MARROU Henri, Irénée

Par Madeleine Singer

Né le 12 novembre 1904 à Marseille (Bouches-du-Rhône), mort le 11 avril 1977 à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine) ; professeur en Sorbonne ; membre du comité national du Syndicat général de l’Éducation nationale (SGEN) de 1947 à 1966.

Henri Marrou était l’unique enfant de Louis Marrou qui fut typographe, puis représentant en matériel d’imprimerie ; celui-ci avait milité syndicalement à la vieille Fédération du Livre et laissé dans la mémoire familiale l’image d’une charge de « dragons à brandebourgs » sur une manifestation d’ouvriers marseillais. La mère d’H. Marrou, née Alphonsine Brudier, animait avec deux ouvrières une petite entreprise de lingerie ; c’est d’elle qu’il tenait son éducation religieuse. Après des études secondaires à Marseille, il fut reçu premier à l’École normale supérieure en 1925. Durant ses quatre années d’École que termina l’agrégation d’histoire et de géographie, il s’orienta vers les études anciennes : épigraphie, archéologie, histoire, et acquit la maîtrise de la langue grecque.

Pendant son service militaire, il devint officier d’administration et épousa en 1930 une brillante étudiante en géographie qui lui donna deux filles et un fils. Membre de l’École française de Rome en 1930- 1932, il fut ensuite jusqu’en 1937 professeur à l’Institut français de Naples et obtint cette année-là le doctorat d’État. Sa thèse principale évoquait Saint Augustin et la fin de la culture antique, tandis que la thèse complémentaire était d’archéologie : une étude des Scènes de la vie intellectuelle figurant sur les monuments funéraires romains. Il enseigna alors un an à l’Université du Caire, puis à celle de Nancy et fut mobilisé en 1939 à Marseille dans le service de santé. Démobilisé, il enseigna aux Facultés des lettres de Montpellier et de Lyon. En 1945 la Sorbonne lui donna la chaire d’Histoire du christianisme. C’est là qu’il prit sa retraite en 1975.

Ne pouvant nous étendre sur son oeuvre, citons simplement son Histoire de l’éducation dans l’Antiquité (1948), son traité De la connaissance historique (1954), sa Théologie de l’histoire (1968). La participation de H. Marrou à la recherche lui valut d’être élu en 1963 au comité national du CNRS (commission des langues et civilisations antiques) ; il y siégea jusqu’en 1971. Il devint en outre en 1967 membre de l’Académie des Inscriptions et Belles lettres. Il avait fondé en 1966 un Centre de recherche, Le nain de Tillemont, « christianisme ancien et Antiquité tardive » ; jusqu’à sa retraite, il dirigea ce centre devenu en 1971 laboratoire associé au CNRS Il participa à une série de congrès patristiques internationaux et fut le premier président de l’Association internationale d’Etudes patristiques. Six semaines par an, il donna un enseignement régulier à l’Institut d’études médiévales de l’Université de Montréal ; c’est pourquoi il succéda en 1950 à Etienne Gilson comme président de l’Institut franco-canadien.

Dès l’école, il s’était lié avec Paul Vignaux qui y était depuis deux ans, car tous deux voulaient rester fidèles à la modestie de leurs origines, d’autant plus que leur catholicisme les liait à une Eglise de France séculairement étrangère au mouvement ouvrier. Participant aux travaux du groupe « tala » de l’École, ils y connurent des personnalités telles que le Père Portal, pionnier de l’oecuménisme, Louis Massignon, le P. Teilhard de Chardin, le P. Laberthonnière, etc. L’été tous deux se retrouvaient à Barèges, dans les Pyrénées, au camp du Père Dieuzayde, où alternaient escalades en montagne, liturgie de plein air et discussions intellectuelles. Ce « jésuite rouge », comme l’appelaient les bourgeois de Bordeaux, était un démocrate, luttant contre une Eglise conservatrice. Il invitait les jeunes au dialogue avec les incroyants et les préparait à une « résistance » dans laquelle lui-même s’engagea dès l’été 1940. Il y avait là un des courants qui donnèrent naissance à la JEC en 1929.

