JOLIOT Frédéric [JOLIOT Jean-Frédéric] [JOLIOT-CURIE Frédéric]

Par Nicole Racine

Né le 19 mars 1900 à Paris (XVIe arr.), mort le 14 août 1958 à Paris ; physicien, Prix Nobel de Chimie (1935), professeur au Collège de France (1937), directeur du Centre national de la recherche scientifique (1944-1946), Haut-Commissaire à l’Énergie atomique (1946-1950) ; membre de l’Assemblée consultative provisoire (1944-1945) ; membre du Conseil économique (1947-1951) ; Membre du Parti socialiste (1934), de la Ligue des droits de l’Homme (1936), président du Front national (1942), membre du Parti communiste à la Libération, membre du comité central du PCF (1956) ; président du Conseil mondial de la Paix (1950), président de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques (FMTS) (1946), président de l’Union rationaliste (1947), de l’Association France-URSS.

Sa mère, Émilie Roederer était originaire d’une famille protestante d’Alsace. Henri Joliot, commerçant, père de Frédéric, avait, à vingt-sept ans, combattu dans les rangs de la Commune et avait dû s’exiler en Belgique jusqu’à l’amnistie. Bien qu’il ne militât pas, il avait maintenu vivace le souvenir de la Commune dans sa famille. Frédéric Joliot entra en octobre 1919 à l’École de Physique et de Chimie où il fut l’élève de Paul Langevin* qui le marqua profondément. Il sortit premier de l’école en 1923, et décida de se tourner vers la recherche ; sur le conseil de Paul Langevin*, il entra en relation avec Marie Curie qui l’engagea, en 1925, comme son préparateur particulier au laboratoire de l’Institut du Radium. Après sa licence ès sciences en 1927, il soutint sa thèse de doctorat sur l’Étude électrochimique des radioéléments (1930). Frédéric Joliot et sa femme Irène Curie conduisirent à l’Institut du Radium les expériences qui menèrent à la découverte de la radioactivité artificielle. Tous deux obtinrent en 1935 le Prix Nobel de Chimie. En 1935, Frédéric Joliot fut élu maître de conférences à la Sorbonne ; en 1937, il entra au Collège de France où il dirigea le laboratoire de physique et chimie nucléaires. Irène et Frédéric Joliot-Curie démontrèrent expérimentalement le phénomène de fission du noyau d’uranium. En 1938, il devint vice-président du Haut-Comité de coordination de la Recherche scientifique présidé par Jean Perrin.

Le 6 février 1934 poussa Frédéric Joliot-Curie à prendre position sur le plan politique. Il adhéra au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) et entra au Parti socialiste.
« Pour moi — raconta-t-il à un de ses biographes, Michel Rouzé — le passage dans la SFIO répondait à la nécessité immédiate d’entrer dans un parti, d’éprouver le coude à coude, d’amplifier sa force, de n’être plus isolé. C’était une espèce de stade avant d’aller au communisme. » Dès 1936, Joliot fut en désaccord avec le Parti socialiste à propos de la politique de non-intervention en Espagne. Au CVIA, il était proche de Paul Langevin et de ceux qui dénonçaient la politique d’apaisement devant les États fascistes. Après Munich, il exprima, dans une lettre au président du conseil, Édouard Daladier, ses inquiétudes devant la politique extérieure de la France. Proche du PC sans en être membre, il accepta de signer, en juin 1938, avec deux autres Prix Nobel, sa femme Irène et Jean Perrin*, une lettre au procureur général de l’URSS en faveur du physicien Alexandre Weissberg qui avait été emprisonné. (Cette lettre fut citée par les avocats de David Rousset* lors de son procès contre les Lettres françaises en décembre 1950.) En août 1939, il signa l’Appel de l’Union des intellectuels français qui exprimait sa « stupéfaction » devant le Pacte germano-soviétique (L’œuvre, 30 août 1939).

