HERR Lucien, Charles

Par Justinien Raymond

Né le 17 janvier 1864 à Altkirch (Haut-Rhin), mort le 18 mai 1926 à Paris ; ancien Normalien ; bibliothécaire de l’École normale supérieure ; philosophe et socialiste, il exerça dans les milieux intellectuels et politiques une influence aussi profonde que discrète.

Lucien Herr naquit au collège d’Altkirch où son père Jean, ancien élève de l’École normale d’instituteurs de Colmar, assurait les « cours spéciaux » d’enseignement primaire. Les cours ainsi appelés préludaient au futur enseignement spécial de Victor Duruy et à l’enseignement primaire supérieur de la IIIe République. Fils d’un paysan alsacien de Berrwiller, Jean Herr avait épousé une demoiselle Gilardoni, fille du fondateur d’une tuilerie d’Altkirch qui prospéra et essaima en Champagne et jusqu’à Paris. Il venait de perdre coup sur coup sa femme et son père quand, pour rester Français, il quitta l’Alsace, à la date limite fixée pour l’option, le 31 décembre 1872, et alla enseigner les mathématiques et les sciences naturelles à Vitry-le-François.

Alsacien blessé dans sa fierté et dans son amour du pays natal, régent sévère, catholique rigide, Jean Herr exerça sur ses deux fils une autorité sans partage et sans faille. S’il rendit plus tard pleinement justice aux mobiles élevés de ce comportement austère et comprit ce qu’il cachait d’affection profonde, Lucien n’en souffrit pas moins dans son enfance. Aussi, lui qui n’avait pu se permettre de tutoyer son père, manifesta toute sa vie une vive répulsion pour l’exagération des formes extérieures du respect. L’horreur de la contrainte que lui laissa cette éducation lui inspira peut-être sa répulsion pour les fonctions d’autorité et sa prédilection pour le seul rayonnement intellectuel qui orientèrent sa vie.

Cette atmosphère froide n’étouffa pas sa personnalité. Tout en faisant de bonnes études secondaires qui le conduiront au baccalauréat en 1879, il se donna avec entrain et passion aux sports et à la musique qu’il ne cessa jamais de pratiquer et de cultiver. Interne au collège Sainte-Barbe pendant un an, puis externe au lycée Louis-le-Grand, il prépara l’École normale supérieure où il entra en juillet 1883, dans la section de philosophie, en compagnie de Joseph Bédier, Émile Mâle, Georges Weill et de son ami très cher, Ernest Zyromski. Il commençait, dans les lieux mêmes où il la terminera, la grande aventure intellectuelle que fut sa vie.

Jusqu’en 1885, il retourna souvent, avec son père et son frère, à Berrwiller, auprès d’une tante. Il s’y livrait avec ardeur aux travaux des champs, quand il ne gravissait pas les pentes de l’Hartmann où, à l’ombre de la forêt, il aimait à lire Platon. Il vécut, dans ces années de maturation, la crise religieuse, mal connue, qui, commencée dans la classe de philosophie, le détacha du catholicisme. Mais il garda, sur le plan humain et intellectuel où sa pensée maintenant se cantonnait, une ferveur qui le fit souvent regarder comme un « saint laïque ».

Il travaillait avec fièvre, avec une soif de savoir qui ne s’apaisa jamais. Il s’intéressait à l’actualité politique : affaires du Tonkin, luttes politiques autour de Ferry, boulangisme naissant. Mais on n’a pas de témoignages précis sur sa pensée d’alors. On connaît seulement la sympathie qu’il ressentait pour quelques hommes publics comme Clemenceau dont il deviendra l’ami, et le mouvement instinctif qui le portait vers les grandes tâches humaines auxquelles il rêvait de se donner et au premier rang desquelles il plaçait la paix entre les peuples. Il lui faisait le sacrifice de ses propres déchirements. « Il portait le deuil de l’Alsace-Lorraine, mais le voulait sans ostentation. Il redoutait le choc mortel de deux grands peuples » (Ch. Andler, Vie de Lucien Herr, p. 29), d’autant qu’il admirait certains aspects de la culture allemande. Il s’en tenait au statu quo, espérant pour l’avenir « une solution de droit » (ibid), comptant sur la chute du régime bismarckien et sur l’avènement de Frédéric III. Par-dessus tout, devenu socialiste, il plaçait son espoir dans le parti social-démocrate allemand.

