VACHERET Bernard, Marie, Émile

Par Madeleine Singer

Né le 7 mars 1911 à Auxonne (Côte d’Or) ; mort le 23 décembre 1991 à Trévoux (Ain) ; inspecteur général de l’enseignement technique ; membre du bureau national du Syndicat général de l’Éducation nationale (SGEN) de 1951 à 1958.

Aîné des trois enfants d’Edmond Vacheret, employé de banque, et d’Ernestine Vacheret, buraliste, Bernard Vacheret, reçu très jeune au baccalauréat, prépara en « Khagne » à Lyon le concours de l’École normale supérieure (Ulm) où il entra en 1930, en étant déjà licencié de philosophie. Mais comme en 1933, il y avait à l’agrégation de philosophe plus de candidats de l’École que de postes offerts, son échec l’amena à se tourner vers les lettres en 1934, à son retour du service militaire où il avait acquis la qualité d’EOR

Ayant déjà manifesté au cours de ses études secondaires sa virtuosité en thème grec, il fut reçu en 1936 à l’agrégation de lettres et se maria cette année-là. Il enseigna deux ans en Première au lycée de Dijon, puis fut nommé en classes préparatoires au lycée du Parc à Lyon et y exerça jusqu’à sa nomination comme inspecteur général de l’instruction publique en 1958. A Lyon, il enseignait en même temps à l’Institut d’études politiques, à l’École de chimie et à l’Institut du droit du travail dont il fut un des créateurs à la Faculté de droit de cette ville. Il avait en effet acquis une licence de droit pendant son service militaire. Mobilisé en 1939, décoré au combat de la Croix de guerre, il fut fait prisonnier et séjourna en Prusse orientale, à l’Oflag II D, jusqu’à sa libération en 1943 comme père de famille. Il prit sa retraite en 1978.

À la mort de Vignaux*, il m’écrira que celui-ci l’avait quitté « après une amitié et même une intimité de soixante ans ; nous nous étions rencontrés pour la première fois en juillet 1927 à l’occasion du concours de l’École ». Puis il travailla avec Vignaux d’abord à la JEC, dès sa création en 1929. « Celle-ci s’était formée, m’écrivait-il, en liaison étroite avec la JOC, par l’ACJF, mais plus encore par les liens personnels entre militants de part et d’autre. La CFTC étant non organiquement, mais assez naturellement une issue pour la JOC, il était logique de conserver les mêmes liens avec la CFTC ». Aussi quand Vignaux fut appelé en 1934 à réorganiser la formation de ladite Confédération, B. Vacheret fit partie aussitôt de l’équipe qui prit en charge ce travail. Puis on le retrouva au groupe Reconstruction que Vignaux mit en place en 1945, à son retour des États-Unis, pour associer dans une recherche commune intellectuels et militants ouvriers.

B. Vacheret avait évidemment adhéré au SGEN dès sa fondation en 1937 et s’était retrouvé dans un camp de prisonniers avec d’autres adhérents du Syndicat, notamment Raymond Létoquart*, agrégé de grammaire. Ce dernier déclara qu’ils eurent là tout le temps d’élaborer leurs conceptions pédagogiques. Aussi lorsqu’au congrès de 1950, le rapport moral de Vignaux conclut à la nécessité de la réforme de l’enseignement, le travail collectif du SGEN sur ce sujet fut pris en charge par trois hommes : B. Vacheret, Pierre Cournil, Raymond Létoquart.

C’est B. Vacheret qui, le 20 octobre 1950, entama la réflexion par un long article. S’inspirant des économistes (Fourastié, Friedmann, Sauvy), il montrait que l’économie moderne imposait une réforme de l’enseignement car elle exigeait « des cadres nombreux pourvus d’une formation adaptée à des besoins nouveaux ». En même temps cette économie dans laquelle le progrès technique a augmenté la productivité, permettait de consacrer des moyens accrus à l’enseignement et de prolonger la durée de la scolarité pour une masse d’enfants en nombre croissant. Mais « dans un pays où l’on a le mépris plus ou moins avoué du travail manuel », cela peut conduire à « l’encombrement des carrières tertiaires » (commerce, bureaux, etc.) et à l’abaissement du niveau des études. Il fallait donc « élever le niveau culturel de toutes les branches professionnelles » : ainsi on conciliera le désir de l’individu de développer au maximum ses capacités, avec les besoins de la collectivité où toutes les tâches professionnelles doivent être remplies. Cela implique qu’on définisse une culture commune dans ses fins sans être uniforme dans ses modalités et qu’on sache organiser aussi bien la sélection que l’orientation car « plus le nombre des élèves croît, plus est insupportable le nombre de ceux que leurs échecs laissent démunis ».

