GROUSSIER Arthur, Jules, Hippolyte

Par Justinien Raymond

Né le 16 août 1863 à Orléans (Loiret), mort le 6 février 1957 à Enghien-les-Bains (Seine-et-Oise, Val d’Oise) ; ingénieur des Arts et Métiers ; militant du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire puis de l’Alliance communiste ; franc-maçon ; député socialiste de Paris.

Arthur Groussier
Arthur Groussier
Denis Lefebvre, Arthur Groussier, la franc-maçon réformiste, op. cit.

Fils d’un facteur enregistrant, ouvrier des chemins de fer, qui devint plus tard épicier, (la naissance est déclarée par le frère du père, pharmacien et le grand-père maternel, restaurateur), aîné d’un fratrie de quatre enfants, Arthur Groussier, au sortir de l’école primaire, fréquenta l’École professionnelle de sa ville natale et s’y prépara à l’École des Arts et Métiers d’Angers où il entra à l’âge de quinze ans.
À dix-huit ans, il en sortit diplômé et gagna Paris où désormais sa vie se déroulera. Il travaillait en qualité de dessinateur industriel, rue Lafayette, lorsque l’« Union des ouvriers mécaniciens » de sa maison recueillit son adhésion, donnée et acceptée par sympathie réciproque, car il n’appartenait pas à cette catégorie. Il la représenta à l’« Union des Mécaniciens de la Seine », qui le délégua au congrès de reconstitution de la « Fédération nationale des Métallurgistes » dont il fut le premier secrétaire de 1890 à 1893. À cette époque les groupements du type syndical recherchaient les contacts avec les organisations politiques ouvrières naissantes. L’Union des Mécaniciens délégua Groussier auprès du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire dont le leader était Jean Allemane. Bientôt il y adhéra personnellement dans le Xe arr. et fut son candidat de principe dans le XXe (quartier de Charonne) aux élections municipales de 1890. Sur 7 155 inscrits et 5 529 votants, il recueillit 336 voix. Début peu prometteur, mais, trois ans plus tard, Groussier allait devenir député pour une trentaine d’années.

