HUEBER Charles

Par Michel Dreyfus, Claude Pennetier, Léon Strauss

Né le 21 août 1883 à Guebwiller (Haut-Rhin), mort le 18 août 1943 à Strasbourg (Bas-Rhin) ; ouvrier puis gérant d’imprimerie ; membre du comité central du Parti communiste français (1926-1929), exclu du PCF en août 1929 ; député communiste du Bas-Rhin (1924-1928) puis député « indépendant d’action populaire » (1936-1940), maire de Strasbourg (1929-1935) ; rallié au pouvoir nazi au début de la Seconde Guerre mondiale.

Charles Hueber dans les années 1930
Charles Hueber dans les années 1930
Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936

Ouvrier serrurier et mécanicien, Charles Hueber, permanent du syndicat des ouvriers métallurgistes d’Allemagne à Zöllingen (Bade) de 1907 à 1910, fut secrétaire du Parti socialiste autonome social-démocrate allemand d’Alsace en Alsace - Lorraine de 1910 à 1914. Il combattit comme sous-officier dans l’armée allemande durant toute la Grande Guerre.

Il convient d’insister sur l’importance de l’Allemagne dans sa formation personnelle : la social-démocratie d’Alsace-Lorraine, seconde force politique alsacienne, était le seul parti à avoir accepté de s’intégrer dans une formation allemande. Comme beaucoup de futurs cadres communistes alsaciens tels que Singer*, Ernest Haas* ou Charles Aschbacher*, Charles Hueber fut d’abord formé à l’école socialiste allemande. Il n’est pas impossible qu’une telle formation ait ultérieurement influé sur son destin. Probablement elle pesa pendant ce que l’on a appelé la « révolution alsacienne » de novembre 1918 et pendant laquelle Charles Hueber défendit publiquement des positions « neutralistes » au sujet de l’Alsace-Lorraine : au cours d’une réunion publique tenue le 17 novembre 1918, il s’écria en effet : « Du Jura aux rives de la Moselle ne doivent exister qu’un peuple libre et qu’un seul pays libre. » Le 14 novembre, il avait déclaré : « Il faut que toutes les cocardes tricolores disparaissent ….la couleur qui convient à la liberté est le rouge ». Après l’adhésion des syndicats alsaciens-lorrains à la CGT, il devint secrétaire du Syndicat des ouvriers métallurgistes du Bas-Rhin et dirigea les grèves de 1919, en particulier chez de Dietrich en Alsace du Nord. Élu conseiller municipal de Strasbourg en novembre 1919, il quitta en janvier 1920 ses fonctions syndicales pour devenir secrétaire de la fédération socialiste SFIO du Bas-Rhin et président de la section de Strasbourg.

Avec son épouse Louise Hueber, il représenta la Fédération socialiste du Bas-Rhin au congrès de Strasbourg (février 1920). : il se réclamait alors de la tendance « centriste » de Longuet. Il prit une part prépondérante dans la direction de la grève générale régionale pour les « droits acquis » en avril 1920 et tenta de s’opposer à l’ordre de reprise du travail lancé téléphoniquement de Paris par Eugène Imbs* en prétendant qu’il s’agissait d’une mystification. Il se fit désormais « l’apôtre de la IIIe Internationale » : son rôle fut décisif dans le vote de 78% des 5 000 adhérents de la fédération du Bas-Rhin pour l’adhésion immédiate à l’IC.

Après le congrès de Tours (décembre 1920), il fut le premier secrétaire de la fédération communiste du Bas-Rhin. Il publia à partir du 1er octobre 1921 la Neue Welt qui prit le 1er mai 1923 le titre de L’Humanité , mais le journal resta entièrement rédigé en allemand.

Le 3 janvier 1923, selon une lettre de Louis Sellier* au Comité exécutif de l’Internationale communiste, Hueber fut désigné avec Cachin, Treint et Ker, pour participer à la conférence d’Essen (6-9 janvier) et à des meetings contre l’occupation de la Ruhr à Essen, Francfort-sur-Main et Stuttgart. La police française l’arrêta le 14 janvier avec les autres délégués (L’Humanité du 21 janvier 1923 indiquait — peut-être par erreur — qu’il était enfermé depuis dix-huit jours). Il séjourna à la prison de la Santé. Dans le réquisitoire du procureur général près de la Haute-Cour de justice (le Sénat), il était accusé avec ses camarades « d’avoir, par un ensemble de faits indivisibles, en France, en Russie et en Allemagne, depuis moins de dix ans, pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec des agents d’une puissance étrangère pour l’engager à commettre des hostilités contre la France ou lui en procurer les moyens ».