Ce fut pour une bonne part en pensant à ses compagnons fondateurs de la JEC que H. Marrou écrivit en 1931-1932 ses Fondements d’une culture chrétienne, signés du pseudonyme d’Henri Davenson. La culture chrétienne y était envisagée par des croyants intellectuellement formés dans un enseignement laïque, conscients d’être hors du ghetto qu’était devenue la chrétienté traditionnelle. Aussi H. Marrou collabora-t-il avec sa femme qui signait « Jeanne Davenson », à Chantiers, le mensuel de la JEC qui démarra en 1932, au moment où E. Mounier fondait la revue Esprit. Il perçut aussitôt le rôle « historique » que pouvait jouer cette revue avec laquelle il inaugura deux ans plus tard une collaboration régulière ; il participa aux congrès « Esprit » et se lia avec E. Mounier d’une amitié qui se fortifia pendant la guerre à Lyon.

Un des principaux engagements de H. Marrou fut d’ordre syndical : enseignant en Italie fasciste, il rejoignit dès 1937 le SGEN qui venait d’être fondé par une équipe déjà à l’oeuvre, au sein de l’École normale ouvrière de la CFTC, pour dissocier le syndicalisme d’inspiration chrétienne du corporatisme traditionnel. Ce Syndicat, affilié à une confédération « chrétienne », déclarait que son action s’inspirerait de l’exigence de laïcité, inhérente à une école rassemblant tous les français. H. Marrou s’insérait si bien dans cette perspective qu’il proposa dans le premier numéro d’Esprit en 1944 un « protoschéma » de nationalisation de l’enseignement ; il refusait de rechercher avec certains résistants catholiques et l’épiscopat même, une fausse « paix scolaire » dans l’abandon de la législation républicaine par le maintien des subventions de Vichy à l’enseignement confessionnel. Aussi fut-il l’un des quatre membres de la commission de politique scolaire que le SGEN constitua en octobre 1946, et il apporta son appui au rapport de politique scolaire que François Henry présenta au congrès de 1947. Il se rendit sous sa propre responsabilité à la commission d’étude du problème scolaire, dite commission Paul Boncour, constituée en septembre 1950, et y défendit l’intégration de l’enseignement privé dans l’enseignement public, comme le préconisait son Syndicat. Il démissionna de cette commission dès son retour en France en septembre 1951, ayant déjà expliqué, le 10 août, dans le Monde, que les députés choisissaient « Une voie sans issue » en envisageant des mesures d’effet immédiat au lieu d’attendre la solution d’ensemble que la commission devait élaborer.

Loin de se cantonner dans l’étude des grands problèmes, H. Marrou se chargeait en même temps de toutes les tâches indispensables à la vie d’un syndicat. Secrétaire académique de Lyon en 1944, il contribua à relancer le SGEN dans le Sud-ouest. Membre du Bureau du SGEN-Supérieur, il y siégea jusqu’en 1966, de même qu’au comité national où il fut élu dès 1947. Quand le Comité technique de l’Enseignement supérieur fut créé en 1948, il y assura avec Jean-Louis Hamel la représentation du SGEN, rendant régulièrement compte des travaux de cet organisme. Devenu en 1948 l’adjoint de Berthe Delaporte, secrétaire de la section SGEN- Supérieur, il se préoccupa de diverses questions catégorielles : recrutement des assistants de la Faculté des lettres, statut des maîtres-assistants, problèmes financiers relatifs à l’impression des thèses, etc. Il participa activement à l’action revendicative, préparant avec quelques collègues la séance solennelle du 13 mars 1958 au cours de laquelle tous les syndicats dénoncèrent la situation faite à l’Enseignement supérieur et à la Recherche. Aussi, lorsqu’en 1967 un rédacteur du Monde ironisa sur les grèves de l’Enseignement supérieur, H. Marrou envoya au directeur du journal une véhémente protestation.

