Né le 31 août 1895 à Auxerre (Yonne), mort le 28 mai 1982 à Poitiers (Vienne) ; manœuvre, employé de mairie puis cadre supérieur à la préfecture de la Seine ; militant socialiste et syndicaliste, secrétaire général du syndicat des personnels communaux de la région parisienne (1926-1937), président de la Fédération des Services publics et de la Santé (1937-1947), secrétaire confédéral (1948-1967) ; conseiller municipal de Clamart (Seine, Hauts-de-Seine) de 1935 à 1938.

Enfant, Lucien Jayat connut une vie difficile. Fils d’un ouvrier cordonnier d’Ivry (Seine), il perdit sa mère, journalière, en janvier 1904 et fut pris en charge par les Enfants assistés et séparé de sa sœur âgée de cinq ans. Avec son frère, son aîné de dix-sept mois, il fut confié à une famille de Saint-Amand-les-Eaux (Nord). Il y passa cinq années sans être brutalisé, mais peu choyé. À dix ans et huit mois, il fut reçu premier au certificat d’études primaires de toutes les écoles de Saint-Amand. Son frère fut également reçu et ils bénéficièrent d’un livret de Caisse d’Épargne de 10 F et d’un voyage d’une journée à Dunkerque-Malo-les-Bains. Il fut alors séparé de son frère et, son instituteur n’ayant pu obtenir qu’il poursuive ses études, l’Assistance publique le plaça, un an plus tard, dans une ferme à Saint-Amand même où il s’initia durant un an aux travaux des champs. À la fin de l’été 1909, l’agence de Valenciennes le plaça à Vieux-Condé distant de 15 km et il dut travailler cinq ans à la fosse Ledoux où il fut successivement galibot, receveur et, à partir de dix-sept ans, herscheur. Ayant été victime d’un accident — il perdit « un bout d’orteil », il bénéficia, après guérison, d’une convalescence de trois semaines. Durant ces années, afin de parfaire ses modestes gains, il s’était adonné, à la belle saison notamment, à la contrebande de tabac belge, s’assurant un gain de 2,5 F par kilo. Dévoreur de journaux et de livres, Lucien se forgea peu à peu une opinion politique et c’est ainsi que, le 15 avril 1914, il assista, en plein air à Anzin, à un meeting où parla Karl Liebknecht. Puis, ce fut la guerre...
Appartenant à la classe 1915, il reçut son ordre de route peu avant Noël et il fut appelé au 148e d’infanterie. Il fit toute la Première Guerre mondiale durant laquelle il connut, six mois après son incorporation, les mêlées au corps à corps. Sévèrement blessé le 20 juin 1915, évacué, il ne rejoignit son unité que le 15 décembre 1915. Il connut à nouveau Verdun, Douaumont, le Chemin des Dames, enfin les gaz. L’armistice le trouva dans le Lot à l’hôpital de Figeac, décoré de la croix de guerre. Il fut enfin « renvoyé dans ses foyers », lui qui n’en avait jamais eu, le 27 août 1919 avec un viatique de 250 F.
Grâce aux recommandations d’une marraine de guerre, institutrice à Laguépie (Tarn-et-Garonne), il trouva du travail dans une imprimerie du XVe arr. Successivement massicotier puis brocheur, il se créa un foyer en épousant le 29 avril 1920, à la mairie du XVe arr., Reine Dyot, fille de son contremaître. Syndiqué depuis 1912, Lucien Jayat fut, jusqu’en 1925, un affilié isolé et chôma les premiers Mai, d’où, à l’occasion, perte de travail. Il devint père de deux garçons, en décembre 1921 et décembre 1928, après qu’une petite fille soit morte en 1927. Lucien Jayat lisait toujours beaucoup, fréquentait la Comédie-Française et suivit pendant deux ans, années 1922-1923, des cours du soir à l’École Estienne, mais la voie était sans issue par suite de la crise. Il passa alors, non sans travail, l’examen de surveillant d’octroi.
En 1924, Lucien Jayat avait adhéré au Parti socialiste et ses camarades lui confièrent en 1925 le secrétariat de la section de Clamart où il résidait. En mai 1927, il devint secrétaire général du syndicat de la Seine des communaux : 1 800 adhérents répartis en plus de quarante sections ; permanent à la Bourse du Travail et il eut à affronter le syndicat unitaire de même catégorie, solidement structuré. Pour se perfectionner, Jayat suivit, en 1927-1928, les cours du soir de l’École nationale municipale mais, pris par les tâches syndicales, ce n’est qu’en 1935-1936 qu’il put obtenir le diplôme qui consacrait sa qualification professionnelle dans les emplois supérieurs. Son militantisme syndical s’était traduit par des résultats notables : 1 800 adhérents en 1928, 2 800 fin 1931 et Jayat obtint l’application des Assurances sociales aux agents des Services publics.
Mais les années 1930-1934 avaient été marquées par l’aggravation de la crise économique et ce furent les journées de février 1934 au cours desquelles s’affirma, non sans mal, la volonté ouvrière d’unité. Jayat y prit grande part, étant membre, depuis 1928, de la commission nationale. Et le 14 septembre 1934, à Nice, au congrès fédéral confédéré, la résolution des Services publics sur l’unité syndicale fut votée à l’unanimité moins deux voix et par acclamations. L’unité était en marche et, en juin 1936, Jayat fut mandaté par la CGT auprès des comités de grève, à Paris, puis en Algérie où il passa quatre semaines et d’où il revint avec une commande de 8 000 cartes d’adhérents pour dix-huit nouveaux syndicats. La mutuelle que Jayat avait créée de toutes pièces en 1933 était forte, en 1937, de 12 000 membres quand il fut élu secrétaire général de la Fédération des Services publics, en remplacement de Michaux, démissionnaire. Il eut à résoudre des conflits à Lens, Marseille, Alger puis à préparer le congrès fédéral national qui se tint en juin 1938 à Bordeaux.