Son agrégation passée en 1886 (il avait manqué la première place pour un demi-point, s’étant évanoui au cours de sa leçon sur Kant), Lucien Herr voyagea pendant plus d’un an. Il séjourna à Leipzig de l’automne 1886 à janvier 1887, passa quinze jours à Berlin où il tenta vainement d’accéder aux manuscrits de Hegel auprès du fils du grand philosophe. Il gagna la Russie, visita Saint-Pétersbourg, Moscou, Nijni-Novgorod, revint par Prague où il flâna longtemps. En 1887-1888, il se rendit à plusieurs reprises en Algérie auprès de son frère et sur la Côte-d’Azur chez un cousin.

Le 11 décembre 1887, Lucien Herr écrivit au directeur de l’École normale supérieure une lettre qui devait décider de sa vie : il posait sa candidature au poste devenu libre de bibliothécaire de l’École normale. Or, le directeur, Georges Perrot, avait un candidat très recommandable en la personne de Joseph Bédier, et il ne voulait voir qu’une occupation passagère dans la fonction où Lucien Herr envisageait de faire carrière. Les chances de ce dernier paraissaient minces. Il s’obstina, gagna l’appui du directeur de l’enseignement supérieur, Louis Liard, et finalement l’emporta. À la rentrée de novembre 1888, il prit possession du poste qu’il occupera jusqu’à sa mort.

On comprend qu’un homme dont toute la vie fut un témoignage de désintéressement matériel se soit contenté d’une tâche modestement rétribuée. Mais comment ne pas s’étonner qu’un intellectuel de l’envergure de Lucien Herr ait voulu, avec passion, un poste en apparence subalterne ? Comment expliquer qu’un grand esprit, familier de Platon et de Hegel, qui pouvait nourrir les plus grands et les plus légitimes espoirs universitaires, ait mis son ambition à être bibliothécaire à vie dans une école où, sans outrecuidance, il aurait pu espérer remplir les plus hautes fonctions ? Comment ne pas croire, avec Ch. Andler, qu’il avait un plan préconçu ?

Ce plan débordait le service de la bibliothèque, mais ne lui en fit pas négliger les tâches les plus obscures. Aidé d’un seul garçon de peine, il a, pendant trente-huit ans, reclassé et enrichi le vieux fonds de la rue d’Ulm jusqu’à en faire un grand instrument de culture. Il essaya d’arracher plus de crédits, chercha des mécènes généreux et puisa dans sa propre bibliothèque. Chaque jour lui apportait des paquets volumineux d’ouvrages en toutes langues. Il faisait un premier choix par un dépouillement sommaire qui le conduisait à l’examen plus attentif que méritait tel ouvrage. Il compulsait les périodiques, fouillait les thèses, élargissait sans cesse un savoir qui tendait à être encyclopédique. Il agissait ainsi dans le but d’être utile, mais la tâche lui semblait légère, porté qu’il était par une « curiosité vorace » (ibid., p. 79) et par le besoin impérieux d’être le premier à savoir et même le seul à connaître. « L’art qu’il a eu de lire vite et avec discernement, et de retenir avec précision, défie toute comparaison » (ibid.). La connaissance intime de son domaine, qu’il acquit par un labeur écrasant, lui permit d’être un guide sûr, un conseiller scientifique, un directeur de conscience. Pendant près de quarante ans, Saint-Cyran d’un Port-Royal laïque, il éveilla des vocations, suscita des travaux, orienta et guida des recherches dans les domaines les plus divers.

Cette influence tourna souvent au profit de la pensée philosophique et politique de Lucien Herr et si, à ce titre, d’aucuns ont pu la déplorer, personne n’en a mis en doute la profondeur et l’étendue, et rares sont ceux qui l’attribuent plus à une pression intempestive qu’au seul rayonnement de sa personnalité. « Nous l’adorions, écrit un normalien de la promotion de 1904, M. Gau, qui sera directeur de l’Instruction publique et des Beaux-Arts en Tunisie. Avec nous, il n’était qu’un camarade, le plus sûr, le plus attentif et souvent le plus amusant de tous ; mais nous savions qu’au dehors il était un grand homme et la considération de son jugement était pour nous le guide préféré de notre conscience. Un reproche de lui nous eût paru la plus grave des sanctions, et peu de récompenses nous flattaient autant que sa poignée de main dans un regard approbateur » (ibid., p. 192).