H. Marrou ne perdait de vue aucun des problèmes de l’Université. En 1955 il avait fait paraître dans École et Éducation, avec la collaboration de trois collègues, un long rapport sur l’organisation de la recherche dans le domaine des sciences humaines. En 1959, il remit au directeur de l’Enseignement supérieur une « note sur l’éclatement nécessaire de l’Université de Paris » : « les dimensions proprement gigantesques atteintes par celle- ci ne lui permettent plus de remplir sa fonction d’éducation et de formation scientifique ». Quelques années plus tard, lorsqu’en 1964 le ministre Fouchet réunit la commission des dix-huit qui devait étudier les problèmes de l’Enseignement supérieur, Marrou et Vignaux firent parvenir aux commissaires un mémorandum ; après avoir défini les tâches de l’Enseignement supérieur, ce texte demandait qu’on imitât en lettres l’exemple de la Faculté des sciences de Paris qui avait su « trouver des solutions nouvelles » : il faut d’urgence pour les lettres multiplier les facultés nouvelles dans la banlieue et à l’intérieur de Paris, jusqu’à ce qu’on ait des facultés ayant de 4.000 à 8.000 étudiants. En outre, disait-il, l’enseignement supérieur devient un enseignement de masse qui doit rénover ses méthodes : « il faut substituer au régime du « cours magistral » (survivance anachronique de l’ancien « cours public » du XIX° siècle) et à l’examen unique de fin d’année, un système plus proche du tutorship anglo-saxon : chaque professeur responsable d’un petit groupe d’étudiants, suivant, conseillant et contrôlant de près leur travail personnel ».

Parallèlement à cette activité sur le plan de l’Enseignement supérieur, H. Marrou apportait aussi son concours aux travaux du Syndicat sur la réforme de l’enseignement. Au cours d’une journée d’études, le 29 mars 1953, il proposait de sauver l’humanisme classique en rénovant les méthodes d’enseignement (réduire la théorie grammaticale, supprimer le thème, le dictionnaire, etc.) et en cherchant « dans l’héritage de l’antiquité les éléments qui peuvent féconder la culture contemporaine ». L’enseignement secondaire, disait-il lors d’un comité national, doit préparer les futurs étudiants à trois tâches « qui sont malheureusement » au-dessus de la capacité moyenne » : savoir lire dans un livre, en retenir les idées essentielles, les écrire ensuite ». Loin de se cantonner dans la défense de la littérature, H. Marrou réclamait en même temps pour les jeunes « une formation adaptée aux besoins de notre économie ».

Mais c’est à la défense des libertés que Marrou attachait le plus grand prix. Aux heures de la Résistance, il s’était immédiatement trouvé en accord avec ses initiateurs, syndicalistes notamment ; dès l’automne 1940, il assurait le transport à Montpellier où il enseignait, d’une des premières feuilles clandestines, Liberté, imprimée à Marseille où il habitait. Nommé à Lyon pour la rentrée de 1941, il soutint le moral de ses étudiants par la liberté de ses propos dans ses cours et aussi dans le discours d’ouverture de la Faculté des lettres qu’il prononça en novembre 1942 : « il n’y a pas de défaite qui ne puisse être surmontée si on refuse de s’y résigner ». Il s’était alors principalement lié aux militants de « résistance spirituelle » qui, en diffusant les publications clandestines de Témoignage chrétien, dissipaient la confusion entretenue en milieu catholique par l’accueil de l’épiscopat au régime de Pétain. Il fut l’un des auteurs du cahier « Espoir de la France », publiée en juillet 1944. Aussi siégea-t-il au Comité de libération du Rhône.

La guerre d’Algérie ne pouvait donc laisser Marrou indifférent car les droits de l’homme y étaient bafoués. Dans le Monde du 5 avril 1956, il affirmait sa « double solidarité » avec les « Français d’Algérie » et les « Français musulmans » tout en s’élevant contre l’emploi de « moyens infects » : camp de concentration, torture et répression collective. Cet article lui valut une perquisition de la police qui saisit les lettres reçues à cette occasion. H. Marrou participa aux Colloques pour la solution du problème algérien, que des membres de l’Enseignement supérieur et du CNRS tinrent à partir de juin 1957. Puis lorsqu’en septembre 1957, Maurice Audin, assistant à la Faculté des lettres d’Alger, disparut, il adhéra immédiatement au Comité qui se forma pour le rechercher, Comité dont il devint vice- président.

