GOMBAULT Georges [WEISKOPF Joseph]

Par Gilles Morin

Né le 12 août 1881 à Paris, mort le 30 août 1970 à Évian-les-Bains (Haute-Savoie) ; journaliste ; militant socialiste, fondateur de La Lumière et de France, vice-président du comité central de la Ligue des droits de l’homme (1946-1968).

Fils de Moïse Weiskopf, né le 19 février 1836, rabbin, directeur de l’École préparatoire rabbinique de Colmar (Haut-Rhin), puis de l’École de la Société talmudique de Paris à partir de 1881, membre de l’Assemblée israélite de Paris et de Margueritte Sender, sans profession, Joseph Weiskopf fut élevé dans la religion la plus stricte. Il s’en libéra totalement vers dix-huit ans, durant ses études de philosophie. Étudiant au lycée, puis à la Sorbonne au temps de l’affaire Dreyfus, il s’engagea en faveur du capitaine dans ce qui devait devenir le combat marquant de toute sa vie. Il fut l’un des fondateurs de la Ligue des droits de l’Homme en 1898. Il sacrifia ses projets d’agrégation à son action militante, devint ligueur et socialiste et participa, à ce titre, à la rédaction des interventions parlementaires de Francis de Pressensé*. Il obtint néanmoins une licence de Lettres. Il adhéra au Parti socialiste SFIO dès sa création en 1905. Il devait y être un proche politiquement de Jaurès*, puis de Léon Blum* auquel il vouait un véritable culte.

Journaliste, il débuta en 1905 à L’Aurore de Clemenceau. Il devait encore travailler avec ce dernier à L’Homme libre en 1913, exerça dans divers autres journaux : L’Action, Le Siècle, Paris-Midi. Après la Grande guerre, il collabora à L’œuvre et, quelques années après, au Quotidien, instrument de la victoire du Cartel des gauches en mai 1924. Avec Georges Boris*, Alphonse Aulard*, Albert Bayet*, Ferdinand Buisson*, Henri Guernut et Jules Héricourt, il quitta Le Quotidien en 1926, signant le manifeste qui mettait en cause l’intégrité de son directeur, et participa à l’équipe qui fit naître La Lumière, au côté de Georges Boris. Il était chroniqueur parlementaire sous le pseudonyme de Pierre de Clain et, avec son directeur et Albert Bayet, l’un des décideurs principaux du comité de direction politique qui élaborait le journal. Il collaborait encore au Soir, sous la direction de Frossard*, et à La France de Bordeaux sous le pseudonyme de « L’Homme des pas perdus ». Il devait adopter le patronyme de Georges Gombault qu’il fit officialiser plus tard et qui devint celui de toute sa famille.

Dans les années 1930, Gombault appartenait au conseil d’administration du Syndicat national des journalistes, animé par le syndicaliste dreyfusard Georges Bourdon, composé d’une trentaine de membres, parmi lesquels Jean-Maurice Hermann*, André Pierre ou Andrée Viollis*. Ce syndicat, fondé en mai 1918, groupait alors environ 2 000 adhérents et avait comme organe mensuel Le Journaliste. Avec Georges Boris, ils s’efforçaient de moraliser la profession et de créer un code d’éthique professionnelle. Leurs efforts contribuèrent à l’élaboration du statut professionnel des journalistes en 1935. Il était souvent présent au Palais de Justice où il suivait de grands procès et comptait de nombreux amis, comme César Campinchi qui lui présenta Gaston Monnerville avec lequel il resta lié. Lors d’une remise de décoration en 1954, ce dernier dressa le portrait de Gombault qu’il appelait « le Florentin », en raison de son aspect physique et « en raison de ce sourire qui lui montait jusqu’aux yeux et dans lequel on lisait avec l’intelligence, une grande finesse d’esprit et beaucoup de bonté ». Le complétant par ce trait : « il a la plus jolie barbe du monde ».

Profondément antifasciste, Gombault, membre de la VIIIe section de la Ligue des droits de l’Homme fut élu au comité central en 1933. Prônant l’unité dès février 1934, il appuya les efforts de Victor Basch* et fut un partisan enthousiaste du Front populaire. Il participa à de très nombreuses manifestations et meeting de la ligue jusqu’en 1939 pour promouvoir le rassemblement populaire. Il fut un adversaire résolu des accords de Munich, qu’il fustigea, en tant que membre, dans Les Cahiers des droits de l’Homme du 15 novembre 1938. En 1939, dégagé en raison de son âge de toute obligation militaire, il prit la direction de La Lumière durant quelques mois.