Jusqu’en 1924, les communistes d’Alsace-Lorraine n’accordèrent qu’une place très secondaire au problème du régionalisme, même si, dès octobre 1921, ils se prononcèrent pour le respect de la langue allemande à parité avec la française. Mais la politique du Cartel des Gauches — l’introduction en Alsace-Lorraine de la législation républicaine commune au reste de la France — allait donner un élan important au mouvement autonomiste. Tout d’abord, les communistes d’Alsace-Lorraine se tinrent à l’écart de ce mouvement et la seule concession que lui fit Charles Hueber fut de déclarer en juillet 1924 qu’il préférait « l’école confessionnelle à l’école laïque où l’on glorifie les généraux et la guerre ».

Mais, dès l’année suivante, les communistes alsaciens-lorrains amorcèrent un profond changement sur ces questions : conseiller municipal de Strasbourg depuis décembre 1919, Charles Hueber n’avait pas été réélu en mai 1925 malgré son succès aux élections législatives du 11 mai 1924. Sa liste Bloc ouvrier et paysan n’avait obtenu qu’un député. Hueber recueillit 2 110 voix sur 147 963 votants. Il était alors inscrit au Carnet B et habitait rue de Bienne à Strasbourg. Membre de la commission d’Alsace-Lorraine, il voulut être à la Chambre des députés l’interprète « des revendications de la minorité linguistique alsacienne opprimée qui, bien que ne formant qu’une minorité au sein de la République française n’en représente pas moins l’énorme majorité de la population alsacienne... 85 % n’y employant que l’allemand ». Il créa de nombreux incidents de séance en commençant ses interventions consacrées à l’Alsace-Lorraine en dialecte alsacien.

L’évolution de Charles Hueber se poursuivit tout au long de cette année 1925. En septembre, le Parti communiste d’Alsace-Lorraine exigea le droit à l’autodétermination pour le peuple d’Alsace-Lorraine au cours d’un « Congrès ouvrier-paysan d’Alsace-Lorraine », commencé le 20 septembre, auquel participèrent 710 délégués censés représenter 125 000 travailleurs. Le Parti communiste fut représenté à ce congrès par Delourme, Maurice Thorez et Albert Treint*. À l’issue de cette réunion, fut publié un manifeste dans lequel le PC d’Alsace-Lorraine déclarait notamment : « Le PCF soutient sans réserves le droit à la libre disposition des masses populaires d’Alsace-Lorraine jusqu’à la complète séparation d’avec la France si elles le veulent ainsi. » Le 7 juin 1926, les autonomistes cléricaux organisèrent la Ligue de la Patrie d’Alsace-Lorraine (Elsass-Lothringen Heimat-bund). Dans leur programme d’action, ils s’élevaient contre la politique d’assimilation et d’oppression dont était victime la « minorité nationale » d’Alsace-Lorraine. Rapidement, les communistes alsaciens tinrent compte de ce nouvel élément et, dès août 1926, engagèrent un certain nombre d’actions avec les autonomistes.

Il ne semble pas, dès cette époque, que l’image de Charles Hueber ait été la meilleure auprès de la direction du PCF. Un rapport interne sur l’Alsace-Lorraine d’août 1924, signé « Georges », indiquait qu’Hueber avait « produit une très mauvaise impression ; tant qu’il sera maître là-bas, la situation de la Fédération ne s’améliorera pas » (BMP). La réunion du bureau politique du 25 novembre 1926 évoqua son retard dans le paiement de ses cotisations parlementaires. Il avait cependant été élu membre du Comité central au IVe congrès du PCF, tenu à Lille du 20 au 26 juin 1926. Cette désignation reflète sans doute le souci de l’Internationale communiste et du PCF de voir l’Alsace représentée dans les instances dirigeantes. Il avait perdu le 1er mai 1926 le contrôle du quotidien dont le siège fut transféré à Metz, mais il conserva jusqu’en 1939 la direction de l’imprimerie Solidarité, fondée en 1921.

Candidat aux élections législatives d’avril 1928 dans la circonscription de Strasbourg-Campagne, Hueber ne retrouva pas son siège malgré l’appel qui fut fait par un certain nombre de religieux autonomistes à voter pour lui. Mais, aux élections municipales de mai 1929, entouré d’Ernest Haas et de Michel Heysch, il devint maire grâce aux voix de l’Union populaire républicaine, autonomiste et cléricale. et des autres partis autonomistes. La direction centrale du Parti communiste s’inquiéta de cette politique dite de « Volksfront » (Front populaire) et envoya Jacques Doriot enquêter sur place. Mais la très grosse majorité des membres du Parti communiste d’Alsace-Lorraine donnèrent raison à Hueber contre Jacques Doriot. Le 9 juillet, la section de Strasbourg fit paraître un nouvel hebdomadaire, Die Neue Welt. Charles Hueber fut exclu du Parti communiste au début du mois d’août alors que J.-P. Mourer* l’avait été dès le 25 juillet. Tous deux créèrent aussitôt une nouvelle organisation : le Parti communiste-Opposition (d’Alsace-Lorraine).

