1946 il se vit octroyer un visa pour les USA. Il rencontra Souvarine, mais sans apprécier son évolution politique. Il rencontra Albert Camus, séjournant à New York. C’est aussi le début d’une longue amitié et d’une collaboration avec l’écrivain américain Norman Mailer (auteur de Les Nus et les Morts, roman qu’il traduisit en français), avec lequel il écrit pour un temps des scenarii pour Goldwyn Mayer.

En 1947, de retour à Paris, il rejoignit le groupe communiste de gauche issu du bordiguisme “Internationalisme”, dirigé par Marc Chirik, groupe politique de discussion auquel participent un temps Maximilien Rubel*, Louis Evrard* et Serge Bricianer*.

Il retourna aux USA fin 1947 et y enseigna la littérature européenne jusqu’en 1968, sans être rattaché à une université et en qualité de visiting professor. On lui donna, alors qu’il se considèrait fièrement comme un métèque et un apatride, la nationalité américaine, en gardant son nom de plume. Aux USA, il se lia d’amitié avec le théoricien communiste des conseils Paul Mattick, mais aussi avec Raya Dunayevskaya du groupe News and Letters, le philosophe allemand Herbert Marcuse. Sans être militant et en restant de tendance communiste libertaire indépendant, il demeure en contact avec des penseurs communistes des conseils européens comme Maximilien Rubel en France, Anton Pannekoek et Henk Canne-Meyer aux Pays-Bas.

De 1954 à 1960, sous la direction du philosophe existentialiste Jean Wahl, et pour combattre l’utilisation qui en était faite par Sartre, il entreprit une thèse sur Kierkegaard, allant jusqu’à apprendre le danois et à séjourner à Copenhague. Cette thèse fut partiellement publiée.

Lorsqu’il séjourna à Paris dans les années 1960, il participa aux réunions du groupe de Maximilien Rubel, centré sur les Cahiers pour le socialisme des conseils.

Au retour de deux années d’enseignement à l’université Monash de Melbourne (Australie), en 1967-1968, il se trouve plongé dans les événements de mai 1968 à Paris, qui l’enthousiasmèrent. Il se retrouva naturellement en discussion avec des groupes communistes de conseils ou antiautoritaires. Il retourna s’installer aux USA en 1969, non sans faire des séjours réguliers en France, qui étaient autant d’occasions de fréquenter tous les groupes antiautoritaires.

La grève de masse des ouvriers polonais en août 1980 l’incita à se rendre en Pologne, à Gdansk et Varsovie, et à discuter avec les ouvriers du nouveau syndicat Solidarnosc (“Solidarité”).

À partir du milieu des années 1980, Jean Malaquais s’installa à Genève avec sa femme, Elisabeth. Il garda des contacts avec Paris, et s’y déplaça pour porter la contradiction aux certitudes de petits groupes “ultragauches”, dont il adopta sinon les positions, du moins un rejet viscéral du mythe de la Russie socialiste, et de toute forme d’État. Sans appartenir à un groupe, Jean Malaquais demeura un point de liaisons dans ce qui est qualifié de courant “ultragauche”.

Les années 1996-1998, après un désintérêt de l’édition française pendant presque cinquante ans pour son œuvre, furent l’occasion d’une republication de certains de ses livres, témoignage dans le siècle de la résistance d’un métèque allergique à toute forme de patriotisme.

Jean Malaquais mourut à Genève le 22 décembre 1998, peu après avoir préparé la réédition de son ouvrage majeur : Planète sans visa.

Son œuvre suscite un intérêt croissant, comme en témoignent la publication des Cahiers Jean Malaquais et la constitution en avril 2010 de la Société Jean Malaquais.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article89270, notice MALAQUAIS Jean [MALACKI Vladimir dit] par Philippe Bourrinet, version mise en ligne le 23 septembre 2010, dernière modification le 1er novembre 2011.

Par Philippe Bourrinet

ŒUVRE : Les Javanais, Denoël, Paris, 1939 (Réédition corrigée, Phébus, Paris, 1995 ; Phébus Libretto, 1998). — Journal de guerre, Maison Française, New York, 1943 (Réédition, avec un inédit : Journal de guerre, suivi de Journal du métèque 1939-1942, Phébus, Paris, 1997) – Deux nouvelles de Jean Malaquais, in Les œuvres nouvelles 2, Maison Française, New York, 1943. — Planète sans visa, Le Pré aux Clercs, Paris, 1947 (Réédition, Phébus, Paris, avril 1999). — Le nommé Louis Aragon ou le patriote professionnel, “Les Egaux”, supplément à Masses, février 1947, n° 7. — Le Gaffeur, Buchet-Chastel, Paris, 1953 [Réédition avec une préface de Norman Mailer, Phébus, Paris, 2001]. — Søren Kierkegaard : Foi et Paradoxe, 10/18, UGE, Paris, 1971.

SOURCES : Interviews, 1996-1998. — Archives Marceau Pivert (Centre de recherches d’histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme [CRHMSS], Paris-I. — Archives Victor Serge (Yale University Library, Series I, Correspondance). — Archives Marc Chirik, correspondance avec Jean Malaquais. — Lettres de Jean Malaquais à André Gide, Bibliothèque Doucet. — Institut d’Histoire sociale d’Amsterdam (IISG), pour la correspondance avec Victor Serge (non consultable). — “Rencontre avec Jean Malaquais, le Céline d’extrême gauche, prix Renaudot 1939”, Le Nouveau Quotidien, Lausanne, 27 février 1997. — “Jean Malaquais : “Ce qu’il y a de bien dans la vie... c’est la vie !”, Tribune de Genève, 18 janvier 1996.

Vidéo : Norman Mailer et Jean Malaquais, 55 minutes, “Arte”, Encounter 7, 1994.

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