Après la défaite de 1940 et l’arrivée des troupes nazies à Paris, Gombault quitta la capitale et arriva le 27 juin à Londres, avec son fils Charles. Avec Pierre Comert et l’appui des ministres travaillistes, ils fondèrent le 26 juin 1940 le quotidien France, régulièrement vendu à 35 000 exemplaires, destiné à toute la communauté française exilée en Angleterre. Gombault en fut le rédacteur en chef, jusqu’en 1944. Cela lui valut d’être déchu de la nationalité française, avec son fils, par le gouvernement de Vichy le 1er septembre 1942. Les journaux et la radio de Vichy, Gringoire bien sûr, désignaient le complot juif, franc-maçon et métèque, incarné par des individus « bourrant le crâne » des Français, le citant parmi Georges Boris, Geneviève Tabouis, Louis Lévy, Pierre Cot* et Pertinax : « Enfin, le père et le fils Gombault, encore des juifs d’origine étrangère dont le vrai nom est Weisskopf. Le père s’est fait donner la cravate de commandeur de la Légion d’honneur. Le fils, gras et florissant, avait trouvé la guerre trop dangereuse et s’était embusqué. »

Partisan de la Résistance aux dictatures, s’il fut favorable à l’action militaire de la France Libre il manifesta immédiatement une hostilité certaine envers le général de Gaulle. René Cassin le présenta quelques jours après son arrivée à l’auteur de l’Appel du 18 juin . En sortant de cette entrevue, Georges Gombault confia à son fils : « Si on m’avait dit que j’aurais un jour une conversation avec le général Boulanger, j’aurais été étonné. De Gaulle est un homme remarquable, mais il a des ambitions politiques ». France tint l’engagement de ne jamais publier de commentaires hostiles au général de Gaulle, mais garda ses distances, façon, selon Jean-Louis Crémieux-Brilhac, « d’accommoder la probité journalistique et une hostilité viscérale à de Gaulle. Au groupe socialiste « Jean-Jaurès », dont il était un des principaux animateurs avec Louis Lévy*, il agit dans lacontinuité d’un antigaullisme militant, contrairement à ses anciens camarades Georges Boris* et Henri Hauck* ou René Cassin. En août 1941, il affirma à ses camarades que de Gaulle s’entourait de « fascistes » et récusera toujours la légitimité politique du gaullisme, de Gaulle devant s’en tenir selon lui à un rôle militaire. En septembre 1942, il tenta de faire condamner Pierre Brossolette* pour être arrivé à Londres en ramenant avec lui l’ancien numéro deux du PSF Charles Vallin, qui se ralliait au gaullisme après avoir été longtemps maréchaliste à Vichy. Gombault présenta une motion répudiant « formellement toute solidarité avec les partis, les groupements et les hommes qui [avaient] eu, en France, à un degré quelconque, le caractère fasciste et la moindre accointance avec le gouvernement de Vichy ». La discussion dégénéra et André Philip*, lors de la discussion suivante en présence de Brossolette, mit ainsi en accusation le groupe : « Vous faites une besogne de trahison. Vous avez un état d’esprit d’émigrés. Vous n’avez plus aucun sentiment national. Vous êtes complètement coupés du sentiment des Français, vous ne sentez plus comme eux… ». En mai, Daniel Mayer*, en mission clandestine à Londres, imposa une trêve entre les socialistes divisés.

Après la Libération, Gombault devint l’éditorialiste politique de France-Soir, dont son fils était l’un des dirigeants, où il demeura jusqu’en 1958 ; il cessa alors d’y collaborer, se refusant à cautionner la politique gaulliste du journal.

Gombault demeura membre de la SFIO durant presque toute la IVe République, mais se montra partisan de l’Union des Gauches et favorable à l’entente avec les radicaux et, surtout, avec le PCF. Il défendait cette position dès 1945, par exemple au Club des Jacobins première manière, où en juin puis le 4 octobre il expliquait dans une conférence pourquoi lui, socialiste et cégétiste, voterait « Non » à la deuxième question du référendum : « En votant Oui, le Parti socialiste aurait à ses côtés le MRP qui est un parti de droite et la Fédération républicaine. Je me sentirais mal à l’aise en cette et je préfère avoir à ma gauche les communistes et à ma droite les radicaux ». Il continua à défendre ces thèses, même au temps de la guerre froide, parfois se retrouvant de fait l’un des compagnons de route du PCF.

Président de la 16e section depuis la Libération, il fut appelé le 14 février 1946 à la vice-présidence de la Ligue des droits de l’Homme où il demeura jusqu’en 1962, Georges Gombault fut au cœur, et souvent à l’origine, des grandes campagnes que la Ligue des droits de l’Homme mena sous la IVe République : contre le RPF en 1947, contre la CED en 1952-1954, contre les guerres coloniales.

Nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1921, il fut fait Grand officier de la Légion d’honneur, dont les insignes lui furent remis par son ami Vincent Auriol* en 1953. Son engagement et ses origines lui avaient valu des haines farouches. Aussi cette distinction mit-elle en rage ses vieux adversaires d’extrême droite. Aspect de La France et Rivarol soulignaient à cette occasion son appartenance maçonnique avec ce sous-titre explicite : « le Juif et la Croix ».