Lucien Jayat était troisième de la liste socialiste SFIO (derrière René Dubois et Jean Leca) présentée aux élections municipales du 5 mai 1935 à Clamart. Il fut élu conseiller municipal socialiste le 12 mai 1935, en 5e position (sur 27) de la liste antifasciste dirigée par le communiste Ernest De Saint-Étienne*, mais il démissionna le 29 décembre 1938 (en raison de ses responsabilités syndicales déclara-t-il plus tard), bientôt suivi par neuf autres édiles socialistes. Il fut membre du Conseil national économique de1938 à 1940 (8e puis 9e section professionnelle - énergie électrique, gaz et eau).
Mais la Seconde Guerre mondiale approchait et le Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 causa un grand trouble chez les syndicalistes ; Jayat, personnellement, le condamna « violemment ». Affecté le 1er novembre 1939 comme rédacteur principal à la direction centrale de l’Octroi intercommunal récemment mis en place, il participa en juin à l’exode avec sa famille et se retrouva à Rians, à une quinzaine de km de Bourges. Durant les quatre années d’Occupation, il fit partie de la Commission nationale comprenant une dizaine de militants qui fut adjointe au bureau confédéral clandestin, lui-même composé de Robert Bothereau, Saillant, Gazier, Laurent et Georges Buisson et accomplit les missions qui lui furent confiées : diffusion de Résistance ouvrière et de Libé-Nord, établissement de fausses cartes d’identité, mise en état de la colonie enfantine de Curzay (Vienne). Fin 1942, il demeura seul responsable des syndicats des Services publics après l’arrestation de Georges Bonnac du secrétariat fédéral, qui devait mourir en déportation.
Puis ce fut la Libération et Jayat fut chargé de la Direction nouvellement créée du Service social du personnel et, en janvier 1945, quatre mois après la Libération, la Caisse de coordination ouvrait ses guichets aux 40 000 agents de la préfecture de la Seine... Mais Jayat faisait plus. Membre de la CA de la CGT, il assistait à toutes les réunions de cet organisme et, en outre, apportait son concours à la vie de la Fédération en tant que secrétaire non permanent. Président de la Commission nationale de reconstitution des organisations syndicales, composée de sept membres : cinq CGT et deux CFTC, il eut à instruire plus de 150 dossiers durant deux années et à rendre de nombreuses sentences d’interdiction à vie ou à terme d’exercer des fonctions syndicales.
En 1947, ce fut la scission syndicale. Lucien Jayat s’y refusa et demeura à la CGT, ce qui lui valut des difficultés au Parti socialiste d’où il fut exclu fin 1948 pour avoir pris la parole à Limoges dans un meeting des Partisans de la Paix. Élu à l’unanimité moins deux voix, au CCN du 5 janvier 1948, il fut trésorier administrateur de la CGT en remplacement de Neumeyer et président de la caisse mutuelle des personnels des départements, des communes et des établissements publics de la région parisienne. Il avait été nommé à ce titre au conseil supérieur des sociétés de secours mutuels le 2 juillet 1945. Devenu membre du secrétariat confédéral, il eut à effectuer des délégations à l’étranger dont les deux principales le conduisirent deux fois en URSS en 1950 et 1951, puis en Chine en 1958. Dans son livre de souvenirs cité ci-dessous, Jayat établit « l’actif » et le « passif » de ce qu’il constata en URSS ou à propos de l’URSS. Aussi, invité une dernière fois en 1967, alors qu’il partait en retraite, il prétexta des engagements familiaux pour décliner l’invitation. Les révélations de Khrouchtchev en 1956 au XXe congrès d’une part, les drames des démocraties populaires d’autre part, l’avaient conduit à ce refus.
Lucien Jayat fut réintégré au Parti socialiste en 1977.
Pour clore son ouvrage autobiographique écrit pour ses enfants et petits-enfants, il a tenu à donner des extraits du célèbre discours de Jean Jaurès à la Jeunesse, prononcé au lycée d’Albi en 1903.

ŒUVRE : Tout ne finit pas avec nous, Châtellerault, 1976.

SOURCES : Arch. Dép. Seine, DM3 ; versement 10451/76/1 ; listes électorales et nominatives. — Arch. Com. Clamart. — Arch. Institut d’histoire sociale, fiche Jayat. — Clamart socialiste, 15 avril 1935 et 1er mai 1935. — Journal de Saint-Denis, 9 janvier 1937. — La Vie ouvrière, 7-13 juin 1982. — État civil d’Auxerre, d’Ivry, de Poitiers, de Paris Xe et XVe arr. — Lucien Jayat, Tout ne finit pas avec nous, Châtellerault, 1976. — Biographie revue par la famille.

ICONOGRAPHIE : Tout ne finit pas avec nous, op. cit.

Jean Maitron

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