Né le 9 mars1932 à Mussidan (Dordogne), mort le 19 janvier 2017 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) ; militant communiste, journaliste à Ce Soir puis à l’Humanité, écrivain, poète ; auteur d’ouvrages sur la Résistance, spécialiste des sujets « sensibles ».

Alain Guérin avec une interprète et Fidel Castro en mai 1977
Fourni par Jean-Pierre Ravery
Alain Guérin et Jean-Pierre Ravery prise chez lui, au Pré-Saint-Gervais, à la fin des années 1990
En arrière-plan une partie des vitrines comprenant une collection de figurines politiques.
Albert Guérin, le père d’Alain, avait passé de nombreuses années au Gabon, s’occupant de négoce de bois. Lors de vacances en métropole, il avait épousé Renée Gardais, la future mère d’Alain, lequel allait naître après leur retour définitif. Ils ouvrirent d’abord un magasin de vêtements à Mussidan (Dordogne) qui finit par péricliter à la suite de la crise de 1929. Le couple s’installa alors à Angoulême et se lança dans le commerce d’un produit tout nouveau à l’époque, le linoleum. Après leur divorce, Alain suivit son père à Vichy. Il commença très jeune à composer des poèmes. En 1948, il préparait son baccalauréat lorsqu’il en adressa un à Claude Roy. Ce dernier le montra à Elsa Triolet qui le fit publier dans Les Lettres Françaises. L’année suivante, Claude Roy en présentait six autres dans la même publication, comblant de fierté le jeune poète qui commença à fréquenter les cercles littéraires lorsqu’il séjournait à Paris chez sa mère. Son amie, Suzanne Dichamp étant enceinte, Alain Guérin demanda à Claude Roy de l’aider à trouver un travail. Ce dernier en parla à Aragon qui proposa bientôt à Alain Guérin d’intégrer la rédaction du quotidien Ce Soir, à condition que son père l’y autorise. En effet, Alain Guérin n’était pas encore légalement majeur. Le 2 décembre 1949, il faisait ses premiers pas de journaliste. Un an plus tard, il obtenait sa carte de presse (n° 12790). En 1950, il épousa Suzanne. Leur fille Frédérique naquit la même année. Ils habitaient à Drancy dans une cité d’urgence où ils allaient rester jusqu’en 1956. Toujours en 1950, Pierre Seghers édita un premier recueil de poèmes intitulé Suzanne.
Entretemps, Alain Guérin était devenu secrétaire général du « Groupe des Jeunes Poètes » créé par Elsa Triolet au sein du Comité National des Écrivains (CNE), groupe que présidait René Depestre et où se retrouvaient notamment Jacques Roubaud et Charles Dobzynski. En janvier 1950, il franchit le pas et adhéra au PCF. Au journal Ce Soir, après avoir été courriériste de cinéma, il fut chargé de suivre la Brigade criminelle de la Préfecture de Police, avant de devenir rédacteur sportif. Aragon lui avait expliqué que le meilleur moyen d’apprendre le métier était de se frotter à tous les sujets.
En mars 1953, à la disparition de Ce Soir, Alain Guérin entra à l’Humanité et travailla d’abord au service de documentation. Sa situation au sein de la rédaction restait précaire du fait de sa jeunesse et de son absence d’expérience politique. Mais Jean-Pierre Chabrol, qui était son chef de service, prit sa défense. En 1956, André Stil lui demanda de couvrir le procès de l’ « Affaire des fuites ». Étienne Fajon lui demanda aussi de tenir informé le service des cadres du contenu des débats intéressant plus particulièrement le PCF : c’est à cette occasion qu’Alain Guérin fit la connaissance de Jules Decaux auquel il resta très lié. Cette même année 1956, il suivit les cours de l’école centrale du parti. En ces temps d’affrontements violents où les militants communistes qui vendaient l’Humanité étaient fréquemment agressés et où le siège du journal comme celui du comité central furent même pris d’assaut, Alain Guérin proposa d’enquêter sur les activistes responsables de ces exactions, notamment les nervis du mouvement « Jeune Nation », les « anciens d’Indochine » de la rue de Naples et les « syndicalistes indépendants » de chez Simca. De nombreuses informations affluèrent en provenance des fédérations du PCF.
Quelques années plus tard, lorsque l’OAS se déchaina, Jules Decaux et Alain Guérin entreprirent de rééditer l’opération et rencontrèrent certains secrétaires fédéraux pour organiser l’infiltration du mouvement factieux. Mais ils furent bientôt convoqués par Léon Feix qui s’étonna de l’existence de ce « réseau Guérin », en les invitant à cesser cette activité. Gaston Plissonnier assistait à cet entretien. Toutefois, après l’attentat de Pont-sur-Seine contre le général de Gaulle, Alain Guérin ne manqua pas de faire remarquer qu’il avait publié le nom de l’un de ses auteurs bien avant qu’il passe à l’acte. Il allait couvrir pour l’Humanité tous les grands procès faits aux activistes de l’OAS et aux putchistes d’Alger. C’est à cette époque qu’il fit la connaissance de [Jacques Vergès. Bien plus tard, en 1982, cette connaissance des « milieux parallèles » acquise par Alain Guérin lui valut d’être invité à déposer devant la commission d’enquête parlementaire sur le SAC.