En 1893, dans la première circonscription du Xe arr. de Paris (quartiers de Saint-Vincent-de-Paul et Hôpital Saint-Louis), il fut candidat du POSR dont le « Programme législatif », fixé en 1892, constitua sa profession de foi. « L’émancipation des travailleurs ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Ils ne l’obtiendront que par « la lutte des classes », par « l’action révolutionnaire », d’« un parti politique distinct en face des diverses nuances des partis politiques bourgeois » et elle « ne sera en bonne voie de réalisation que, lorsque, par la socialisation des moyens de produire, on s’acheminera vers une société communiste... » (Arch. Ass. Nat.).
Ces formules n’avaient pas jusqu’ici rencontré un grand écho électoral et, dans ce quartier populeux qui votait pour la gauche traditionnelle, le succès semblait promis au radical Maujan. Or, Groussier le devança au premier tour (4 249 voix contre 4 161) et le battit au second tour (5 817 voix contre 3 987). À la fin de sa vie il expliquait ce succès initial par un concours de circonstances fortuites : le candidat nationaliste, épargnant Groussier dont le succès « ne pourrait être qu’un accident », fit porter tous ses efforts contre Maujan ; à l’autre bord, pour des raisons personnelles — son directeur Judet ayant eu un duel avec Clemenceau dont Maujan fut le témoin — le Petit Journal, très lu dans le peuple, desservit tant qu’il put le candidat radical, fit contre lui la conspiration du silence alors qu’il publiait complaisamment les annonces et les comptes rendus des réunions socialistes.
Quoi qu’il en soit, ce succès ne fut pas sans lendemain. En 1896 un conflit opposa quelques élus, dont Groussier, au POSR qui leur imposait de lourdes charges pécuniaires et des obligations de propagande absorbantes, mais rétribuées selon les déclarations de l’intéressé. Un militant peu scrupuleux aurait pu, par celles-ci, se dédommager de celles-là. On disait dans le Parti et hors du Parti qu’il en était ainsi. Groussier ne voulait pas se soustraire aux obligations, mais les souhaitait telles qu’elles ne pussent donner lieu à aucun soupçon. Le POSR adressa à la Chambre des Députés la démission qu’il avait exigée de ses candidats. Groussier n’y fit pas opposition et, le 14 mars 1896, se trouvait démissionnaire. Il se représenta sur le même programme, sans concurrent du POSR et, au premier tour, fut réélu le 7 juin par 5 816 voix.
En février 1897, avec son collègue Dejeante et les conseillers municipaux qui les avaient suivis, il constitua une organisation nouvelle, l’« Alliance communiste révolutionnaire », qui ne dépassa guère les limites des Xe et XXe arr. parisiens et qui combattit aux côtés des blanquistes groupés autour d’Édouard Vaillant dans le « Comité révolutionnaire central ».
En 1898, Groussier fut réélu au 1er tour par 7 237 voix. En 1899, il représenta sa circonscription, au nom de l’Alliance communiste, au congrès général des organisations socialistes, salle Japy à Paris, et il en présida les deux séances du 5 décembre. Il fut encore délégué de la Seine au congrès de Lyon (1901).
Au cours des années suivantes, à la faveur de regroupements socialistes entre partisans et adversaires de la participation ministérielle de Millerand, il rejoignit ces derniers dans le Parti socialiste de France (Unité socialiste révolutionnaire). Sous cette étiquette, en 1902, au premier tour de scrutin, malgré ses 6 930 voix, il perdit son siège au profit du candidat de droite Bonvalot. Il reprit son activité professionnelle et, en 1905, il entra dans le Parti socialiste unifié SFIO. En 1906, au second tour, il retrouva son siège avec 7 537 voix contre un adversaire notable, le colonel Marchand. Toujours au second tour, il fut réélu en 1910 (6 724 voix) et en 1914 (6 752 voix).
En 1919, dans la 1re circonscription de la Seine (VIIIe, IXe, Xe, XVIIe, XVIIIe, XIXe arr.) Groussier était second de la liste socialiste menée par Marcel Cachin et qui comptait Sembat en troisième position, Paul Vaillant-Couturier au quatorzième et dernier rang. Sur 260 011 inscrits et 187 445 suffrages exprimés, cette liste, avec une moyenne de 59 839 voix, enleva quatre sièges au quotient au profit de Cachin, Groussier, Sembat, Vaillant-Couturier. Groussier était en tête avec 60 700 voix. En 1924 et 1928, il fut battu et renonça désormais à toute candidature.