Il ne logeait pas à l’École, mais habitait tout près au n° 11 de la rue du Val-de-Grâce, puis, à partir de 1908, au 97 du boulevard Saint-Michel pour gagner, en 1922, son dernier domicile parisien, une maison sur cour au 39 du boulevard de Port-Royal. Mais jusqu’à l’âge de quarante-sept ans, il prit ses repas à la table des agrégés préparateurs. Au poste, en apparence technique, qu’il occupait, il était devenu l’âme d’un des sanctuaires de la pensée française, à tel point que pour en assumer la charge en vue d’une réorganisation, Ernest Lavisse s’assura d’abord de son concours.

L’École normale n’enferma pas cependant toute la vie intellectuelle de Lucien Herr. Il collabora à de nombreuses revues. Lorsque Ernest Lavisse assuma la direction de la Revue de Paris, en 1894, il y entra comme secrétaire de rédaction, l’ouvrit à Édouard Estaunié, à André Chevillon, à G. de Porto-Riche, à Romain Rolland, à Barrès et à Victor Bérard. Mais il ne put l’entraîner dans la bataille pour Dreyfus et lorsqu’elle refusa de faire connaître l’œuvre historique de Jean Jaurès sur la Révolution, il la quitta (1904). Il perfectionnait, sans répit, ses moyens d’investigation. Dès 1897, il était parvenu à une connaissance approfondie de la langue russe ; il en assimila la littérature, en fréquenta la presse, il avait déjà appris le breton, le gallois et alla loin dans l’étude de l’irlandais ancien.

Toute sa vie, il mûrit deux ouvrages qu’il n’écrivit pas : un Corpus des interprétations de Platon et un ouvrage sur Le Progrès intellectuel et l’affranchissement de l’Humanité dont il laissa le plan et des ébauches manuscrites où s’affirme une philosophie idéaliste et rationaliste. D’une étude de Hegel qui devait lui servir d’introduction vint au jour une solide ébauche en un article de la Grande Encyclopédie, consacré au philosophe allemand (1890). Lucien Herr a en outre imprimé sa marque à une œuvre à laquelle cependant son nom n’est pas attaché. Il a lu les manuscrits des neuf volumes de l’Histoire de la France contemporaine publiée sous la direction d’ Ernest Lavisse, en a unifié et parfois orienté la conception.

Avant 1914, Lucien Herr refusa successivement les postes de conservateur de la Bibliothèque de l’Université, de la Bibliothèque nationale et la direction de l’Institut de Coopération intellectuelle que lui offrit Painlevé. Mais, en 1916, sans abandonner sa bibliothèque de l’École normale, il assuma la direction du Musée pédagogique, alors installé rue Gay-Lussac. Il lui insuffla une vie nouvelle, y créa le service du cinéma à l’école, s’attacha aux échanges culturels, aux contacts pédagogiques avec l’étranger. Il donna à sa fonction la même efficacité qu’à l’EN et gagna à sa personne le même rayonnement. « L’intimité où mes fonctions m’ont fait vivre avec lui pendant dix ans a été l’un des grands bonheurs de ma pauvre vie », a écrit l’un de ses subordonnés (A. Houtin, cité par Ch. Andler, p. 252).

Mais cet intellectuel ne confinait pas sa vie à son cabinet, ne bornait pas son horizon aux rayons de sa bibliothèque. Ce philosophe était un homme d’action. Il se donna au mouvement socialiste en 1889, au plus tard, et le servit jusqu’à sa mort. Il avait lu alors les utopistes français, Lassalle, et les deux tomes du Capital de Marx. Son adhésion ne devait rien aux impératifs sociaux. Mais le mouvement de pensée qui l’entraîna ne le situe pas pour autant dans « la tradition d’un socialisme des intellectuels, qui ne croit qu’à la vertu des minorités inventant ou découvrant des vérités nouvelles » (G. Lefranc, L’Information historique, septembre-octobre 1960). Parce que Lucien Herr fut le modèle du Herder de Léon Blum des Nouvelles conversations de Gœthe avec Eckermann, Georges Lefranc le place dans une lignée de socialistes aux antipodes du marxisme. Cette vue est fondée sur une interprétation forcée. Que le marxisme n’ait pas été la formation première de Lucien Herr, c’est une évidence. Qu’il ait été marxiste de stricte obédience, on ne saurait le prétendre. Que sa science économique ait été limitée, c’est probable et, pour le temps, ce n’est pas une originalité. Mais ce qui en est une, c’est qu’au moment où il adhéra au POSR, il connaissait ce qui était paru du Capital. Charles Andler l’atteste et, lui qui n’était pas marxiste, admet que Lucien Herr incorporait les idées maîtresses du marxisme à son idéalisme rationaliste. La vie de Lucien Herr dément qu’il se soit reconnu dans le personnage qu’il inspira à Léon Blum. Cette vie fut bien un acte de foi dans l’action de l’individu, mais le marxisme ne lui dénie pas toute efficacité, s’il n’y voit pas le ressort profond de l’Histoire. Pour le marxisme, l’idée, aspect de la superstructure sociale, s’emparant des masses, devient une force historique qui peut réagir sur l’infrastructure. N’était-ce pas la pensée même de Lucien Herr quand il affirmait, aux dires de Charles Andler, que l’idée socialiste de quelques solitaires au début du XIXe siècle n’a rien changé au cours des choses, mais qu’il en va tout autrement quand cette idée germe dans les cerveaux ouvriers ? La vérité est que Lucien Herr a choisi une action conforme à ses goûts et à son tempérament. Rien, dans ses écrits, ne permet de dire qu’il ait vu dans l’intellectuel isolé dans sa tour d’ivoire le deus ex machina de l’histoire. Toute sa vie militante permet d’affirmer qu’il croyait à l’action ouvrière et Georges Lefranc lui-même portait un jugement assez différent quand il écrivait que le socialisme de Lucien Herr n’était pas d’un « intellectuel », mais d’un « combattant » (L’Étudiant socialiste, février 1932).