La guerre d’Algérie fut une nouvelle épreuve dans laquelle ses positions évoluèrent rapidement. Dans un premier temps, dans la logique de réformisme colonial de la Ligue, Gombault s’opposa à l’insurrection et approuva la politique de Pierre Mendès France. Il écrivait à la fin mai 1955, dans Le Droit de Vivre, un article où il appuyait sans réserve la politique de Soustelle, alors honni par la colonisation et qui passait pour un libéral. Gombault renvoyait traditionnellement dos-à-dos « les extrémismes arabes et français », soutenait que l’Algérie constituait un cas différent des autres pays d’Afrique du Nord « puisqu’il s’agit de départements français », et achevait son papier par la phrase : « il est bien entendu que nous ne renonçons pas à la présence française en Afrique du Nord ». Non sans réserves toutefois, contrairement à Paul Rivet : il mettait en garde « ceux qui croient qu’il suffit de répondre à la violence par la violence » et en appelait à une politique de « concessions », craignant que les opérations militaires décidées par les chefs militaires prennent la forme d’une véritable campagne et risquent « d’instaurer un réel état de guerre ». Gombault manifestait une volonté partagée à la direction de la Ligue, celle de garder son droit de critique, ne préconisant pas la confiance aveugle réclamée par Rivet.

À la direction de la Ligue, il fut de ceux qui poussèrent à se détacher de la politique menée par Guy Mollet et Robert Lacoste* dès 1956. Sans dénoncer les pouvoirs spéciaux, la Ligue appela à « substituer la négociation à la guerre », demanda que la répression ne soit pas à sens unique et qu’elle s’exerce aussi contre les colonialistes et les factieux. Sous la conduite d’Émile Kahn et de Georges Gombault, elle entama une campagne vigoureuse et continue contre les exécutions, les tortures et toutes les autres exactions, sans jamais approuver le FLN. Dans la SFIO, Gombault appuya la minorité Depreux*-Mayer. En juin 1957, il fut l’un des signataires du texte minoritaire pour le congrès socialiste de Toulouse qui reconnaissait le droit à l’indépendance pour l’Algérie et préconisait des négociations avec les nationalistes. Il collabora ensuite au bulletin du Comité socialiste pour la paix en Algérie, Tribune du Socialisme. C’est lui enfin qui proposa Daniel Mayer pour occuper la présidence de la Ligue des droits de l’Homme après la mort d’Émile Kahn* en 1958. Ensemble, ils quittèrent le Parti socialiste SFIO en septembre 1958 et adhérèrent au PSA.

Après le 13 mai, il participa aux campagnes de la Ligue contre le retour au pouvoir du général de Gaulle et les institutions de la Ve République dont il ne cessa de dénoncer le « vice essentiel » jusqu’à la fin de sa vie : le pouvoir personnel légitimé par l’élection du président de la République au suffrage universel (Bulletin de la Ligue, octobre 1966)

Georges Gombault prit sa retraite en 1958, après cinquante-trois années de journalisme actif, ayant été à la fois un grand témoin et un grand acteur du siècle. L’ancien journaliste parlementaire continua longtemps après sa retraite à fréquenter les couloirs du Palais-Bourbon où il conservait de nombreuses relations et où sa silhouette droite à petite barbiche était appréciée.

Georges Gombault s’était marié le 4 septembre 1906 à Paris (VIIIe arr.) avec Hélène Gentille Friedlænder, ligueuse, sans emploi, née le 14 avril 1882 à Paris, morte le 25 août 1955.

Pierre Mendès France lui consacra une notice dans son ouvrage La Liberté guidait leur pas, paru en 1976. Très lié depuis ses années d’études à Charles Gombault, mais aussi à Georges notamment depuis leur séjour commun à Londres durant la guerre, il témoignait de l’immense amour du père pour son fils, mais aussi d’une relation particulière, une véritable amitié et complicité, leur admiration mutuelle. Père et fils se consultaient et se conseillaient sur un pied d’égalité, à une nuance près : « le père disait : je vais demander l’avis de Charles. Tandis que le fils disait : je vais demander l’avis de Georges Gombault ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article88481, notice GOMBAULT Georges [WEISKOPF Joseph] par Gilles Morin, version mise en ligne le 23 juillet 2010, dernière modification le 8 novembre 2018.

Par Gilles Morin

ŒUVRE : Georges Gombault écrivit de très nombreux articles dans la presse et quelques-uns de ses discours, notamment sur la presse, furent publiés en brochures.

SOURCES : Arch. Nat., F/7/15523 A, n° 9633 et fonds André Seurat. — Arch. PPo. 311, BA2/ 1820, 1965. — Arch. de l’OURS, dossiers Vienne. — Cahiers des droits de l’homme, 15 avril 1947. — Bulletin de la Ligue des droits de l’Homme, décembre 1970. — Ch. Gombault, Un Journal, une aventure, Gallimard, 1982. — Pierre Mendès France, Œuvres, complètes, t. 6, Paris, Gallimard, 1990, p. 347-352. — Le Journaliste, SNJ, publié à l’occasion du 100e congrès national, Paris 17-18-19 octobre 2018 : "Un siècle de combats". — Christian Delporte, 100 ans de journalisme, une histoire du SNJ, op. cit.