Mobilisé en septembre 1939 comme capitaine d’artillerie, il fut chargé de la direction du Groupe I de Recherches scientifiques. Il obtint du ministère de l’Armement que le stock mondial d’eau lourde soit acheminé de Norvège en France refusa de partir, convaincu que la guerre allait durer, qu’il fallait préserver les acquis de la recherche nucléaire et préparer l’avenir. Devant l’avance allemande, Frédéric Joliot organisa l’évacuation de ses laboratoires vers Clermont-Ferrand puis le départ vers l’Angleterre de ses collaborateurs ainsi que celui de l’eau lourde. Joliot . En septembre 1940, il rejoignit Paris et son laboratoire au Collège de France pour y continuer ses recherches fondamentales. Après l’arrestation de Paul Langevin, il prit la tête de la protestation universitaire contre l’incarcération du savant (le jour où Langevin aurait dû donner sa leçon inaugurale au Collège de France, le 8 novembre 1940, il prit place avec ses collègues et amis dans l’amphithéâtre de Physique et annonça qu’il fermerait son laboratoire, tant que Langevin ne serait pas libéré). La situation de Joliot était délicate ; après des négociations avec les autorités allemandes, il avait été décidé que son laboratoire du Collège de France resterait ouvert, que seules des recherches fondamentales y seraient effectuées ; des scientifiques allemands travaillaient dans ce laboratoire au montage du cyclotron (voir le témoignage du physicien W. Gentner). Dans la biographie qu’il a consacrée à Frédéric Joliot, son ami, le scientifique Pierre Biquard, proche du PC, écrit que certains collègues de Joliot tirèrent alors la conclusion qu’il collaborait ; or, nous dit-il, Joliot figurait dans le comité du Front national universitaire fondé à l’appel du PC clandestin en juin 1941, et au printemps 1942, il remit à Pierre Villon, responsable du Front national, son adhésion au PC. La date du printemps 1942 est en effet donnée par les biographes de Joliot comme celle de son adhésion au PC, adhésion qui ne fut rendue publique qu’à la fin août 1944. Pierre Villon rapporta à Claude Willard qu’il reçut l’adhésion de Joliot au moment où celui-ci passait dans la clandestinité (en avril 1944, nous dit-il ; mais la plupart des biographes de Joliot datent son entrée dans la clandestinité de la fin juin 1944). Villon rappelle également l’usage établi par le comité central après la Libération qui était de donner la date d’entrée dans la Résistance des nouveaux membres comme celle de leur adhésion au parti. Ce fut le même Villon qui avait été chargé, lorsqu’avait été décidée la formation d’un comité directeur du Front national en novembre 1942, d’en proposer la présidence à Frédéric Joliot. L’entrée de Joliot dans la Résistance ne fait aucun doute, non plus que ses sympathies pour le PC (le 29 juin 1941, Joliot était arrêté par la police française, remis aux Allemands, accusé d’être communiste et interrogé sur ses relations avec les milieux de gauche de l’Université ; il fut relâché presqu’immédiatement) ; le 15 février 1941, Joliot accepta de donner une interview au journal collaborationniste Les Nouveaux Temps dans lequel il déclarait : « Nous autres, savants français, passionnément attachés à notre pays, devons avoir le courage moral de tirer la leçon de notre défaite » et attaquait le système d’enseignement lié aux grandes écoles. Comme le remarque Michel Pinault, Joliot avait développé bien avant la défaite ses critiques sur la formation des élites.

En 1943-1944, Frédéric Joliot participa aux réunions du CD du Front national. Son activité à la présidence du Front national ainsi qu’au Collège de France où il avait mis sur pied un embryon d’organisation clandestine en collaboration avec le laboratoire de la préfecture de police, l’amena à entrer dans la clandestinité (le 26 juin 1944, d’après P. Biquard). Il quitta Paris qu’il regagna quelques semaines plus tard, en août, à la veille de la libération de la capitale. Durant l’insurrection de Paris, le laboratoire de Joliot au Collège de France se spécialisa dans la préparation d’explosifs.