Ce n’est donc pas de la seule action des intellectuels que Lucien Herr attendait l’affranchissement, mais de l’action de forces populaires. Il l’a prouvé d’une autre manière et péremptoire. Entre les nombreux groupes qui se réclamaient du socialisme, Lucien Herr fit, au moment de son adhésion, un choix raisonné et significatif. Il n’adhéra pas au Parti ouvrier, non parce que le marxisme dont se réclamait ce dernier le gênait, mais parce qu’il pensait que Jules Guesde, dont il appréciait le caractère, ne comprenait pas Marx. Il estima que lui, intellectuel venant au socialisme, devait aller au parti qui se voulait essentiellement prolétarien, au parti dont le leader était d’extraction ouvrière : il se fit donc inscrire au Parti ouvrier socialiste révolutionnaire de Jean Allemane. Avec lui, il entrera, en 1905, dans le Parti socialiste unifié et y restera jusqu’à sa mort.

Son action militante n’est pas sans analogie avec son rôle de maître à penser à l’École normale. Assidu aux réunions de son groupe du Ve arr., collaborateur des journaux de son parti, il ne sortit jamais du rang, jamais il ne brigua le moindre mandat électoral. Et cependant, son rôle au service de l’idée socialiste a été considérable. Il a été l’inspirateur des nombreux Normaliens qui, au tournant du siècle, ont apporté au socialisme le prestige de leur culture. Témoins ou historiens de son action, adversaires ou partisans s’accordent à reconnaître l’influence de l’homme et de sa pensée, s’ils en apprécient différemment les résultats et en jugent diversement les méthodes. Selon Charles Andler, il fallait être entré très loin dans son intimité pour qu’il s’ouvrît à vous de ses opinions politiques et sociales. Il ne le faisait pas sans être assuré au préalable des vôtres. Son prosélytisme supposait l’accord préexistant. Alors, il se sentait fort. Il insistait... » (ibid., p. 95). Mais alors seulement, comme en témoigne Jean Guéhenno. Ce dernier ne se laissa pas enrôler. « Herr n’insista pas et ne m’en voulut pas de mes réticences, écrit-il. Nous n’en parlâmes plus (...). Cet homme rude, ajoute-t-il (...) me traitait avec une bonté cordiale... » (J. Guéhenno, op. cit., p. 211).

