ITKINE Sylvain

Par Rodolphe Prager

Né le 8 décembre 1908 à Paris (sans doute IXe arr.) ; dit exécuté par les troupes allemandes le 20 août 1944 à Saint-Genis-Laval (Rhône) mais en fait plus vraisemblablement mort sous la torture ou des conséquences de la torture à Lyon ; acteur, metteur en scène et auteur ; animateur du « Groupe Mars », troupe de théâtre ouvrier ; trotskiste ; l’un des fondateurs de la coopérative « Croque-fruit » à Marseille, en 1940 ; résistant ; arrêté le 1er août 1944 à Lyon et torturé.

Sylvain Itkine
Sylvain Itkine
Cliché fourni par Irène Itkine, sa nièce

Fils d’un émigré originaire de Kovno (Lituanie), Daniel Itkine, venu s’établir à Paris à la fin du siècle dernier, à l’âge de seize ans, où il devint ouvrier joaillier, Sylvain Itkine connut une jeunesse difficile. Il était frère cadet de Lucien Itkine et de Georgette Itkine-Gabaï. Entré comme boursier, en classe de 6e, au lycée Condorcet, en 1917, il interrompit ses études à la fin de la 3e, malgré sa réussite scolaire, son père désirant lui faire apprendre « un bon travail manuel ». Il entra alors, à l’âge de quatorze ans, en apprentissage chez un artisan sertisseur où il travailla pendant quatre ans à raison de dix heures par jour. Les quelques heures de liberté qui lui restaient furent employées à plein pour satisfaire la passion du théâtre qui l’habitait déjà. Il devint un habitué du poulailler de la Comédie-Française parmi lesquels se constitua la « Compagnie de l’Oncle Émile » qui offrit l’occasion à Sylvain Itkine de jouer pour la première fois en public le rôle d’Harpagon dans l’Avare. L’appui et l’aide matérielle d’un cousin lui permit, à seize ans et demi, de suivre le soir les cours de théâtre de René Simon. Des rôles obtenus ici et là lui firent gagner sa vie après de dures années et quitter l’atelier du sertisseur.

Au début des années 1930, les grandes tournées théâtrales à travers l’Europe et une partie de l’Afrique lui font découvrir le monde. Mais sa véritable vocation devint bientôt la mise en scène. L’art et l’engagement politique furent toujours étroitement liés à ses yeux. Le péril fasciste l’incita à participer plus activement à l’action politique. Au lendemain du 6 février 1934, son nom figura au bas de l’« Appel à la lutte » préconisant la réalisation de l’unité d’action des organisations ouvrières et avançant le mot d’ordre : « Vive le grève générale », appel signé par les intellectuels : André Breton*, Jean Guéhenno*, André Malraux, Paul Éluard lorsque celui-ci subit, en avril de la même année, une mesure d’expulsion de France. Il vouait une grande admiration à « l’homme qui n’a pas cessé de penser la révolution à l’échelle mondiale et ne croit pas que le socialisme dans un seul pays puisse satisfaire les opprimés de tous les pays ».

Son esprit militant conduisit Sylvain Itkine à devenir l’animateur d’un groupe de théâtre ouvrier, le « Groupe Mars » où des artistes comme Francis Lemarque, Yves Deniaud et O’Brady firent leurs premières armes. De jeunes travailleurs venaient y répéter au sortir de l’usine et donnaient leur répertoire « d’Agit-Prop », notamment les chœurs parlés de Prévert, dans les fêtes populaires ; Itkine est l’auteur de la Chanson de la faim qui fut chantée également dans les Auberges de Jeunesse. Au cours des grandes grèves de 1936, Sylvain Itkine entraîna sa troupe dans les usines occupées. Les ouvriers réservèrent un accueil enthousiaste à ce spectacle révolutionnaire. Au cours des années qui précédèrent la guerre, Sylvain Itkine campa au cinéma d’étranges silhouettes dans La Grande illusion et Le crime de M. Lange. Mais il accomplit surtout le projet qui lui tenait le plus à cœur, la création d’Ubu enchaîné, de Jarry, auquel il vouait une grande ferveur. La pièce jouée en 1937 au Théâtre d’essai de l’Exposition par la troupe qu’il avait créée, Le diable écarlate, reçut la médaille d’or. Les décors étaient signés de Max Ernst. Itkine eut encore le temps de monter en 1938 une pièce d’Henry de Montherlant, Pasiphaé.