On comprend qu’en décembre 1958, Jeune Nation déclara « inadmissible » que l’on confie des élèves à des « crapules communisantes telles que Marrou ou Mandouze ». Ne pouvant assister au comité national du 13 décembre 1958, H. Marrou se fit remplacer par un collègue qu’il chargea de lire une lettre appuyant la politique du SGEN depuis le 13 mai et spécialement lors du référendum. Il ajoutait dans ce texte : « Si j’avais pu participer à vos travaux, j’aurais évoqué cette réunion de l’hiver 1944-1945 à Lyon, où, prenant la parole en tant que membre du Comité de libération du Rhône, j’avais exposé, devant les représentants de la Fédération de l’Éducation nationale, les raisons pour lesquelles notre Syndicat général de l’Éducation nationale se reconstituait, lui aussi, pour participer, dans la ligne de son inspiration propre, à la reconstruction démocratique de la France libérée. Je n’aurais pas imaginé alors qu’il fut possible de connaître une crise de l’État républicain comme celle qu’a entraînée la guerre d’Algérie, ni que nous aurions si tôt à défendre ces libertés, politique, syndicale, spirituelle, que nous avions défendues pendant la Résistance ». Aussi lors du putsch des généraux à Alger en 1961, c’est H. Marrou qui prit la parole au nom du SGEN dans le grand meeting qui se tint à la Sorbonne lors de l’arrêt de travail du 24 avril. Selon P. Vidal-Naquet, il y déclara notamment : « les parachutistes avaient une devise : Honneur et Patrie. Il y a longtemps qu’ils ont perdu l’honneur, voilà aussi qu’ils perdent la patrie… ».

A toutes les heures critiques, qu’il s’agisse de la laïcité ou de la défense des libertés, H. Marrou sut dire les mots qu’il fallait : ses interventions devant le comité national ont fait date. Il nous confiait un jour qu’il se faisait fort de prouver devant une assemblée de théologiens que l’école chrétienne n’était pas un des éléments de la doctrine de l’Église. Sa profonde connaissance du christianisme primitif lui donnait en ce domaine une autorité incomparable.

S’il renonça en 1966 à ses mandats syndicaux, c’est parce que, disait-il, les générations montantes devaient prendre la relève. Mais il resta pour Vignaux, comme celui-ci le déclarait parfois, un précieux conseiller. Il l’accompagna dans sa démission du SGEN en 1973 lorsque le Syndicat prit une nouvelle orientation. Paul Vignaux évoquant un jour sa « jeunesse étudiante » en compagnie de H. Marrou, écrivait : « Dans ce dont nous parlions rue d’Ulm, à Gentilly ou sur les sentiers des Pyrénées, il y a un demi-siècle ou presque, il y avait certes une part de rêve, mais si nous n’avons réalisé que « peu et mal », le rêve était et reste à la mesure des problèmes posés ». Ce « rêve », c’était l’intégration des catholiques dans l’Université et l’insertion des universitaires dans le mouvement ouvrier non-communiste. H. Marrou a efficacement travaillé à réaliser l’un et l’autre objectif. Il était chevalier de la Légion d’honneur.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article87541, notice MARROU Henri, Irénée par Madeleine Singer, version mise en ligne le 16 avril 2010, dernière modification le 29 août 2012.

Par Madeleine Singer

ŒUVRE : voir la bibliographie dans Mélanges : Patristique et Humanisme, Patristica Sorbonnensia, n° 9, Le Seuil, 1976.

SOURCES : M. Singer, Histoire du SGEN, 1987, PUL École et Éducation (1945- 1955). Syndicalisme universitaire (1955-1967). Notice de Paul Vignaux sur H. Marrou, Annuaire des anciens élèves de l’ENS, 1978. Divers témoignages dans H.I. Marrou, Crise de notre temps et réflexion chrétienne, Beauchêsne, 1978. Lettres de Madame Flamant-Marrou à M. Singer, 6 juin 1996, 11 juillet 1996 (archives privées).

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