Preuve éclatante de sa puissance de rayonnement, de sa force de persuation, Lucien Herr a contribué à convertir Jean Jaurès au socialisme. Il a hâté et précisé chez lui la conscience de l’accord entre sa conception de la République et l’idéal socialiste. L’intimité de pensée ne devait pas cesser entre les deux hommes, et Lucien Herr fut souvent l’inspirateur, le conseiller écouté de son grand aîné. Il lui donna le titre de son journal : L’Humanité. Il lui suggéra peut-être l’idée, cueillie chez les Allemanistes, de l’armement général du peuple défendue dans l’Armée nouvelle. Il joua le rôle d’éclaireur et d’entraîneur dans l’Affaire Dreyfus qui fut « le moment culminant de (sa) vie, son moment héroïque ». (ibid., p. 116). Il réunit les signatures de la première pétition demandant toute la lumière. Il entraîna de nombreux Normaliens, dont un des plus fervents, Charles Péguy, s’éloignera plus tard de lui, l’attaquera, non sans injustice, mais reconnaîtra toujours en lui « un des maîtres de notre jeunesse, certainement le plus pur... » (Ch. Péguy, op. cit., p. 76). Alors que les futurs grands rôles de l’Affaire, Jean Jaurès, Clemenceau, Anatole France, de Pressensé, croyaient Dreyfus coupable ou, doutant, se tenaient sur la réserve, Lucien Herr, convaincu, agissait. Et cette fois, son action se déroula au grand jour. Il ne combattit pas seulement pour l’idée, un des premiers, mais il se battit parfois au premier rang. Il fut un des meneurs de la manifestation révisionniste de Longchamp le 11 juin 1899 ; il trouva chez ses amis allemanistes un local pour le comité d’organisation, rue Pastourelle, et sans doute des troupes de choc. À l’issue de la bataille pour Dreyfus, il poussa Jean Jaurès sur la voie de l’unité socialiste. Il lui conseilla de défendre la participation d’Alexandre Millerand au cabinet Waldeck-Rousseau, bien qu’ils fussent placés devant le fait accompli de la présence du général Gallifet, pour ne pas rompre le bloc des gauches scellé dans le combat. C’est lui encore qui rassembla et fournit pour près de la moitié les fonds nécessaires à la fondation de la Société nouvelle de Librairie et d’Édition qui sauva Péguy et sa première librairie de la faillite, et devint, 17, rue Cujas, le cénacle des intellectuels socialistes jusque dans les premières années du siècle.

De 1897 à 1905, des premières escarmouches de l’Affaire à la conclusion de l’unité, Lucien Herr a mené un combat épuisant. Il vécut ensuite quelques années de recueillement, se promenant souvent en Île-de-France en compagnie de ses amis Victor Bérard, Léon Blum, passant ses dimanches chez son frère à Robinson ou chez son intime, Charles Andler, à Sceaux, parcourant pendant ses vacances les montagnes de Suisse, de Saxe, de Thuringe, du Tyrol. Cet intellectuel était un homme de plein air. Sa « haute taille (...), son masque sculptural, le vaste front étonnamment bosselé, sa voix chaude, volontiers tonitruante, émouvante parfois... » (J. Isaac, op. cit., p. 122), donnaient l’aspect d’une force de la nature à cet homme qu’un mal implacable devait terrasser jeune encore. Sa vie, consacrée aux combats de la cité et à l’amitié, semblait, à quarante-huit ans, vouée au célibat quand la rencontre d’une jeune fille, venue de Vevey à Paris pour des études d’art, en changea le cours par la séduction physique, intellectuelle et morale qu’elle exerça sur lui, son aîné de vingt ans. De ce foyer, bâti tardivement, en 1912, mais qui fut fécond et heureux, Lucien Herr ne devait pas jouir longtemps en toute quiétude. La guerre à laquelle il se refusait de croire allait l’atteindre cruellement car, dans le drame qui éclatait, il vit d’emblée la promesse de « cinq ans de guerre et (de) quarante ans de misère » (Ch. Andler, op. cit., p. 221).

Lucien Herr, qui connaissait l’Allemagne, aimait sa culture, faisait confiance à la social-démocratie pour conjurer le péril, eut le sentiment d’être dupe. Il l’écrivit à Maxime Gorki le 18 mars 1917. Il soutint avec le parti socialiste l’effort de défense nationale et, lui qui ne l’avait jamais attendu par cette voie douloureuse, prépara avec la Ligue républicaine d’Alsace et de Lorraine le retour de sa petite patrie. Mais il ne versa pas dans le chauvinisme, contribua à renouer les relations intellectuelles avec l’Allemagne et, dès juillet 1920, reçut mission de négocier à Berlin le réapprovisionnement des bibliothèques de France. Il restait fidèle à son idéal de rapports pacifiques entre les peuples. Lors de l’occupation de la Ruhr, il combattit la politique de cœrcition, « en démocrate optimiste, incurable », qui sait que la culture politique s’acquiert toujours lentement et, en Allemagne, « avec une lenteur double ou décuple de ce qui est la normale ailleurs » (lettre à M. Beaumont, 20 juin 1923, citée par Ch. Andler, op. cit., p. 282).