Mobilisé en septembre 1939, il partit sur le front de l’Est. Au lendemain de la défaite de 1940, il se rendit, en août, avec son beau-frère Élio Gabaï*, à Marseille à l’invitation de son ami Léo Sauvage. Ses dons d’initiative et d’organisation devaient faire merveille dans un tout autre genre d’activité. Afin de pourvoir aux besoins des réfugiés dépourvus de moyens d’existence, fut créée, sur la suggestion de Marcel Bleibtreu, le 11 novembre 1940, la coopérative de fabrication de bouchées de fruit « Croquefruit », dite « Le Fruit mordoré », sise 3 rue des 13 Escaliers à Marseille. Les fondateurs en furent Jean Rougeul, comédien et auteur, promu en tant que « non-juif » responsable légal, Sylvain Itkine qui avait apporté les fonds : 9 000 francs empruntés à un parent, directeur commercial, Guy d’Hauterive chargé de la direction technique, ainsi que Élio et Georgette Gabaï — sœur cadette d’Itkine — et René Bleibtreu (frère de Marcel), tous trois militants trotskistes, membres du Parti ouvrier internationaliste. En ces temps de pénurie les bouchées « Croquefruit » — produit non contingenté — se vendirent comme des petits pains et l’entreprise remporta un succès foudroyant qui lui permit d’employer jusqu’à 150 ou 200 personnes dont bon nombre d’illégaux ou de semi-clandestins à divers titres. L’emploi d’un maximum de personnes fut l’un des buts essentiels de cette affaire qui prévoyait, en outre, un horaire minimum de l’ordre de cinq heures en deux équipes et la rémunération était égale pour tous, à l’exception des trois directeurs. La comptabilité, qui ne devait pas faire apparaître les illégaux, était complexe. La police ne tarda pas à s’intéresser à cette coopérative : contrôles économiques, d’identité et perquisitions se succédèrent, notamment après l’arrestation des principaux animateurs trotskistes de la région intervenue en juin 1942. L’entrée de la Wehrmacht en zone sud, le 11 novembre, sonna le glas de l’entreprise. La présence d’un trop grand nombre de juifs la rendait suspecte et intolérable. Un syndic liquidateur fut désigné par les autorités de Vichy : ce fut la fin de l’aventure.

Ces multiples préoccupations n’avaient pas détourné Sylvain Itkine du théâtre. Il écrivit à Marseille deux pièces : Don Juan satisfait et Théâtre d’ombres et réalisa une dernière mise en scène de Chaînes d’Henri Michaux pour une représentation privée à Montredon. Au début de 1943 commença un nouveau chapitre de sa vie. Il s’engagea dans la Résistance et travailla pour la branche politique du service de renseignement régional des Mouvements Unis de la résistance, à Lyon, aux côtés de son ami Yves de Boton, sous le pseudonyme de Maxime. Il était présent, le 27 juillet 1944, lorsque son frère aîné Lucien (dit Villon) qui travaillait dans le même réseau, fut interpelé par des membres du Parti populaire français de Jacques Doriot faisant la chasse aux faciès juifs, place du Pont. Il tenta imprudemment de s’interposer et s’en voulut de ne pas avoir empêché l’arrestation de son frère qui fut déporté dans le dernier convoi à destination de Birkenau du 11 août et qui n’en revint pas. Il fut arrêté à son tour avec une bonne partie de son réseau le 1er août sur dénonciation d’un agent double infiltré par la Gestapo, Claire Hettiger, dite Dany, qui fut condamnée à mort après la Libération et, ensuite, graciée. Longuement torturé au siège de la Gestapo, place Bellecour, il fut dit-on fusillé avec de Boton et tout un groupe de résistants au moment de l’évacuation des troupes d’occupation, le 20 août 1944, dans le cimetière de Saint-Genis-Laval, proche de Lyon. dit souvent exécuté par les troupes allemandes le 20 août 1944 à Saint-Genis-Laval (Rhône) mais en fait plus vraisemblablement mort sous la torture ou des conséquences de la torture à Lyon.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article87679, notice ITKINE Sylvain par Rodolphe Prager, version mise en ligne le 23 avril 2010, dernière modification le 9 octobre 2018.

Par Rodolphe Prager

Sylvain Itkine
Sylvain Itkine
Cliché fourni par Irène Itkine, sa nièce
Sylvain Itkine et Robine Balhoul, le 14 juillet 1942 sur la Canebière
Collection Reine Guette Caulet
Sylvain Itkine, Jacques Herold, Aube Breton (fillette) et André Breton, Villa Air Bel, hiver 1941, pendant une corvée de bois.
Archives Aube Breton

SOURCES : Revue d’histoire du théâtre, n° 3, juillet-août 1964. — Témoignages de Marcel Bleibtreu du 22 juin 1977 et d’Élio et Georgette Gabaï du 14 décembre 1977. — Alban Vistel, La nuit sans ombre, Fayard, 1970. — La vie et la mort d’Yves Boton. Souvenirs, Syros, 1980. — Notes de la famille de Sylvain Itkine. — Merci à la galerie Alain Paire.

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