À côté de très nombreuses interventions annuelles dans les discussions budgétaires, sur l’affaire de Panama (10 avril 1897), sur le droit d’association (4 février et 7 mars 1901) et en négligeant son élection comme secrétaire de la Chambre le 10 janvier 1899, les trois grands moments de la vie parlementaire de Groussier sont la réalisation du Code du Travail au tournant du siècle, la lutte pour la Représentation proportionnelle à la veille de la Première Guerre mondiale et son accession à la vice-présidence de la Chambre des Députés en 1917, le premier socialiste appelé à cette fonction après Jaurès.
Groussier passa tour à tour dans diverses commissions parlementaires dont celle du suffrage universel, mais appartint toujours à la commission du Travail qu’il présida fréquemment. De 1906 à 1924, il représenta la Chambre au « Conseil supérieur du Travail ». Nombreuses sont ses propositions d’extension des droits des travailleurs : sur les syndicats professionnels (28 mai 1894), sur le contrat de travail (28 mai 1897), sur la durée du travail (12 juillet 1897) ; sur l’hygiène et la sécurité des travailleurs (13 novembre 1900, 28 février 1901, 29 janvier 1902) ; sur la réglementation du travail (26 mars 1901). Cette dernière proposition inspira le projet de Millerand, ministre de Waldeck-Rousseau, sur l’arbitrage obligatoire, mais alors que ce dernier limitait aux seuls syndiqués le droit d’élire les employés et ouvriers aux « Conseils du Travail », chargés de l’arbitrage, Groussier les faisait élire par tous les salariés, syndiqués ou non. Le 15 novembre 1908, une proposition de Groussier votée par la Chambre ouvrit aux femmes l’accès aux « Conseils des Prud’hommes » (J.O. du 17 novembre 1908).
Mais en ce domaine l’œuvre maîtresse de Groussier reste le Code du Travail. Il en a eu l’idée. Il a pris une part essentielle à sa réalisation par ses propositions des 14 mars 1896, 11 novembre 1897, 13 juin 1898 et par son rôle déterminant au sein de la commission parlementaire et extra-parlementaire chargée de rédiger ce code par arrêté d’Alexandre Millerand du 27 novembre 1901. L’œuvre peut paraître modeste car elle n’apporte pas par elle-même d’avantages nouveaux aux salariés, mais, tout en fixant avec plus de clarté et de logique les droits reconnus, elle permettait, comme l’écrivait Groussier dans un exposé des motifs, d’en souligner les imperfections, les insuffisances et d’en appeler les compléments nécessaires. Sa propre proposition allait plus loin. Groussier classait selon un ordre méthodique les lois relatives au travail et, dans chaque rubrique, il substituait aux lois incomplètes ou surannées des dispositions nouvelles plus favorables aux travailleurs. Tandis que le projet gouvernemental se bornait à une classification, il avait proposé, lui, de procéder à la fois à une codification et à une refonte de la législation sociale.
Aux approches de la Première Guerre mondiale, Groussier attacha son nom aux efforts en faveur de la Représentation proportionnelle. Il rédigea le premier rapport à cet effet en 1911, en fit d’autres par la suite et participa à la campagne destinée à conquérir l’opinion au système nouveau avec Jaurès et aux côtés d’hommes d’autres partis comme Ferdinand Buisson et Charles Benoist.
En 1917 Groussier déclina l’offre de Ribot et refusa le ministère de l’Armement. Il n’accepta pas le ministère du Travail des mains de Painlevé, mais fut vice-président du Comité de défense de Paris aux côtés de Galliéni et, le 12 novembre 1915, les députés de la Seine lui avaient confié la présidence de leur groupe qu’abandonnait Denys Cochin devenu ministre d’État. En mars 1917, il fut élu vice-président de la Chambre. Il manifesta dans cette fonction une autorité remarquée ; aussi, après une brève interruption, la Chambre « bleu horizon » lui confia à nouveau cette charge (Léon Bérard ayant refusé de la lui disputer) et il la conserva jusqu’en 1921 où, à la demande de son parti, il démissionna.

C’est que Groussier ne cessa jamais d’être un militant. Entré jeune au POSR, leader de l’Alliance communiste dont il fut un des fondateurs, il la représentait à la conférence d’Ivry (3 novembre 1901) et au congrès de Commentry (26 septembre 1902) d’où sortit le Parti socialiste de France dont il fut un des délégués au congrès international d’Amsterdam (1904) et au congrès national d’unité à Paris (1905). Il appartint toujours à la SFIO, figura longtemps dans sa « commission administrative permanente », paraissait à tous ses congrès qu’il présidait souvent et dans lesquels son passé, sa figure auréolée d’une grande barbe blanche couvrant sa poitrine lui donnaient l’allure d’un patriarche.
Toutefois, quand il fut déchargé de son mandat parlementaire, Groussier se donna plus complètement à la Franc-Maçonnerie à laquelle il appartenait depuis l’âge de vingt-deux ans. En 1885, il entra à la Loge « L’Émancipation ». En 1892 il s’affilia à la Loge « Bienfaisance et Progrès », dont il fut longtemps le Vénérable. En 1907 il devint membre du Conseil de l’Ordre du « Grand-Orient de France » et le resta toute sa vie, sauf pendant les années où les statuts imposent un retrait. Il devait occuper trois fois la présidence du Conseil de l’Ordre, depuis sa première élection en 1925 jusqu’à la dissolution de la Franc-Maçonnerie en 1940. Le 7 avril 1940, il écrivit une lettre au Maréchal Pétain,, prenant "respectueusement" la défense du Grand Orient. Cette lettre sera confestée à la Libération pour son ton de soumission. Le GODF se reconstitua autour de lui en 1944 et, en septembre 1945, le Grand-Orient le nommait Grand Maître d’Honneur à vie. Pendant trois ans il a présidé l’« Alliance maçonnique internationale ».