Dans les dernières années de sa vie, Lucien Herr trouvait un havre de paix dans une maison rustique de Grosrouvre, près de Montfort-l’Amaury, en bordure de la forêt de Rambouillet. Il s’y sentit revivre après une grave opération subie en 1924. Mais le répit fut court. Deux ans plus tard, une seconde opération l’emporta alors qu’il se croyait sauvé. Ses funérailles, intimes, furent à l’image de sa vie, sans ostentation.

On s’est demandé si la destinée de Lucien Herr ne fut pas « inachevée », en songeant à l’œuvre qu’il aurait pu édifier en se donnant tout entier à la pure spéculation intellectuelle et en concentrant son activité sur un champ limité. Question vaine. Son influence spirituelle aurait-elle gagné à s’attacher à une seule œuvre plutôt qu’aux larges horizons intellectuels qu’il explorait et découvrait pour ses disciples ? Son action politique serait-elle allée plus loin si elle s’était déroulée sur la scène politique ? On peut en douter. Mais surtout, Lucien Herr a voulu sa vie. « Son action anonyme fut une forme de sa pureté morale, de son refus de parvenir (...). Maître des idées et des livres, on le sentait aussi maître des hommes, dès qu’il le souhaitait, et de plain-pied avec les plus grands, qu’il dominait encore de son absolu désintéressement (...), du refus qu’il opposait de tout son être aux titres, aux honneurs, aux avantages extérieurs qui eussent empiété sur son ombrageuse liberté » (Ch. Andler, op. cit., p. 315).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article87628, notice HERR Lucien, Charles par Justinien Raymond, version mise en ligne le 21 avril 2010, dernière modification le 8 octobre 2018.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Lucien Herr a collaboré, en 1890, au Parti ouvrier de Jean Allemane, sous le pseudonyme de Pierre Breton ; en 1898, à La Volonté ; en 1904-1905, à L’Humanité.
Choix d’écrits : Lucien Herr, Paris, 1932 ; (Avertissement de Mario Roques) t. I : Politique : cite neuf articles du Parti ouvrier (pp. 3 à 36) ; dix-huit articles de La Volonté (pp. 53 à 107), vingt-deux articles de l’Humanité (pp. 111 à 196) — t. II : Philosophie-Histoire-Philologie : donne une idée de l’horizon qu’embrassait la pensée de L. Herr en citant une partie de son œuvre critique, philologique, historique et philosophique.
Inédits : L. Herr a détruit beaucoup de ses ébauches manuscrites. De celles qui demeurent en la possession de Mme Lucien Herr, l’essentiel est cité dans Choix d’Écrits. Mme Lucien Herr détient aussi une partie de la correspondance de son mari, notamment les lettres écrites par Lucien Herr à Charles Andler et qui ont été remises par la famille de ce dernier. Une partie de l’enseignement de ces lettres nous a été communiquée par Mme Lucien Herr. Mario Roques en cite dans Choix d’écrits (t. I).

SOURCES : Charles Andler, Vie de Lucien Herr, Paris, 1932, in-8°, 336 p. — Charles Péguy, L’Argent, in Cahiers de la Quinzaine, 9e cahier, 14e série. — Léon Blum, Souvenirs sur l’Affaire, Paris, 1935, 181 p. (passim). — Jules Isaac, Expériences de ma vie, t. 1. Péguy, Paris, 1959 (passim). — Jean Guéhenno, Changer la vie. — Mon enfance et ma jeunesse, Paris, 1961, 247 p. — Marguerite Reynier, « Lucien Herr » in La Nouvelle Revue socialiste, 1re année, n° 8 du 15 juillet au 15 août 1926, pp. 576 à 580. — Maurice Poujade, Les Allemanistes à Paris, DES, exemplaire manuscrit déposé à la Faculté des Lettres. — Paul Dupuy « Notice sur Lucien Herr » in Annuaire des anciens élèves de l’École normale, 1927 (cité par Charles Andler, p. 221). — Georges Lefranc, « Lucien Herr » in L’Étudiant socialiste, février 1932, pp. 2 et 3. — Georges Lefranc, « Contribution à l’histoire du socialisme en France dans les dernières années du XIXe siècle. Léon Blum, Lucien Herr et Lavrov » in L’Information historique, n° 4, 22e année, septembre-octobre 1960 (pp. 143 à 149). —Correspondance entre Charles Andler et Lucien Herr 1891-1926, édition établie, présentée et annotée par Antoinette Blum, préface de Christophe Charle, Presses de l’Ecole normale supérieure, 1993.
Mme Lucien Herr a bien voulu, à plusieurs reprises, nous entretenir de la vie de son mari, de son action, de sa pensée.

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