Après la Libération, Joliot fut délégué par le Front national à l’Assemblée consultative provisoire en 1944. Démissionnaire, il fut remplacé le 14 février 1945. Il fut nommé directeur du Centre national de la recherche scientifique. En 1946, il quitta ce poste pour devenir Haut-commissaire à l’Énergie atomique ; il représenta la France à la commission de l’Énergie atomique de l’Organisation des Nations-Unies. En décembre 1948, la première pile atomique française Zoé était mise en marche ; en 1949, Joliot fit entreprendre la réalisation d’un Centre d’études nucléaires à Saclay. Le 29 avril 1950, Joliot-Curie fut révoqué par le gouvernement Bidault de son poste de Haut-commissaire à l’Énergie atomique. Son intervention le 5 avril au XIIe congrès du PC à Gennevilliers, en fut le prétexte ; Joliot y avait déclaré que « [...] jamais les scientifiques progressistes, les scientifiques communistes ne donneront une parcelle de leur science pour faire la guerre contre l’Union soviétique [...]. Et nous tiendrons ferme, soutenus par notre conviction qu’en agissant ainsi nous servons la France et l’humanité tout entière ». La campagne de la presse française, anglaise et américaine, contre la présence d’un communiste au commissariat à l’Énergie atomique avait commencé dès le début de 1948. Ce fut pour y répondre que Joliot-Curie, lors du déjeuner de la presse anglo-américaine, le 5 janvier 1949, affirma qu’aucun citoyen français honnête, communiste ou non, ne livrerait de secrets « à une puissance étrangère quelconque » (la déclaration de Maurice Thorez sur l’Armée rouge, le 22 février 1949, désavouait d’une certaine manière la position de Joliot). L’activité militante de Joliot au sein du Mouvement de la Paix contribua également à la campagne contre lui. Il avait participé à la fondation des « Combattants de la Liberté et de la Paix », mouvement qui avait adhéré au congrès mondial des Intellectuels pour la Paix, réuni à Wroclaw en Pologne en août 1948. En avril 1949, Joliot-Curie présida à Paris le congrès mondial des Partisans de la Paix, salle Pleyel. Il dénonça les dangers de guerre et proclamait que la science ne devait pas être détournée de ses fins pacifiques. En mars 1950, il participa à la réunion du Comité mondial des Partisans de la Paix. Il signa le premier l’Appel qui exigeait l’interdiction de l’arme atomique (19 mars), appel qui recueillit 500 millions de signatures à travers le monde. Après son départ du Commissariat à l’Énergie atomique, Joliot continua à s’engager activement au sein du Mouvement de la Paix. En novembre 1950, au IIe congrès mondial des Partisans de la Paix, à Varsovie, il fut choisi comme président du Conseil de la Paix, organisme nouvellement créé. En 1951, il reçut en même temps qu’Eugénie Cotton, le prix Staline de la Paix. Il dirigea les travaux du Conseil mondial de la Paix et prit part à différents rassemblements du Mouvement de la Paix ; il développait l’idée qu’une guerre atomique mettrait en péril la survie de l’espèce. Pendant la guerre de Corée, il participa à la campagne contre la guerre bactériologique. Après la mort de sa femme, Irène Curie, en mars 1956, il accepta de lui succéder à la chaire de Physique nucléaire et à la direction de l’Institut de Radium. En 1957, Joliot dirigea le centre de physique nucléaire d’Orsay ; en 1958, le montage de synchrocyclotron d’Orsay était achevé. En juillet 1956, le XIVe congrès du PC au Havre avait élu le savant au Comité central. « Jamais je ne me suis senti si libre » y déclara-t-il. L’année précédente, cependant, il avait été visé par une prise de position de Maurice Thorez (parue dans l’Humanité le 3 mars 1955) critiquant un numéro des Nouvelles de Bordeaux et du Sud-Ouest, préparé par H. Bordage, sur les menaces de guerre et les périls de la guerre atomique dont les thèses étaient celles de Joliot. (Les thèses anti-khroutchéviennes défendues par Maurice Thorez s’inspiraient de celles de Molotov.) En juillet 1958, Joliot-Curie présida encore le congrès pour le Désarmement et la coopération internationale, réuni à Stockholm et fut réélu président du Conseil mondial de la Paix. Le 14 août 1958, il mourut à l’hôpital Saint-Antoine à Paris. Le gouvernement du Général de Gaulle décida de lui faire des obsèques nationales. Celles-ci furent célébrées le 19 août dans la cour d’honneur de la Sorbonne. Le Comité central du PCF rendit hommage à l’homme et au savant. Il ressort de nombreux témoignages que Joliot, homme de science, n’a pas toujours vécu facilement son appartenance au Parti communiste.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article88120, notice JOLIOT Frédéric [JOLIOT Jean-Frédéric] [JOLIOT-CURIE Frédéric] par Nicole Racine, version mise en ligne le 23 mai 2010, dernière modification le 1er juin 2010.