En 1964, lorsque l’URSS annonça que Richard Sorge était réhabilité et fait « Héros de l’Union soviétique » à titre posthume, vingt ans après son exécution par les Japonais, André Carrel demanda à Alain Guérin d’écrire un article à ce sujet pour l’Humanité-Dimanche. Quelques temps après sa parution, Alain Guérin reçut un appel du quotidien est-allemand Junge Welt qui l’invitait à se rendre à Berlin pour compléter son information sur l’espion soviétique d’origine allemande. Accueilli par Gerhard Leo, un antifasciste allemand qui avait combattu dans les rangs de la Résistance française, Alain Guérin fut présenté au radio du réseau Sorge, Max Klausen, que tout le monde croyait mort et qui vivait en RDA sous une fausse identité. Alain Guérin et Nicole Chatel proposèrent à Christian Bourgois, le directeur des éditions Julliard, de publier une biographie de l’agent de renseignement soviétique qui parut en 1965 sous le titre Camarade Sorge. Du même coup, dans la culture de l’appareil communiste, Alain Guérin appartenait désormais au cercle restreint des « initiés » habilités à traiter de sujets « sensibles ». C’est ainsi qu’en 1968, il publiait, de nouveau chez Julliard, Le Général gris, un livre consacré au général Reinhard Gehlen, qui dirigeait les services secrets ouest-allemands (le BND) après avoir servi sur le front de l’Est pendant la guerre. La même année paraissait aux Éditions Sociales Qu’est-ce que la CIA ?, thème qu’Alain Guérin allait de nouveau traiter en 1980, en collaboration avec Jacques Varin, sous le titre Les Gens de la CIA. En mai 1977, il s’était d’ailleurs rendu à Cuba pour interviewer Fidel Castro sur le sujet.
En 1969, Alain Guérin confortait encore sa réputation de spécialiste des coulisses de la guerre froide en publiant chez Julliard un livre consacré aux opérations clandestines lancées par les services secrets occidentaux contre l’URSS et les autres pays socialistes, Les Commandos de la guerre froide. En 1970, il rencontrait Georges Marchais dans le bureau d’Étienne Fajon : les deux dirigeants lui demandèrent de préparer un projet de rapport au Bureau politique sur les mouvements gauchistes. Un bureau lui fut attribué au « 44 » afin de lui faciliter la consultation des archives des cadres. Le rapport d’une centaine de pages dactylographiées fut finalement publié sur six jours par l’Humanité sous forme d’une enquête intitulée « De quelques aspects singuliers du gauchisme ». Elle valut à Alain Guérin de durables inimitiés dans l’extrême gauche et l’éloignement de nombre d’amis proches, comme Georges Perec. Lorsque furent détectées en 1976 des tentatives d’infiltration de la CIA dans le nouveau siège du PCF, place du Colonel Fabien, ce fut Alain Guérin qui fut chargé par Gaston Plissonnier de dénoncer publiquement cette « opération Aquarium » dans les colonnes de l’Humanité.
A l’approche du 30e anniversaire de la victoire sur le nazisme naquit le projet de consacrer un ouvrage majeur à la Résistance. Jacques Duclos et Jean Jérôme sollicitèrent Alain Guérin pour s’attaquer à sa rédaction, en lui assurant la possibilité d’interviewer sans tabou les vétérans et vétérantes de la résistance communiste. C’est ainsi par exemple que le 30 mai 1971, accompagné de Georges Gosnat, il se rendit à Castiglioncello (Italie) pour recueillir le témoignage de Giulio Cerreti qui lui raconta par le menu les péripéties de 1939 et 1940 au sommet du PCF, à charge pour le journaliste de l’Humanité de faire le tri entre ce qui était « racontable » et ce qui ne l’était pas. Il rapporta de ce voyage le manuscrit des mémoires de Giulio Cerreti A l’ombre des deux T pour le remettre à Christian Bourgois, devenu son ami, qui le publia chez Julliard. Soucieux d’avoir une approche pluraliste de la Résistance, il sollicita et obtint des préfaces de personnalités aussi diverses que Marie-Madeleine Fourcade, Louis Saillant, Jacques Debû-Bridel, Jacques Bounin, Henri Rol-Tanguy. Le secrétaire général de l’ANACR, Robert Vollet, signait pour sa part une postface. Durant cette même période, d’anciens résistants « non-communistes » comme le général Pierre Thozet ou le colonel Paul Paillole, lui apportèrent leurs témoignages et lui prodiguèrent leurs conseils.