À ces divergences de fond avec le Parti communiste sur la question de l’autonomisme s’en ajoutait une autre, également importante : les communistes d’Alsace-Lorraine étaient en désaccord avec la tactique « classe contre classe » prônée par l’Internationale communiste depuis son VIe congrès en 1928. En cela, ces militants — et en premier lieu Charles Hueber — avaient des positions proches de l’Union internationale d’opposition communiste (Internationale Vereinigung der Kommunistischen Opposition, IVKO) qui commençait à regrouper à la même époque autour des communistes allemands Brandler et Thalheimer divers groupes communistes oppositionnels, parfois appelés de « droite », dans certains pays (Allemagne, Tchécoslovaquie, États-Unis, Suède, Suisse, etc.) et qui refusaient également cette stratégie. La première réunion de l’IVKO eut lieu à Berlin du 16 au 18 décembre 1930 et si l’on ne peut affirmer avec certitude que Charles Hueber y assista personnellement, il est en tout cas certain que le Parti communiste-Opposition d’Alsace-Lorraine y fut représenté. Par contre il est faux d’affirmer que Charles Hueber et les communistes d’Alsace-Lorraine rejoignirent le Parti ouvrier paysan (POP) fondé en décembre 1929 par Louis Sellier*, Jean Garchery*, Louis Castellaz*, Charles Joly*, Louis Gélis* et Camille Renault* même si les positions des deux groupes furent effectivement proches pendant quelques mois, même si, probablement, des représentants du Parti communiste d’Alsace-Lorraine assistèrent en observateurs au congrès de fondation du POP. Mais ce dernier parti, proche pendant quelques mois des positions de l’IVKO, fusionna dès la fin de l’année 1930 avec le Parti socialiste-communiste pour donner naissance à une nouvelle organisation, le Parti d’unité prolétarienne (PUP) qui adhéra aussitôt à un organisme international de sensibilité « socialiste de gauche », critiqué par les « communistes de droite », le Bureau international des partis socialistes révolutionnaires, parfois dénommé aussi le « Bureau de Paris ».

La scission fut surtout importante à Strasbourg et à Colmar et si de nombreux militants (comme Ernest Haas) suivirent les dissidents, un certain nombre d’entre eux abandonnèrent toute activité politique à cette occasion.

Sous la direction de Charles Hueber et de J.-P. Mourer, le Parti communiste-Opposition d’Alsace-Lorraine suivit une évolution particulière et noua des liens toujours plus étroits avec les mouvements autonomistes et cléricaux, certains d’entre eux étant germanophiles et bientôt pro-nazis. En mai 1932, Charles Hueber refusa d’être candidat aux élections législatives pour s’occuper exclusivement de l’administration municipale. 1932 et 1933 furent aussi des années de crise pour le Parti communiste-Opposition, certains de ses membres comme Quiri* et Münschel* refusant le rapprochement de plus en plus net avec les autonomistes. En janvier 1934, ce problème fut discuté dans une assemblée générale et vit la défaite de Quiri, Mürschel et des militants en accord avec eux qui quittèrent l’organisation. et le licenciement des militants allemands antinazis qui avaient renforcé la rédaction de la Neue Welt Dès lors l’évolution du Parti communiste-Opposition se précipita. Il fut d’ailleurs exclu de l’IVKO en août 1934.

Après les élections municipales de mai 1935, Charles Hueber ne conserva qu’un mandat de conseiller municipal complété par un mandat de conseiller général à Strasbourg-sud. C’est à la suite de ces élections que le Parti communiste-Opposition changea de nom et se transforma en Parti alsacien ouvrier et paysan (PAOP). En 1936, le PAOP accepta la politique du Front populaire tout en précisant qu’il ne pouvait combattre « avec ceux qui rejettent les caractères de la spécificité alsacienne et qui se placent aux côtés du nationalisme et des exploiteurs du peuple. Il n’est pas possible de faire entrer dans notre « Volksfront » des dirigeants socialistes et radicaux, car chez nous ils sont liés au grand capital et soutiennent la politique d’assimilation forcée ». Cependant, candidat « indépendant d’action populaire », Charles Hueber fut élu dans la première circonscription de Strasbourg aux élections législatives d’avril-mai 1936 et battit le socialiste SFIO Georges Weil. Le Parti communiste avait appelé à voter pour lui au deuxième tour en raison de son engagement public en faveur du programme du Front populaire. À nouveau membre de la commission d’Alsace-Lorraine, il vota la confiance à Léon Blum, la demande de dissolution des Ligues, les grandes lois sociales mais vota contre la nationalisation des industries de guerre.