Par Nicole Racine

ŒUVRE CHOISIE : Frédéric et Irène Joliot-Curie, œuvres scientifiques complètes, PUF, 1961, VIII — 916 p. — Choix de textes de F. Joliot-Curie : P. Biquard, F. Joliot-Curie, Seghers, 1961, 256 p. — F. Joliot-Curie, Textes choisis, préf. de J. D. Bernal, Éditions sociales, 1959, 295 p. — Choix de textes concernant l’activité de Joliot-Curie au sein du Mouvement de la Paix : F. Joliot-Curie, Cinq années de lutte pour la paix. Articles, discours et documents (1949-1954), Éditions « Défense de la Paix », 1954, 284 p. — La liste des articles de F. Joliot-Curie publiés dans La Pensée a paru dans le n° 87 de La Pensée (septembre-octobre 1959).

SOURCES : Michel Rouzé, Frédéric Joliot-Curie. Avec un texte du prof. Bernal, Éditeurs français réunis, 1950, 79 p. — Pourquoi F. Joliot-Curie a-t-il été révoqué ?, Paris, Union française universitaire, 1950, 28 p. — Alexandre Weissberg, L’accusé. Trad. de l’allemand, Fasquelle, 1953, 591 p. — Louis de Broglie, Notice sur la vie et l’œuvre de Frédéric Joliot, lecture faite en la séance du 14 décembre 1959, Institut de France, 1959, n° 23, 28 p. — Francis Perrin, Funérailles nationales de Frédéric Joliot à Paris le 19 août 1958, Institut de France, 1958, 14 bis, 8 p. — La Pensée, n° sp., septembre-octobre 1959. — Pierre Biquard, F. Joliot-Curie et l’énergie atomique, Seghers, 1961, 256 p. — Marianne Petrovna Chaskolskaïa, Frédéric Joliot-Curie, Trad. du russe par G. Smirnov, Moscou, Éditions Mir, 1968, 266 p. — Frédéric et Irène Joliot-Curie, exposition présentée par le Centre culturel communal de Bobigny, l’Association F. et I. Joliot-Curie et la préfiguration de la Maison de la Culture, Seine-Saint-Denis, 6-26 novembre 1971, salle des Fêtes, Bobigny, 1971, 26 p. — Maurice Goldsmith, Frédéric Joliot-Curie : a biography, London, Laurence and Wishart, 1976, 260 p. — Spencer Weart, La grande aventure des atomistes français. Les savants au pouvoir, Trad. de l’américain, Fayard, 1980, 395 p. — Wolfgang Gentner, Entretiens avec Frédéric Joliot-Curie à Paris occupé 1940-1942, Heidelberg, Max-Planck-Institut für Kernphysik 1980, 12 p. — Philippe Robrieux, Histoire intérieure du Parti communiste, 1945-1972, Fayard, 1981, 735 p. — Pierre Villon, Résistant de la première heure. Entretiens avec Claude Willard, Éditions sociales, 1983, 207 p. — Charles Coulston Gillispie, editor in chief, Dictionary of scientific biography, vol. VII, New York, Charles Scribner’s sons, 1973. — Christophe Charle et Eva Telkes, Les professeurs du Collège de France (1901-1939). Dictionnaire biographique, Institut d’Histoire moderne et contemporaine, à paraître aux Éditions du CNRS en 1988. — Bertrand Goldschmidt, Pionniers de l’atome, Stock, 1987, 484 p. (par un des principaux responsables du CEA qui a connu Joliot dès les années trente). — Michel Pinault, Frédéric Joliot, la science et la société, un itinéraire de la physique nucléaire à la politique nucléaire (1900-1958), thèse d’histoire, Paris I, 1999 ; Frédéric Joliot-Curie, Odile Jacob, 2000. — Œuvre et engagement de Frédéric Joliot-Curie, Monique Bordry et Pïerre Radvanyi, EDP Sciences, 2001.

ICONOGRAPHIE : P. Biquard, F. Joliot-Curie..., Seghers, op. cit. — F. Joliot-Curie, Textes choisis, Éditions sociales, op. cit.

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