Si nous avons exposé longuement le contenu de cet article, c’est qu’il constitue le cadre dans lequel se déploiera le travail du SGEN pendant des années. B. Vacheret en compléta les données deux ans plus tard en évoquant le 26 janvier 1953 l’objectif essentiel qui s’imposait à un syndicat d’enseignants. Ceux-ci doivent transmettre des méthodes et des connaissances « dont la valeur a été éprouvée par une longue expérience » et en même temps préparer les enfants à la vie. Or « dans une période de mouvement comme celle que nous vivons, les deux tâches ne coïncident plus ». Alors que les enseignants voient les dangers d’une civilisation de plus en plus technique, c’est à celle-ci que nous devons préparer la jeunesse. Mais ce n’est pas le cas tant que notre culture universitaire se borne à sélectionner le personnel des carrières libérales, techniques ou administratives. Nous devons donner « à tous les enfants la possibilité d’accéder à une culture équilibrée et à tous les milieux sociaux de dégager les élites propres dont ils ont besoin ».

Si B. Vacheret incitait ainsi les universitaires à adapter la culture à une civilisation du travail, c’est que lui-même travaillait à cet objectif dans sa ville de Lyon. Dès 1945-46, il apportait son concours aux sessions régionales de la CFTC où il indiquait par exemple « dans quelle mesure le syndicalisme est lié aux structures économiques ». En 1951-52, il préparait avec des militants ouvriers, Marcel Gonin, et Marcel Bonnet, permanent CFTC de l’Isère, des réunions d’études de la « minorité » qui se tinrent sous l’égide de Reconstruction tant à Grenoble qu’à Saint-Etienne.

Dans la perspective tracée par B. Vacheret, une journée nationale d’études pédagogiques eut lieu le 29 mars 1953 sous la direction de Raymond Létoquart et d’Henri Marrou*. Mais c’est encore B. Vacheret qui amorça la réflexion du SGEN sur le projet ministériel de réforme du Second degré qui fut déposé peu après devant le Conseil supérieur de l’Éducation nationale. Son caractère partiel risque, comme le dira le comité national du 21 juin 1953, de « consacrer une préorientation fondée sur une discrimination sociale et économique des familles ». B. Vacheret avait souligné qu’il n’y a de véritable orientation que s’il y a « au début des études une période encore indifférenciée », c’est-à-dire que si chaque ordre d’enseignement cesse de pourvoir à son propre recrutement. Il signa donc avec R. Létoquart un rapport présenté au congrès de 1954 : ils y insistaient notamment sur la nécessité de développer l’enseignement technique afin « d’adapter l’enseignement aux besoins économiques et sociaux » en évitant « la pléthore des bacheliers ».

Aussi, lorsque parut le 15 décembre 1954 un numéro des « Cahiers pédagogiques pour l’enseignement du second degré », numéro consacré à l’enseignement du latin et du grec, on y trouva une lettre de B. Vacheret : celui-ci affirmait la nécessité d’un humanisme élargi. Il souhaitait que les professeurs de langues anciennes ne restent pas des spécialistes, mais vivifient leur enseignement en procédant à « une confrontation des situations, des valeurs et des idées qui caractérisent la civilisation antique avec notre monde actuel ».

Le congrès de 1956 ayant pris position en faveur d’un cycle d’orientation de deux ans, le SGEN se consacra dès lors à l’examen du projet « d’enseignement moyen » issu de la « commission pour la démocratisation des enseignements du Second degré, technique et supérieur », créée le 20 mars 1956 par le ministre Billères. Mais la Quatrième république s’achèvera sans que le projet fut voté.

B. Vacheret avait donné au SGEN un dernier article « Culture littéraire pour les scientifiques », article qui, en mars 1958, accompagnait sa nomination d’inspecteur général de l’Enseignement technique. Au lieu de juxtaposer culture littéraire et culture scientifique, il fallait élaborer une culture qui corresponde aux besoins des ingénieurs, techniciens, spécialistes que sont en majorité les hommes d’aujourd’hui. Ceux-ci doivent acquérir des moyens d’analyse et d’expression orale et écrite, posséder les connaissances littéraires, historiques, qui constituent l’essentiel de notre tradition nationale, enfin s’initier aux conditions et problèmes de la vie moderne. C’était à faire surgir cette culture spécifique que B. Vacheret allait désormais consacrer des capacités que le syndicat n’utiliserait plus. Elu au comité national depuis 1949, puis au bureau national depuis 1951, il cessa donc en 1958 de siéger dans ces deux organismes.

Il nous faut maintenant revenir en arrière pour évoquer un autre aspect de sa collaboration au SGEN Ce littéraire qui était en même temps un juriste et un philosophe, était aussi un théologien. Certes il n’avait pas en ce domaine de diplômes officiels, mais sa femme déclare que sa bibliothèque témoigne de sa profonde culture théologique. On comprend donc qu’à la rentrée de 1951, après le vote des lois Marie et Barangé, Vignaux ait sollicité un éditorial de B. Vacheret pour accompagner un compte rendu de l’action que le SGEN avait menée, pendant les vacances, contre ces mesures d’aide à l’enseignement privé. B. Vacheret montra que le principe de la liberté d’enseignement, corollaire naturel de la liberté d’opinion, n’était pas en jeu. Mais, ajoutait-il, un statut scolaire fondé sur la neutralité de l’État en matière de religion, ne peut remédier au besoin de ressources ressenti par l’enseignement privé que par deux sortes de solution : « aider par des bourses ou allocations, strictement égalitaires, les familles pauvres en les laissant libres du choix de l’enseignement, sous la seule réserve de la capacité contrôlée de ce dernier à remplir son rôle ; rechercher une formule d’intégration permettant d’associer à l’enseignement officiel les établissements privés qui seraient capables de participer au service public et qui en accepteraient librement les inévitables servitudes ». Le SGEN ne pouvait donc que condamner des mesures ne correspondant pas à ces principes.