À partir de 1936-1937, le PAOP accentua son évolution pro-nazie tant dans les questions alsaciennes que vis-à-vis de la politique extérieure de l’Allemagne : il justifia notamment la remilitarisation de la Rhénanie par la signature du pacte entre la France et l’Union soviétique, pacte qui selon lui constituait un danger pour l’Allemagne. À partir de septembre 1936, les votes de Charles Hueber se confondirent avec ceux des « indépendants d’action populaire » quand ils ne se réfugièrent pas dans l’abstention. Poursuivant son évolution, le PAOP fusionna son journal, Die Neue Welt avec Elsass-Lothringische Zeitung (ELZ) l’organe des autonomistes, le 1er avril 1939, prélude à la fusion du parti avec la Landespartei, qui fut décidée le 27 juillet 1939. Les deux partis furent dissous par décret du 19 octobre 1939. Après l’évacuation de Strasbourg, Hueber, gravement malade, fut hospitalisé à Colmar, ce qui lui permit d’échapper à l’arrestation de l’ensemble des leaders autonomistes, dont son ami Jean-Pierre Mourer. Charles Hueber était en congé de parlement et ne prit donc pas part au vote du 10 juillet 1940. Comme J.-P. Mourer, il occupa des responsabilités — modestes — dans l’appareil administratif nazi. Rentré à Strasbourg pendant l’été 1940, il fut l’un des orateurs qui accueillirent les évacués rapatriés en gare de Strasbourg et qui prêchèrent le ralliement au nazisme dans les localités alsaciennes. il fut nommé par les Allemands, le 14 février 1942, membre du nouveau conseil municipal consultatif et gérant de l’Office municpal des logements populaires (ex-HBM), ainsi que chef local du Front du Travail.

À sa mort, survenue à Strasbourg le 18 août 1943, les autorités d’occupation lui firent des funérailles grandioses. Par ailleurs, la mairie de Guebwiller nous signale que son acte de naissance porte, entre autres mentions au crayon, « Gaurechner (comptable) du NSDAP (National sozialistiche deutsche arbeiter Partei) de 1941 à 1943. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article87537, notice HUEBER Charles par Michel Dreyfus, Claude Pennetier, Léon Strauss, version mise en ligne le 16 avril 2010, dernière modification le 3 septembre 2016.

Par Michel Dreyfus, Claude Pennetier, Léon Strauss

Charles Hueber dans les années 1930
Charles Hueber dans les années 1930
Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936

SOURCES : Arch. Nat. F7/13090, F7/13091, F7/13261. — Arch. Dép. Seine-Saint-Denis, fonds ex.BMP, bobines 74 et 151. — Actes préparatoires au Colloque Daladier. — J. Humbert-Droz, Origines et débuts des Partis communistes dans les pays latins, op. cit. — Bernard Reimeringer : Un communisme régionaliste ? Le communisme alsacien in Régions et régionalisme en France du XVIIIe siècle à nos jours, Actes du colloque tenu à Strasbourg du 11 au 13 octobre 1974 publiés par Christian Gras et Georges Livet, Paris, PUF, 594 p. (La communication de M. Reimeringer, très riche sur cette question comporte de nombreuses références qui ont été utilisées pour rédiger cette notice. Cf. pp. 361-392). — K.H. Tjäden, Struktur und Funktion der « KPD-Opposition » (KPO Eine organisationssoziologische Untersuchung sur « Rechts » Opposition im deutschen Kommunismus zur Zeit der Weimarer Republik, Meisenheim am Glan, A. Haim, 1964 notamment p. 262 et 271. — La Victoire, août 1929. — Encyclopédie de l’Alsace, 7, 1984, p. 4113-4114. — Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, fascicule n°17, Strasbourg, 1991, p. 1687-1689. — Renseignements fournis par les mairies de Strasbourg et de Guebwiller. — Notes de Jacques Girault et de G. Foessel, archiviste de la ville de Strasbourg. — DBMOF, notice par Michel Dreyfus et Claude Pennetier.

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