Ces fonctions, son passé politique l’exposèrent aux vexations des autorités allemandes d’occupation. De 1940 à 1944 il subit plusieurs perquisitions à son domicile et plusieurs interrogatoires dans les locaux de la police. Son grand âge lui épargna une arrestation définitive.

Mort dans sa 94e année, dernier survivant de la législature de 1893 où, pour la première fois, les socialistes entraient en nombre, Groussier restait fidèle à des convictions embrassées au sortir de l’adolescence. Il était toujours franc-maçon, au plus haut de de la hiérarchie comme 33e.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article88658, notice GROUSSIER Arthur, Jules, Hippolyte par Justinien Raymond, version mise en ligne le 8 août 2010, dernière modification le 17 octobre 2018.

Par Justinien Raymond

Arthur Groussier
Arthur Groussier
Denis Lefebvre, Arthur Groussier, la franc-maçon réformiste, op. cit.
Arthur Groussier président du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France

ŒUVRE : Journaux auxquels Groussier collabora : Le Parti ouvrier, organe hebdomadaire du POSR créé par J. Allemane en 1889. Il parut jusqu’en 1900. A. Groussier y collabora quand il appartenait au POSR — Le Socialiste, hebdomadaire du Parti socialiste SFIO — L’Humanité : le premier article leader de Groussier parut dans le numéro du 18 avril 1906.

SOURCES : Arch. Nat., dossiers électoraux C 5342, C 5361. — Arch. Ass. Nat., dossier Groussier. — Hubert-Rouger, La France socialiste, op. cit., pp. 359-360 et Les Fédérations socialistes III, op. cit., pp. 138 à 168, passim. — Le Vétéran socialiste, n° du 10 juin 1953, consacré à Arthur Groussier pour son 90e anniversaire. — Compte rendu sténographique du congrès de Japy, 1899. — Michel Offerlé, Les socialistes et Paris, 1881-1900. Des communards aux conseillers municipaux, thèse de doctorat d’État en science politique, Paris 1, 1979.— Un Mémoire de Maîtrise ; Arthur Groussier et le socialisme pratique a été présenté en 1975 par J. Blazy à Paris VIII, Vincennes sous la direction de Madeleine Rebérioux. — Denis Lefebvre, Arthur Groussier, le franc-maçon réformiste, Conform édition, 2016. — État civil d’Orléans.
Souvenirs évoqués par A. Groussier au cours d’une visite à son domicile, 11, rue Waldeck-Rousseau, à Enghien, le 15 décembre 1956, moins de deux mois avant sa mort.
Des archives d’Arthur Grossier ont été versées, en 1968, au Centre d’histoire du syndicalisme de la Sorbonne, actuel Centre d’histoire sociale du XXe siècle (CNRS/Paris 1).
Denis Lefebvre, Arthur Groussier, la franc-maçon réformiste, Collection Pollen maçonnique, 2016.

ICONOGRAPHIE : La France socialiste, op. cit., p. 359.

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