B. Vacheret avait d’ailleurs déjà exprimé ce point de vue dans une lettre adressée à Jean Brocard, le 24 juin précédent. Celui-ci l’avait sans doute consulté à la demande de Vignaux qui conserva la lettre de Vacheret dans les archives qu’il nous a offertes. Au comité national d’octobre 1951, B. Vacheret ajoutera : « Notre devoir est de défendre au jour le jour le service public au sein duquel nous avons demandé librement à enseigner. C’est pour nous une question de fidélité et de dignité personnelle ».

Cinq ans plus tard, au moment où certains tentaient, par un ultime assaut, d’infléchir la position du SGEN sur la laïcité, ce sera encore B. Vacheret qui, dans un article de février 1956 accompagnant le rapport du Secrétaire général, exposera « les principes fondamentaux » qui doivent inspirer l’action du Syndicat. L’enseignement est d’après la Constitution de 1946 « un devoir de l’État » ; ceci exclut aussi bien un monopole qu’« un pluralisme scolaire qui réduirait le rôle de l’État à la distribution arithmétique de crédits ». Les enseignants doivent défendre les conditions d’une culture authentique, en faisant l’effort de l’adapter aux besoins actuels ; ils doivent dispenser un enseignement valable pour tous les milieux sociaux et assumer les charges de la laïcité qui est la charte du service public. Organisation interne à ce service, le syndicat doit veiller à sa défense et à son bon fonctionnement. Cela lui laisse toutefois le droit de juger la politique de l’État au regard des intérêts de la jeunesse dont les enseignants ont la charge, ainsi que le droit de défendre les libertés individuelles de ses membres et leurs intérêts de carrière. Agents de l’État et non des usagers du service, nous n’agissons pas, dit Vacheret, comme mandataires des familles, mais nous avons à collaborer avec elles, notamment pour l’orientation des enfants. Par contre, ceux qui participent à des activités extra- scolaires le font à titre privé et sont directement responsables à l’égard des familles.

Par 80 % des mandats, le congrès de 1956 déclara que les prises de position du SGEN en politique scolaire constituent « une référence fondamentale non seulement pour les organismes nationaux du Syndicat, mais pour tous ceux qui, à un titre quelconque, ont accepté la charge de le représenter devant leurs collègues, les pouvoirs publics ou l’opinion ». « Aux collègues à la conscience tourmentée qui viennent nous demander d’apaiser leur trouble », B. Vacheret avait répondu au cours du débat : « Nous n’avons pas qualité pour résoudre des problèmes de conscience qu’on devrait avoir résolus avant d’entrer dans l’enseignement public ». Comment en effet accepter de servir une institution si l’on n’en admet pas les principes ?

Père de six enfants, B. Vacheret avait la Croix de guerre 1939-1945 ; il était officier de la Légion d’honneur, officier de l’ordre national du Mérite, commandeur des Palmes académiques. Toutes ces distinctions allaient à un homme dont un de ses collègues trace le portrait suivant : « Ce qui frappait d’abord, c’était l’intelligence. Une intelligence d’une étonnante vivacité capable de saisir et d’analyser la situation la plus complexe et d’en proposer la meilleure issue possible ». (…) Observateur perspicace de son époque, il était homme de découverte et de mouvement. Professeur, syndicaliste, inspecteur général, aucun problème de sa génération ne lui est resté étranger : mutation du syndicalisme, nouvelle approche d’une laïcité, condition nécessaire du service public, situation juridique de l’enseignement privé, éclatement des structures de l’Éducation nationale, transformation de l’enseignement technique devenu discipline de pointe. Il a tout marqué de son empreinte. (…) Un être de cette qualité aurait pu s’enfermer dans une solitude orgueilleuse. En réalité Bernard était tendresse et amitié ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article87620, notice VACHERET Bernard, Marie, Émile par Madeleine Singer, version mise en ligne le 21 avril 2010, dernière modification le 21 avril 2010.

Par Madeleine Singer

SOURCES : École et Éducation,1950-1955. — Syndicalisme universitaire, 1955- 1960. — Lettre de B. Vacheret à Jean Brocard, 24 juin 1951 ; lettres de B. Vacheret à M. Singer, 30 novembre 1979, 1 mars 1988 ; lettres de Madame Vacheret à M. Singer, 16 février 1995, 3 janvier 1996 (archives privées). — Notice de l’ENS sur B. Vacheret, avril 1994. — « Marcel Gonin et le groupe Reconstruction au sein de la CFTC » par M. Singer, dans Les amis du Père Lebret, cahier n°11-12, septembre 1995.

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