Vendus en souscription, les cinq volumes de La Résistance. Chronique illustrée 1930-1950, complétés par un coffret de fac-similés de documents d’époque, parurent entre 1972 et 1976 au Livre Club Diderot dans une luxueuse édition et connurent un immense succès puisque 80 000 exemplaires de la collection furent diffusés, malgré son prix élevé. L’absence d’index des noms cités empêcha cette œuvre monumentale de trouver tout de suite la reconnaissance qu’elle méritait dans les milieux universitaires. Le livre d’Alain Guérin contenait pourtant des informations inédites, comme celle concernant Maurice Honel. En 2000, une réédition complétée et augmentée, dotée d’un index, paraissait aux éditions Omnibus sous le titre Chronique de la Résistance, offrant enfin un outil utilisable par les historiens. Il s’en est vendu 33 000 exemplaires. En 2010, les éditions Omnibus ont lancé une nouvelle réédition de l’ouvrage.
Alain Guérin était toujours journaliste de l’Humanité — où il avait créé une rubrique consacrée au jazz — mais l’énorme travail qu’avait nécessité la rédaction de son maître ouvrage l’avait occupé à plein temps pendant plusieurs années. Le succès qu’il connut acheva de lui conférer un statut particulier que Roland Leroy officialisa en lui conférant le titre de conseiller de la rédaction en chef. Désormais, Alain Guérin était libre du choix des sujets de ses articles, qui concernaient souvent les questions de renseignement. Sa réputation dans ce domaine le conduisit à faire la connaissance et à se lier d’amitié avec d’autres auteurs familiers des mêmes questions comme Gilles Perrault, Pascal Krop ou Yves Courrière. En 1981, les éditions « Temps Actuels » lui confiaient la direction d’une nouvelle collection, « La Vérité vraie », placée sous le signe de l’investigation. En 1983, après l’extradition de Klaus Barbie vers la France, il se rendit en Bolivie pour enquêter sur les activités de l’ancien officier SS au service de la CIA et du BND. Au cours des années qui suivirent, il retourna en Amérique Latine pour s’intéresser à des sujets aussi divers que le trafic de la drogue en Bolivie, la lutte contre les Contras au Nicaragua ou « l’École des Amériques » au Panama.
En mai 1981, après l’attentat contre le pape Jean-Paul II et la campagne visant à en attribuer la responsabilité aux services secrets bulgares, Alain Guérin mena une enquête approfondie démontant cette thèse, qui fût publiée dans l’Humanité et édité en 1985 par Sofia-Presse en français et en italien sous le titre « Le diable est-il bulgare ? ». En 1987, Alain Guérin, qui avait déjà couvert dans le passé les procès Ben Barka et de Broglie, assista à une partie du procès Barbie et en tira une chronique pour l’Humanité. En 1988, retour de Moscou au plus fort de la politique de transparence voulue par Mikhail Gorbatchev, il signait le premier article jamais consacré au KGB par le quotidien du PCF.
Sa passion pour la poésie était restée intacte. En 1970, il avait cosigné sous le pseudonyme de « Pierre Gardais » avec Jacques Roubaud la préface d’un volume de la collection Poésies/Gallimard consacré à des poèmes de Claude Roy. En 2002, il publiait Cosmos Brasero au Temps des Cerises . L’année suivante, l’Académie Française lui décernait le prix Paul Verlaine. En 2006, « Les Dits du Meunier » paraissaient au Temps des Cerises. En 2008, les éditions Omnibus publiaient une anthologie établie par Alain Guérin sous le titre Cent poèmes de la Résistance. Et en 2009, c’est de nouveau le Temps des Cerises qui éditait un recueil de fables illustré par son ami Georges Wolinski sous le titre L’ange et l’espion, accompagné d’un avant-propos de Jacques Vergès.
En octobre 1982, Alain Guérin avait vécu un terrible drame personnel avec le suicide de celle qui était sa compagne depuis 1970, Elisabeth Weiner, d’origine allemande. Christian Bourgois avait publié en 1975 Notes confiées à Elisabeth W.. En 1983, il rédigea un autre texte intitulé Histoire de la mort d’Elisabeth W. qui parut « hors commerce ». En 1985, Alain Guérin se remaria avec le docteur Monique Horwitz née Ferber.
Admis le 18 janvier 2017 dans le service de réanimation de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis, il y décéda dans la nuit. Il fut inhumé au cimetière parisien de la Chapelle à la Plaine-Saint-Denis à coté de la tombe d’Elisabeth Weiner.

SOURCES : Entretiens avec Alain Guérin. — Archives de l’Humanité. — Le procès d’un nazi de Jean-Pierre Ravery, éditions L’Humanité-Librairie Nouvelle, Lyon, 1987.

Jean-Pierre Ravery

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